Comment rentrer en classe quand le quartier n’a plus d’électricité depuis plus de vingt-huit heures, que l’uniforme officiel se trouve surtout chez le tailleur du coin et qu’un poste d’enseignant sur quatre reste vacant ? Mardi, 1,4 million d’élèves ont tout de même franchi le seuil des écoles cubaines. Le tableau n’a rien d’une carte postale. Il décrit une île où l’école demeure un droit affiché, mais où le quotidien des familles absorbe désormais une part croissante de la charge réelle.
Une rentrée sous tension dans tout le pays
À l’école primaire Maria Cabrales, dans le quartier Diez de Octubre à La Havane, le premier jour n’a pas commencé comme les autres années. Pas de sonnerie. Pas de chansons de bienvenue diffusées par les enceintes. Le courant manquait depuis plus de vingt-huit heures. Les murs, les couloirs, les salles peu baignées par la lumière naturelle ont accueilli les enfants dans une atmosphère étrangement silencieuse, presque feutrée, comme si l’institution elle-même retenait son souffle.
Pour Yannay Miranda, coiffeuse de trente-cinq ans, le défi n’a pas commencé ce mardi-là. Il a commencé bien plus tôt, dès qu’il a fallu habiller sa fille Olaya, six ans, scolarisée dans cet établissement. L’uniforme blanc et rouge que portent les élèves de l’île n’était plus un simple achat de rentrée garanti par l’État. C’était une course, un calcul, une dépense.
Ce que les familles doivent désormais anticiper
L’uniforme, les repas et goûters à emporter, les produits de nettoyage destinés aux locaux, parfois l’accès à l’eau, et surtout l’organisation autour des coupures de courant qui durent des dizaines d’heures.
Face aux difficultés de l’État à garantir la vente des uniformes, des milliers de parents se sont tournés vers des tailleurs privés. Chaque pièce y coûte entre 1 500 et 3 500 pesos cubains, soit entre 2 et 5 dollars. Dans un pays où le salaire moyen tourne autour de 10 dollars, cette somme n’a rien d’anodin. Elle pèse. Elle oblige à arbitrer. Elle transforme un symbole d’égalité scolaire en poste de dépense familiale.
Aujourd’hui, l’école repose sur les familles, sur les parents.
Yannay Miranda
Cette phrase, dite simplement, résume le basculement. Pendant des décennies, l’éducation gratuite pour tous a été présentée comme l’une des grandes réussites de la révolution cubaine. Le principe n’a pas disparu des discours. Mais le terrain a changé. Les parents achètent, préparent, pallient, bricolent. Ils deviennent le filet de sécurité d’un système qui, de leur propre aveu, ne tient plus seul.
L’uniforme, premier obstacle visible de la rentrée
À Cuba, l’uniforme n’est pas un détail vestimentaire. Il marque l’appartenance à l’école publique, l’égalité affichée des enfants dans la cour, la continuité d’un modèle. Quand l’État ne parvient plus à en assurer la distribution ou la vente dans des conditions accessibles, le symbole se fissure. Les familles le savent. Elles le disent. Elles le paient.
Yannay Miranda a dû se procurer la tenue blanche et rouge, s’organiser pour les repas et les goûters à emporter, tout en jonglant avec les coupures de courant. Cette année, pour elle comme pour des milliers de parents, se procurer l’uniforme a été l’un des plus grands obstacles. Le tailleur privé est devenu un passage presque obligé. Le prix de chaque pièce s’inscrit dans un contexte d’inflation et de pénuries sur l’île.
Deux à cinq dollars pour une pièce d’uniforme, cela paraît peu vu d’ailleurs. Sur place, rapporté à un salaire moyen d’environ dix dollars, cela devient une fraction lourde du budget. Multiplié par le nombre d’enfants, par les pièces à renouveler, par les autres dépenses scolaires que l’État ne couvre plus pleinement, le compte grimpe. L’école reste gratuite dans son principe. Elle n’est plus sans coût dans sa pratique.
Le ministère cubain de l’Éducation a d’ailleurs assoupli l’usage de l’uniforme et les horaires de classe. Cet assouplissement n’est pas un caprice administratif. Il reconnaît, en creux, que la norme ancienne n’est plus tenable pour tout le monde, au même moment, dans les mêmes conditions. On assouplit parce que l’on ne peut plus imposer sans rupture.
Nourriture, savon, eau : la liste invisible des parents
Outre l’achat de l’uniforme, de nombreuses familles doivent assumer les coûts pour la nourriture, l’achat de produits de nettoyage destinés aux locaux scolaires et, dans certains cas, pallier les problèmes d’accès à l’eau. Ces postes n’apparaissent pas toujours dans les communiqués. Ils apparaissent dans les sacs, dans les seaux, dans les listes manuscrites que l’on vérifie la veille au soir.
Préparer un goûter quand le réfrigérateur a passé la nuit sans courant n’a rien d’une formalité. Kasumy Chiu, quarante-sept ans, qui accompagne son fils de dix ans, le dit sans détour. Le matin même de la rentrée, sa famille s’est réveillée sans électricité. Il n’y en avait pas eu de toute la nuit. Préparer les goûters devient compliqué. Beaucoup de nourriture se gâte. Le sacrifice, pourtant, reste assumé tant que les enfants ont la possibilité d’apprendre.
La situation est vraiment très difficile. Ce matin même, nous nous sommes réveillés sans électricité. Il n’y en a pas eu de toute la nuit. C’est compliqué de préparer les goûters, beaucoup de nourriture se gâte, mais tant qu’ils auront la possibilité d’apprendre, on se sacrifie.
Kasumy Chiu
Ce « on se sacrifie » n’est pas une formule de meeting. C’est le résumé d’une économie domestique sous contrainte. On jette moins. On cuisine plus tôt. On transporte plus. On achète ce que l’école ne fournit plus en quantité suffisante. On accepte que le matin commence dans le noir, pourvu que la classe ouvre.
Les produits de nettoyage destinés aux locaux scolaires complètent le tableau. Ce n’est plus seulement l’enfant que l’on équipe. C’est parfois le bâtiment que l’on aide à tenir. Quand l’eau manque aussi, la journée scolaire se double d’une logistique de survie minimale : boire, se laver les mains, rincer, essuyer. L’école continue. Elle continue parce que les adultes autour d’elle compensent.
Le courant qui s’éteint, et avec lui le rythme de l’enfance
La crise économique, aggravée depuis janvier par le blocus pétrolier imposé par Washington, pèse directement sur le réseau électrique. La situation a empiré ces derniers mois. Dans la capitale, des coupures dépassent les trente heures consécutives. En province, elles durent plusieurs jours. L’école n’est pas à l’écart de cette carte de l’ombre. Elle en est un point sensible.
L’impact n’est pas seulement matériel. Il touche le sommeil des élèves, qui doivent dormir sans climatisation ni ventilateur sous la chaleur tropicale. Il touche les devoirs à la maison, difficiles à faire à la lumière insuffisante, dans une pièce qui ne refroidit pas. Un enfant qui n’a pas dormi, qui n’a pas pu relire sa leçon, qui arrive dans une salle elle-même plongée dans la pénombre, n’entre pas dans la journée comme un élève de manuel.
Regla Maria Perera, soixante-quatre ans, directrice de l’école Maria Cabrales, le constate depuis l’intérieur du bâtiment. Son établissement est peu éclairé par la lumière naturelle. Il faudra adapter les cours et les activités aux interruptions électriques. Les décisions se prendront au fur et à mesure, en tenant compte des heures de lumière. La priorité, pendant ces plages, ira aux cours et aux matières fondamentales.
Nous prendrons des décisions au fur et à mesure, en tenant compte des heures de lumière. Nous donnerons la priorité, pendant ces horaires, aux cours et aux matières fondamentales.
Regla Maria Perera, directrice de l’école Maria Cabrales
Adapter, prioriser, avancer à la lumière du jour : le vocabulaire de la direction d’école se rapproche de celui d’un campement. On ne programme plus seulement un emploi du temps. On négocie avec le soleil. On recule ce qui peut l’être. On sauve ce qui ne peut pas l’être : lire, compter, tenir le fil des apprentissages essentiels.
À La Havane
Coupures de plus de 30 heures d’affilée. Rentrée parfois sans sonnerie. Renfort d’environ 300 professeurs venus d’autres provinces.
En province
Coupures qui s’étalent sur plusieurs jours. Transport plus difficile. Accès à l’école plus irrégulier pour une partie des élèves.
Un professeur sur quatre qui n’est pas là
Selon le ministère, plus de 25 % des postes d’enseignants n’ont pas pu être pourvus pour cette rentrée scolaire. Le chiffre est brut. Il signifie qu’une classe sur quatre, en moyenne nationale, n’a pas le titulaire prévu. La Havane connaît la situation la plus critique. Environ 300 professeurs d’autres provinces ont dû être envoyés en renfort.
Le manque d’enseignants n’arrive pas seul. Il s’ajoute à la dégradation des infrastructures et aux difficultés de transport. Un élève peut avoir un établissement près de chez lui et ne pas y trouver le professeur de la matière. Il peut aussi avoir le professeur et ne pas pouvoir rejoindre l’école régulièrement. Les deux scénarios se croisent. Ils se renforcent.
Lors de l’année scolaire précédente, la gravité de la crise avait déjà empêché des milliers d’élèves de se rendre en classe régulièrement. Les autorités avaient avancé de quelques semaines la fin des cours. Ce précédent pèse sur la rentrée actuelle. Il dit que l’année peut se contracter. Il dit que l’absentéisme forcé n’est pas une hypothèse abstraite. Il s’est déjà produit.
Envoyer des professeurs d’une province vers la capitale n’est pas anodin. Cela soulage La Havane. Cela retire aussi des ressources ailleurs. Le renfort est une solution de bascule, pas une reconstitution du vivier. Le système se déplace pour ne pas s’effondrer au centre, tout en restant sous tension sur l’ensemble du territoire.
Ce que change une journée sans lumière à l’école
Une école primaire peu éclairée par la lumière naturelle dépend du réseau. Quand le réseau tombe, la salle change de statut. Elle n’est plus seulement un lieu d’apprentissage. Elle devient un espace à gérer minute par minute. Quels exercices peut-on faire près des fenêtres ? Quelles activités collectives reportées ? Quels enfants placer où, pour qu’ils voient encore le cahier ?
La directrice de Maria Cabrales l’assume : les décisions se prendront au fil de l’eau, ou plutôt au fil du jour. Priorité aux matières fondamentales pendant les heures de lumière. Le reste attendra, ou s’inventera autrement. Cette pédagogie de l’interruption n’est écrite dans aucun programme idéal. Elle s’écrit sur le terrain, mardi après mardi, coupure après coupure.
Les enfants, eux, arrivent parfois après une nuit chaude, sans ventilateur. Le corps fatigué précède la leçon. La concentration n’est pas une vertu morale. Elle est une ressource physique. Quand la chaleur tropicale reste coincée dans les chambres et les salles, cette ressource s’érode. Les familles le savent. Les enseignantes le voient. L’institution tente de faire avec.
Les devoirs à la maison deviennent un second front. Relire, recopier, calculer, tout cela suppose une table, une lampe, un minimum de calme thermique. Les coupures de plus de trente heures à La Havane, de plusieurs jours en province, percent ce cadre. L’école du soir, celle qui prolonge la classe, vacille. L’élève revient le lendemain avec moins que prévu.
Le discours officiel face au quotidien des familles
Lors de la cérémonie officielle de rentrée scolaire, mardi à La Havane, la ministre de l’Éducation, Naima Trujillo, a attribué une partie des difficultés au durcissement des sanctions américaines. Elle a ajouté que l’éducation à Cuba ne se négocie pas. La formule ferme le débat sur le principe. Elle n’efface pas la liste des manques concrets : postes non pourvus, uniformes introuvables aux conditions habituelles, courant absent, eau parfois incertaine.
L’éducation à Cuba ne se négocie pas.
Naima Trujillo, ministre de l’Éducation
Le président Miguel Diaz-Canel, présent à la cérémonie, a salué sur X cette nouvelle rentrée scolaire, malgré ce qu’il a nommé le « plan d’asphyxie » des États-Unis contre l’île. Le message politique situe la crise dans un rapport de force international. Les parents, eux, situent la même crise dans le prix d’une chemise d’uniforme, dans un yaourt qui tourne, dans une nuit sans sommeil.
Les deux lectures coexistent. Elles ne se répondent pas toujours. L’une parle de blocus pétrolier imposé par Washington, de sanctions durcies, d’asphyxie. L’autre parle de tailleurs privés, de pesos comptés, de salles obscures, de professeurs manquants. L’article de la rentrée se tient précisément dans cet écart : entre la phrase qui affirme que l’école ne se négocie pas et la mère qui dit que l’école repose désormais sur les familles.
Une réussite historique mise à l’épreuve
L’éducation gratuite pour tous a été, pendant des décennies, l’une des grandes réussites associées à la révolution cubaine. Ce souvenir n’est pas un ornement. Il explique pourquoi le basculement actuel frappe si fort. Ce n’est pas seulement une rentrée difficile. C’est un pilier qui craque à la vue de tous, au moment même où l’on célèbre encore son intangibilité.
Quand Yannay Miranda affirme que l’école repose sur les familles, elle ne nie pas le rôle de l’État. Elle décrit un déplacement de charge. L’État ouvre encore les établissements. Les parents financent une part croissante de ce qui permet à ces établissements de fonctionner au quotidien. Le gratuit demeure le cadre. Le coûteux devient l’expérience.
Ce déplacement n’est pas uniforme. Il dépend du quartier, de la durée des coupures, de la présence ou non d’un enseignant, de la capacité d’une famille à payer 1 500 à 3 500 pesos par pièce d’uniforme. L’égalité vestimentaire, autrefois produite par la distribution massive, se rejoue aujourd’hui dans l’inégale capacité à trouver un tailleur et à régler la facture.
Assouplir le port de l’uniforme, assouplir les horaires : ces mesures administratives disent la même chose que les files chez le couturier. La norme ancienne ne tient plus. On l’assouplit pour que les enfants puissent encore entrer, même sans la tenue complète, même à des heures décalées, même dans une salle qui n’a de lumière que celle de la fenêtre.
Transports, bâtiments, postes vacants : la triple pression
La dégradation des infrastructures, les difficultés de transport et le manque d’enseignants exacerbent les difficultés. Trois pressions, un même résultat : l’accès réel à la classe n’est plus aussi linéaire qu’un calendrier ministériel. Un bâtiment fatigué accueille moins bien. Un bus incertain retarde ou annule. Un poste vacant orpheline une matière.
La Havane, situation la plus critique côté enseignants, reçoit des renforts. Trois cents professeurs quittent d’autres provinces pour la capitale. Le geste est spectaculaire par son ampleur relative. Il révèle aussi le déséquilibre territorial. La ville-capitale ne peut plus tenir seule sa rentrée. Le reste du pays est sollicité pour colmater.
Plus de 25 % de postes non pourvus à l’échelle nationale restent le chiffre le plus froid de cette rentrée. Derrière le pourcentage, il y a des groupes d’enfants qui partageront un adulte déjà surchargé, ou qui attendront qu’une solution provisoire arrive. Il y a aussi des matières fondamentales que l’on voudrait prioriser à la lumière du jour, et que l’on n’a parfois personne pour enseigner.
L’année précédente sert de mémoire récente. Des milliers d’élèves n’avaient pas pu se rendre en classe régulièrement. La fin des cours avait été avancée de quelques semaines. Cette mémoire n’est pas derrière. Elle est à côté. Elle rappelle que le calendrier scolaire peut céder quand la crise s’aggrave. Mardi, on a ouvert. On ne sait pas encore à quel rythme l’année tiendra.
Le réveil sans électricité, scène ordinaire
Kasumy Chiu raconte un matin banal devenu le portrait de la rentrée : se réveiller sans électricité, après une nuit entière sans courant. Préparer les goûters dans ces conditions, c’est lutter contre le temps et contre la chaleur. Les aliments tournent. Les habitudes cèdent. On improvise un sac avec ce qui reste consommable. On part quand même.
Yannay Miranda, de son côté, a enchaîné l’uniforme, les repas, les coupures. Coiffeuse, mère d’une fillette de six ans, elle incarne cette génération de parents pour qui l’école n’est plus seulement un service reçu. C’est un chantier quotidien. On coupe, on coud, on cuisine, on attend le retour du courant, on envoie l’enfant malgré tout.
Olaya entre en primaire dans une école sans sonnerie ce jour-là. Le détail paraît mince. Il dit pourtant le basculement sensoriel de la rentrée. L’école cubaine a ses rituels. Les chansons de bienvenue, les enceintes, la ponctualité sonore du début de journée. Quand le quartier est privé d’électricité depuis plus de vingt-huit heures, le rituel s’éteint. Il reste les corps, les sacs, les adultes qui poussent la porte.
Dans Diez de Octubre, comme ailleurs dans la capitale, la chaleur tropicale ne négocie pas davantage que l’éducation selon la ministre. Elle s’installe dans les chambres sans ventilateur. Elle suit les enfants jusqu’à l’école. Elle rend la priorité aux heures de lumière encore plus impérative. On enseigne quand on voit. On se tait, on attend, on décale, quand on ne voit plus.
Sanctions, pétrole, réseau : la chaîne des causes avancées
Depuis janvier, le blocus pétrolier imposé par Washington a aggravé la crise économique, selon le récit officiel relayé au moment de la rentrée. Moins de carburant, c’est moins de marge pour faire tourner les centrales, les transports, la logistique scolaire elle-même. Les coupures de trente heures et plus à La Havane, de plusieurs jours en province, s’inscrivent dans cette chaîne.
La ministre pointe le durcissement des sanctions américaines comme une part des difficultés. Le président parle d’un plan d’asphyxie. Ces mots encadrent la cérémonie. Ils ne remplacent pas les 25 % de postes vacants, ni les 1 500 à 3 500 pesos de chaque pièce d’uniforme chez le tailleur privé, ni les produits de nettoyage achetés par les parents pour les locaux.
Comprendre cette rentrée, ce n’est pas choisir entre le discours géopolitique et la liste de courses. C’est tenir les deux bouts tels qu’ils apparaissent dans les faits rapportés : une île sous contrainte externe revendiquée par ses dirigeants, et des familles qui, à l’intérieur, paient, portent et pallient. L’école se trouve exactement à l’intersection.
Le ministère assouplit parce que la contrainte est là. Les parents dépensent parce que la contrainte est là. Les directrices adaptent les cours à la lumière parce que la contrainte est là. Les professeurs de province montent vers La Havane parce que la contrainte est là. Mardi n’est pas un exceptionnel isolé. C’est la forme actuelle du premier jour.
Ce que 1,4 million d’élèves emportent dans leur sac
1,4 million d’enfants et d’adolescents ont fait leur rentrée mardi. Derrière le chiffre massif, des situations très concrètes : une chemise rouge et blanche trop chère, un goûter fragile, un cahier que l’on lira près de la fenêtre, un professeur qui n’est pas encore là, un bus qui peut manquer, une nuit trop chaude.
Ils emportent aussi une attente adulte. Kasumy Chiu le formule : tant qu’ils auront la possibilité d’apprendre, on se sacrifie. La phrase fixe une hiérarchie. L’apprentissage reste le bien à sauver. Le reste — confort, régularité électrique, uniformité vestimentaire garantie par l’État — passe au second plan, non par choix pédagogique, mais par nécessité.
Yannay Miranda, elle, fixe le diagnostic inverse et complémentaire : aujourd’hui, l’école repose sur les familles. Si les parents lâchent, le quotidien scolaire se délite plus vite que le discours. L’uniforme acheté, le repas préparé, le savon apporté, l’eau palliée deviennent des actes de maintenance du droit à apprendre.
Regla Maria Perera, depuis la direction, fixe la méthode de survie pédagogique : décider au fur et à mesure, suivre les heures de lumière, prioriser les matières fondamentales. Trois verbes pour une année qui s’annonce hachée. Pas de grand plan lumineux. Un pilotage à vue, littéralement.
Repères de cette rentrée
1,4 million d’élèves • plus de 25 % de postes d’enseignants non pourvus • environ 300 professeurs envoyés en renfort à La Havane • uniformes entre 1 500 et 3 500 pesos la pièce • salaire moyen autour de 10 dollars • coupures de plus de 28 heures le jour de la rentrée dans Diez de Octubre • plus de 30 heures d’affilée dans la capitale ces derniers mois
Priorité aux fondamentaux, tant qu’il fait jour
La règle énoncée à Maria Cabrales vaut comme métaphore nationale. On sauve d’abord ce qui ne peut pas attendre : lire, écrire, compter, tenir les matières fondamentales. On le fait pendant les plages où la salle reste praticable. Le reste du programme, les activités d’accueil, les rituels sonores, attendent que le courant revienne — ou n’attendent plus.
Cette pédagogie contrainte n’est pas choisie pour ses vertus. Elle est subie. Elle peut, malgré tout, produire une clarté cruelle : on voit ce que l’institution considère encore comme non négociable dans les faits, et non seulement dans les discours. Les fondamentaux d’abord. L’enfant présent autant que possible. L’année ouverte, même raccourcie comme l’année précédente a pu l’être.
Les familles, en parallèle, appliquent la même hiérarchie chez elles. On sacrifie le confort thermique. On accepte que la nourriture se gâte plus vite. On paie l’uniforme trop cher. On apporte le nettoyage. On pallie l’eau. On le fait « tant qu’ils auront la possibilité d’apprendre ». L’école et la maison parlent le même langage de triage.
Le risque, déjà observé l’an passé, est que la possibilité d’apprendre elle-même devienne intermittente. Des milliers d’élèves n’allaient plus en classe régulièrement. Avancer la fin des cours de quelques semaines avait été une réponse. Cette réponse peut revenir si les coupures, les transports et les postes vacants s’aggravent encore. Mardi ouvre. Il n’annule pas cette mémoire.
Ce que cette rentrée dit de la crise cubaine
La rentrée scolaire fonctionne ici comme un révélateur. Elle rassemble dans un même matin le réseau électrique, le marché de l’habillement, le marché du travail enseignant, la logistique alimentaire, l’état des bâtiments, la capacité de transport et le discours d’État. Peu d’événements nationaux condensent autant de tensions à la fois.
L’île communiste vit une grave crise économique. L’inflation et les pénuries cadrent chaque dépense. Un salaire moyen autour de dix dollars rend visibles des sommes que d’autres contextes jugeraient modestes. Deux à cinq dollars pour une pièce d’uniforme deviennent un obstacle. Le privé — le tailleur — entre dans un espace longtemps associé à la prise en charge publique.
Les coupures électriques, elles, ne se discutent pas comme une gêne ponctuelle. Plus de vingt-huit heures dans un quartier de La Havane le jour J. Plus de trente heures consécutives dans la capitale ces derniers mois. Plusieurs jours en province. Le temps scolaire, le temps du sommeil, le temps de la conservation des aliments, le temps des devoirs : tout est recoupé par les mêmes coupures.
Le personnel manquant achève le portrait. Plus d’un poste sur quatre vacant. Renforts vers La Havane. Difficultés de transport. Infrastructures dégradées. L’élève est pris entre l’absence d’adulte devant le tableau et la difficulté d’arriver jusqu’au tableau. L’école « gratuite pour tous » reste l’horizon invoqué. Le chemin jusqu’à la salle, lui, s’est allongé.
Des voix qui ne se recouvrent pas tout à fait
Quatre voix structurent ce premier jour. La mère qui dit que l’école repose sur les parents. L’autre mère qui dit que l’on se sacrifie pour que l’enfant apprenne. La directrice qui dit que l’on suivra la lumière. La ministre qui dit que l’éducation ne se négocie pas. Chacune parle vrai dans son registre. Ensemble, elles dessinent une institution tenue par superposition, non par fluidité.
Le président salue la rentrée malgré le plan d’asphyxie américain. Le message s’adresse à un public plus large que la cour de récréation. Il internationalise l’événement. Dans la cour, pourtant, l’événement reste local : une enceinte muette, une tenue payée cher, un enseignant manquant, un goûter à sauver de la chaleur.
Il n’est pas nécessaire d’ajouter d’autres scènes pour comprendre. Celles qui sont déjà là suffisent. Une école primaire de Diez de Octubre. Une coiffeuse de trente-cinq ans. Une fillette de six ans. Une directrice de soixante-quatre ans. Une mère de quarante-sept ans et son fils de dix ans. Un ministère qui assouplit. Un gouvernement qui accuse les sanctions. Un million quatre cent mille élèves.
La rentrée a eu lieu. Elle a eu lieu sans la bande-son habituelle dans certains quartiers. Elle a eu lieu avec des familles déjà fatiguées par la veille. Elle a eu lieu avec des règles assouplies, des postes vides, des salles à éclairer par le jour. Elle a eu lieu, surtout, parce que des adultes ont décidé que l’apprentissage valait encore le sacrifice.
Tenir l’année après avoir tenu le premier jour
Le plus difficile, une fois la porte ouverte, sera la durée. Une rentrée se photographie. Une année se traverse. Les coupures de plusieurs dizaines d’heures ne s’arrêtent pas au mardi inaugural. Les tailleurs ne redeviendront pas gratuitement des guichets d’État. Les 25 % de postes non pourvus ne se remplissent pas par une cérémonie. Les renforts de trois cents professeurs ne recréent pas un vivier.
Si l’année précédente a vu des milliers d’élèves s’absenter régulièrement et les cours s’arrêter plus tôt, l’année qui commence porte cette possibilité en elle. L’assouplissement des horaires peut aider. L’adaptation à la lumière naturelle peut aider. Le sacrifice parental peut aider. Rien de tout cela n’annule le déficit d’enseignants ni la fragilité du réseau.
Dans les salles peu éclairées, la méthode est déjà écrite : fondamentaux d’abord, décisions au fur et à mesure. Dans les cuisines, la méthode aussi : sauver ce qui se mange encore, partir malgré tout. Entre les deux, l’enfant marche avec un uniforme parfois trop cher et un sac trop lourd de responsabilités adultes.
Cuba n’a pas renoncé à scolariser. Mardi le prouve par le nombre. 1,4 million d’élèves sont concernés. Le pays n’a pas non plus retrouvé les conditions qui faisaient de cette scolarisation une mécanique fluide et largement prise en charge. Les familles le disent mieux que les communiqués. L’école, aujourd’hui, repose aussi sur elles. Et tant que les enfants pourront apprendre, elles disent qu’elles continueront à se sacrifier.









