Imaginez un instant que les murs d’une institution religieuse, censée incarner la confiance et la guidance spirituelle, aient abrité pendant des décennies des actes de violence inavouables. Des actes qui traversent non seulement les générations, mais aussi les frontières. C’est précisément ce qui se dessine aujourd’hui autour de la congrégation du Sacré-Cœur de Jésus de Bétharram, déjà secouée en France par un scandale retentissant. Mais à présent, un nouveau chapitre s’ouvre, à des milliers de kilomètres de là, en Côte d’Ivoire.
La révélation est récente et glaçante. Une commission d’enquête indépendante, mise en place suite aux plaintes massives enregistrées en France, s’est rendue sur place fin février. Ce qu’elle y a découvert dépasse les craintes initiales. Les premiers témoignages recueillis laissent entrevoir une réalité bien plus sombre qu’on ne l’imaginait.
Un scandale qui dépasse les frontières françaises
En France, la congrégation a fini par reconnaître officiellement sa responsabilité. Près de 250 plaintes ont été déposées ces dernières années par d’anciens élèves d’un établissement scolaire. Des faits de violences physiques et sexuelles, étalés sur de longues périodes, ont été dénoncés avec force. Cette prise de conscience a conduit à la création d’une commission indépendante, financée par la congrégation elle-même à hauteur de 120 000 euros sur douze mois.
Cette structure, pilotée par l’Institut Louis Joinet, une organisation spécialisée dans la justice restaurative, est présidée par Jean-Pierre Massias. Son rôle ? Faire toute la lumière, accompagner les victimes et poser les bases d’une réparation juste. Mais très vite, les investigations ont pris une tournure internationale. La présence historique de la congrégation en Afrique, et particulièrement en Côte d’Ivoire depuis 1959, a naturellement interrogé les enquêteurs.
La visite décisive en Côte d’Ivoire
Fin février, Jean-Pierre Massias s’est rendu à Abidjan. Objectif : rencontrer des personnes potentiellement concernées et recueillir leurs paroles. Le résultat est troublant. Six individus, de nationalité ivoirienne ou originaires de ce pays, ont dénoncé des agressions sexuelles. Les faits pointent principalement vers un même prêtre : Bénat Ségur.
Ce religieux basque a séjourné à deux reprises en Côte d’Ivoire. D’abord dans les années 1970 pour sa formation, à Ferkessedougou puis à Katiola, où il a même dirigé un établissement de formation au sacerdoce. Ensuite, entre 1990 et 1994, il officiait à la paroisse Saint-Bernard d’Adiopodoumé, située juste en face du siège ivoirien de la congrégation, en périphérie d’Abidjan.
Certains témoignages ont émergé suite à un appel public lancé par la commission. Pour plusieurs personnes, c’était la première fois qu’elles parlaient. Un détail poignant : au moins une plainte a été déposée en France. Mais les faits étant prescrits et le prêtre étant décédé en 2010, aucune poursuite judiciaire n’a pu être engagée.
Des témoignages qui se multiplient et font craindre le pire
Ce qui frappe Jean-Pierre Massias, c’est la récurrence d’une phrase dans la bouche des personnes rencontrées : « Ça n’est pas arrivé qu’à moi. » Ce leitmotiv revient sans cesse. Il laisse entrevoir que le nombre de victimes pourrait augmenter très significativement dans les semaines et mois à venir.
Les descriptions sont précises et concordantes. Les victimes parlent d’attouchements systématiques sur les parties génitales. D’autres évoquent clairement des tentatives de viol. Autant d’actes commis dans un contexte où le prêtre bénéficiait d’une aura particulière. Il était très impliqué dans un club de basket local, décrit comme cordial, joyeux, chaleureux avec les enfants. Il leur envoyait même des cadeaux depuis la France. Autant d’éléments qui, avec le recul, prennent une tout autre signification.
« On va vraisemblablement recommander une enquête d’importance sur les agissements de la communauté de Bétharram ici. »
Jean-Pierre Massias, président de la commission d’enquête
Cette recommandation n’est pas anodine. Elle traduit une volonté de ne pas s’arrêter aux premiers signalements, mais d’aller au bout de la vérité, quel qu’en soit le coût.
Un contexte post-colonial qui complique la libération de la parole
Pourquoi ces faits ont-ils pu rester enfouis si longtemps ? La réponse est complexe et touche à des réalités profondes. En Côte d’Ivoire, la figure du prêtre occidental, surtout blanc, reste marquée par une histoire coloniale encore vivace dans les mémoires. Accuser un prêtre, un Blanc, un homme… relève pour beaucoup de l’impensable.
Les victimes rapportent elles-mêmes cette difficulté : la peur d’être rejetées par leur propre communauté, d’être accusées à leur tour, de ne pas être crues. Ajoutez à cela un degré de conscientisation moindre qu’en Europe sur les questions de violences sexuelles. Les scandales similaires ont moins été médiatisés localement. Et dans un pays aux mœurs conservatrices, on observe parfois un amalgame entre pédocriminalité, homosexualité et célibat des prêtres. Autant de freins qui ont longtemps maintenu le silence.
Jean-Pierre Massias rapporte également que certaines personnes disaient aux enfants de « faire attention » quand ils se rendaient chez des prêtres. Des enfants vivaient même parfois directement chez eux. Autant d’indices qui laissent supposer une connaissance diffuse de pratiques problématiques, sans que jamais personne n’ose briser l’omerta.
Des pistes plus larges qui interrogent
L’enquête ne s’arrête pas à la Côte d’Ivoire. La commission prévoit d’explorer la présence de la congrégation dans d’autres anciennes colonies françaises : le Maghreb, la Centrafrique, ou encore le Burkina Faso où Bénat Ségur a également suivi une formation pastorale. Deux lieux en Centrafrique ont déjà été identifiés comme prioritaires.
Autre élément troublant : des informations font état de la présence, dans les années 1990, de Français vivant dans un village proche du siège ivoirien de la congrégation, accompagnés de petits garçons qu’ils auraient adoptés. Pour l’instant, ces éléments restent à vérifier, mais ils renforcent l’idée que le problème pourrait être systémique et transnational.
Les autorités religieuses ivoiriennes rencontrées par la commission affirment ne pas avoir eu connaissance des faits. Pourtant, le silence ou l’absence de vigilance interrogent. La congrégation elle-même n’a pas encore communiqué officiellement sur la situation en Côte d’Ivoire, alors qu’elle a reconnu sa responsabilité en France.
Vers une réparation pour les victimes ivoiriennes ?
Une chose est acquise : les victimes ivoiriennes qui se manifesteront pourront, comme leurs homologues françaises, prétendre à une indemnisation. Une autre commission est chargée de traiter ces dossiers. C’est une étape essentielle, mais elle ne remplace pas la vérité.
Car au-delà des réparations financières, ce qui est en jeu ici, c’est la reconnaissance d’une souffrance longtemps niée. C’est aussi la question de la vigilance dans les institutions religieuses implantées à l’étranger. Comment prévenir que des individus abusent de leur autorité morale dans des contextes où les rapports de pouvoir sont encore plus déséquilibrés ?
La commission d’enquête indépendante joue ici un rôle crucial. Elle ne se contente pas de recueillir des plaintes. Elle cherche à comprendre les mécanismes qui ont permis ces abus, les silences qui les ont protégés, les structures qui les ont rendus possibles. Son travail est un préalable indispensable à toute forme de guérison collective.
Un appel à la vigilance internationale
Ce qui se passe en Côte d’Ivoire n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans un mouvement plus large de libération de la parole autour des violences sexuelles dans l’Église. Mais il porte aussi une spécificité : celle des contextes post-coloniaux où la parole des victimes est doublement fragilisée.
Le courage de ces six premières personnes, et de toutes celles qui pourraient suivre, mérite d’être salué. Elles brisent un tabou lourd de conséquences. Elles obligent à regarder en face une partie sombre de l’histoire religieuse récente. Et elles rappellent que la protection des plus vulnérables ne connaît pas de frontières.
La suite des investigations dira si les craintes de Jean-Pierre Massias se confirment. Mais une chose est sûre : le scandale Bétharram n’est plus seulement une affaire française. Il est devenu un miroir grossissant des défis que doivent relever les institutions religieuses partout dans le monde. Et c’est à cette aune que sera mesurée leur capacité réelle à changer.
En attendant, les enquêteurs continuent leur travail. Les appels à témoignages restent ouverts. Et quelque part, en Côte d’Ivoire, des personnes hésitent encore à parler. Peut-être que la publication de ces lignes leur donnera le courage nécessaire. Car la vérité, aussi douloureuse soit-elle, est le seul chemin vers la réparation et la prévention.
Le silence a trop longtemps régné. Aujourd’hui, la parole se libère. Et elle pourrait bien révéler une ampleur bien plus grande qu’on ne l’imaginait.









