Quand le tapis rouge du Lido se déroule à nouveau, on croit d’abord revoir le même rituel : flashs, robes longues, sourires calculés, une star qui lève la main vers la lagune. Pourtant, dès les premières heures de cette 83e édition, quelque chose cloche. Ce n’est pas l’absence de foule. Ce n’est pas non plus le protocole. C’est le visage d’Hollywood, soudain rare, presque isolé, comme s’il n’avait plus vraiment sa place au plus ancien festival de cinéma du monde.
Une ouverture prestigieuse dans un festival qui change de centre de gravité
Mercredi, la Mostra s’ouvre en présence de George Clooney. L’acteur de 65 ans, habitué de ces rives, n’arrive pas seulement pour saluer la salle. Il reçoit un prix pour l’ensemble de sa carrière. À ses côtés, Robert Pattinson fait presque figure d’exception. Deux noms connus du grand public, deux silhouettes hollywoodiennes dans une sélection qui, cette année, privilégie nettement les productions indépendantes.
Le paradoxe est connu, mais il se creuse. Venise reste perçue comme une rampe de lancement vers les Oscars. Les grands studios, eux, bouderaient davantage le Lido. Moins de blockbusters. Moins de machines de guerre publicitaires. Plus de films d’auteur, plus de portraits, plus de documentaires qui cherchent le nerf plutôt que le spectacle.
Jusqu’au 12 septembre, la manifestation promet donc une sélection solide, mais d’un autre registre. On n’y vient plus seulement pour voir l’événement. On y vient pour voir qui a encore le courage de raconter des figures trop grandes, trop clivantes, trop contemporaines.
À retenir dès l’ouverture
Un prix de carrière pour George Clooney, une présence rare d’Hollywood, une compétition tournée vers l’indépendant, et plusieurs films consacrés à des personnalités qui pèsent déjà hors de l’écran.
Pourquoi Clooney compte encore autant sur le Lido
Clooney n’est pas un invité de passage. Le texte de cette rentrée le dit sans détour : il est un habitué. Sa longévité, sa familiarité avec le festival, son statut de mégastar donnent à la soirée d’ouverture une gravité que la sélection, plus austère, n’aurait pas à elle seule.
Un prix pour l’ensemble d’une carrière n’est jamais un simple bijou de cérémonie. C’est une manière de dire que le festival assume deux temps à la fois. Le temps des auteurs, parfois discrets. Et le temps des visages qui remplissent encore une salle avant même que le générique apparaisse.
À 65 ans, l’acteur incarne aussi une génération d’Hollywood qui savait encore circuler entre le studio et le festival européen. Cette circulation, précisément, semble moins fluide aujourd’hui. D’où l’impression, soulignée dès l’annonce de la soirée, qu’il fait presque exception.
Robert Pattinson complète ce rare duo. Lui aussi appartient à une sphère internationale visible. Lui aussi arrive avec un rôle qui n’a rien d’un super-héros de franchise. Dans Primetime, il incarne un présentateur télé sans scrupule, inspiré par Chris Hansen, créateur du programme To Catch a Predator. Le choix dit beaucoup du festival : même ses têtes d’affiche hollywoodiennes viennent avec des films d’enquête morale, pas avec des machines à recettes.
Un festival sans blockbusters, mais pas sans figures de pouvoir
Si les grandes avant-premières hollywoodiennes manquent, la programmation n’est pas vide de rumours ni de noms. Elle se concentre sur des personnalités charismatiques, parfois controversées, souvent déjà saturées d’images. Elon Musk. Rupert Murdoch. Les frères Gallagher d’Oasis. Trois constellations médiatiques. Trois manières de filmer le pouvoir, l’ego, la légende ou la construction d’un empire.
Cette bascule n’est pas propre à Venise. La même tendance a déjà été observée à Berlin et à Cannes : les grands studios reculent, les auteurs avancent, les documentaires reprennent du terrain. Le Lido, plus ancien festival de cinéma au monde, se retrouve donc dans une position étrange. Il garde le prestige. Il perd une partie du tapage industriel. Il gagne une autre forme d’attention, plus politique, plus biographique, plus frontale.
Le public, lui, devra accepter un autre rythme. Moins d’effets. Plus de dossiers. Moins de franchises. Plus de portraits. C’est exigeant. C’est aussi, pour un festival qui a longtemps servi de vitrine pré-Oscars, une redéfinition de son utilité.
Il n’y a pas moins de quatre films qui abordent la question palestinienne et la situation actuelle en Iran, et il ne peut donc y avoir aucun doute sur notre position par rapport à ce sujet.
Alberto Barbera, directeur artistique de la Mostra
La phrase, prononcée mardi lors d’une interview, pose un cadre. Le festival ne se contente pas d’accueillir des films. Il assume une parole. Alberto Barbera le dit clairement : parler de ce qui se passe à Gaza et au Moyen-Orient lui paraît essentiel.
Le documentaire en compétition et le dossier palestinien
Au cœur de la compétition officielle se trouve un objet rare : le seul documentaire retenu dans cette course. Naza, signé des Israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor, entend dévoiler en détail « les systèmes derrière le massacre calculé de civils palestiniens à Gaza par Israël ».
Le tandem n’arrive pas sans passé festivalier ni sans reconnaissance internationale. Le journaliste d’investigation et la cinéaste ont déjà obtenu un Oscar en 2024 pour No Other Land, film qui documentait le déplacement par Israël d’une communauté palestinienne en Cisjordanie. Rachel Szor est aussi présentée comme l’une des deux seules femmes réalisatrices en compétition. Le détail compte. Il dit la rareté. Il dit aussi la place encore étroite laissée aux voix féminines dans la section la plus exposée.
Hors compétition, d’autres documentaires prolongent le même foyer géographique. Citizen Osama suit un photojournaliste à Gaza. Road to Jericho, de l’Israélien Amos Gitai, s’ajoute à cette constellation. Quatre films, au total, abordent la question palestinienne et la situation actuelle en Iran, selon le directeur artistique. La répétition n’est pas un hasard de programmation. C’est une ligne.
On peut discuter la place d’un festival dans le débat géopolitique. On ne peut pas, à la lecture de cette édition, prétendre que le sujet a été contourné. Venise choisit de le mettre sous les projecteurs, y compris dans la compétition, y compris avec un documentaire, format souvent relégué aux sections parallèles.
Le documentaire Naza, unique représentant du genre dans la course officielle.
Citizen Osama et Road to Jericho, parmi d’autres regards sur le conflit.
Mercredi soir, l’ascension de Rupert Murdoch ouvre le bal
Le film d’ouverture n’est pas une comédie légère. C’est Ink, signé Danny Boyle, le réalisateur de Trainspotting. L’œuvre retrace l’ascension impitoyable de Rupert Murdoch au sommet des médias britanniques. Le choix est cohérent avec le reste de la sélection : filmer une figure de pouvoir, sans en faire un simple objet de glamour.
Projeter ce récit le soir même où Clooney reçoit un hommage crée un contraste utile. D’un côté, une star de cinéma célébrée pour un parcours. De l’autre, un magnat de la presse dont la trajectoire est présentée comme implacable. Le festival commence donc par une question de récit public : qui construit les images, qui les possède, qui les impose.
Danny Boyle n’est pas un inconnu des publics européens. Son nom suffit à garantir une certaine attente. Mais l’ouverture ne sert plus, ici, à lancer une marchandise globale. Elle sert à installer un ton. Froid. Biographique. Médiatique.
Autres prétendants au Lion d’or : portraits, agents et familles d’actrices
La compétition ne s’arrête pas au documentaire ni au film d’ouverture. Plusieurs longs-métrages sont d’emblée cités comme prétendants au Lion d’or. Bucking Fastard, de Werner Herzog, réunit les sœurs Rooney et Kate Mara. Le seul assemblage des noms dessine déjà une curiosité : un cinéaste de légende, deux actrices issues de la même fratrie, un titre qui accroche l’oreille avant même la première bobine.
Company, de Casey Affleck, s’ajoute à la liste. Comme Wild Horse Nine, de Martin McDonagh, qui met en scène John Malkovich et Sam Rockwell dans le rôle d’agents excentriques de la CIA. Là encore, le festival joue une carte qu’il maîtrise : des acteurs très identifiables, un auteur au style déjà marqué, un récit qui promet le décalage plutôt que l’esbroufe.
Ces films ne sont pas présentés comme des blockbusters. Ils sont présentés comme des objets de compétition. La nuance est essentielle. On ne parle plus d’une vitrine de studios. On parle d’une course entre auteurs, interprètes et partis pris.
Robert Pattinson, déjà évoqué pour la soirée d’ouverture du festival au sens large de la présence hollywoodienne, porte donc Primetime. Le personnage du présentateur télé sans scrupule prolonge, à sa façon, le thème de Ink : la fabrique de l’attention, la violence douce ou brutale des médias, le spectacle de la faute.
Ellen Burstyn, second Lion d’or d’honneur et mémoire du siècle
Le calendrier du Lido réserve une autre cérémonie. Pour lancer la deuxième semaine du festival, lundi, l’actrice américaine Ellen Burstyn, 93 ans, recevra un Lion d’or pour une carrière s’étendant sur six décennies. Après Clooney en ouverture, une autre traversée du temps.
Le geste est clair. Venise honore d’abord une star masculine encore très exposée. Puis une actrice dont la longévité déborde les cycles industriels. Six décennies. Quatre-vingt-treize ans. Un tapis rouge qui, pour une fois, ne parle pas seulement de la saison à venir, mais de la mémoire du cinéma parlé à haute voix.
Dans un festival accusé, cette année, de manquer de grandes avant-premières hollywoodiennes, ces deux prix de carrière fonctionnent comme une compensation symbolique. Hollywood n’envoie plus ses machines. Il envoie encore ses légendes, ou du moins certaines d’entre elles.
Oasis sur le tapis, Musk hors champ
Une exception industrielle demeure. Le documentaire Don’t Look Back in Anger, produit par Disney et présenté hors compétition, retrace la tournée de retour, l’an dernier, du groupe de britpop Oasis, formé des frères Liam et Noel Gallagher. Ceux-ci devraient être présents sur le tapis rouge samedi. Voilà l’une des rares percées d’un grand groupe médiatique dans une édition autrement rétive aux majors.
Le titre lui-même joue avec la mémoire collective. Le public n’a pas besoin d’un dossier de presse pour comprendre de quoi il retourne : une réunion, une tournée, deux frères, une légende populaire. Le Lido accepte ici le divertissement, mais sous forme de documentaire, et hors compétition.
Tout autre est le sort réservé à Elon Musk. Le cinéaste américain Alex Gibney lui consacre un documentaire de 3 heures 45, également hors compétition. Le milliardaire devrait se tenir éloigné des projecteurs du Lido. Au moment de l’annonce du film, il l’avait qualifié d’œuvre « à charge ». Le réalisateur, documentariste oscarisé, n’arrive donc pas comme un portraitiste complaisant. Il arrive comme un enquêteur dont le sujet refuse la lumière du festival.
Cette absence annoncée est déjà un événement. Un film peut exister sans son modèle. Il peut même, parfois, exister plus fort. La durée hors norme, trois heures quarante-cinq, indique une ambition de saturation : non pas une silhouette, mais un dossier.
| Figure | Film annoncé | Présence évoquée |
|---|---|---|
| Rupert Murdoch | Ink, Danny Boyle | Film d’ouverture |
| Frères Gallagher | Don’t Look Back in Anger | Tapis rouge samedi annoncé |
| Elon Musk | Documentaire d’Alex Gibney | Éloignement des projecteurs |
Le cinéma français, vrai socle de la compétition
Centré cette année sur des films d’auteur à moindre budget, le festival accorde une place de choix au cinéma français, avec quatre longs-métrages en lice. Ce n’est pas un détail de quota. C’est l’une des colonnes de l’édition.
Florian Zeller, déjà associé à Father, est très attendu avec son thriller Bunker. Le film met en scène le couple star espagnol Javier Bardem et Penélope Cruz. Il promet d’ausculter les peurs contemporaines en suivant les traces d’un architecte chargé de construire un bunker de survie pour un milliardaire de la tech. Autrement dit : la fortune, l’abri, l’angoisse, la séparation du monde.
Le sujet entre en résonance, sans qu’on ait besoin d’inventer le moindre lien officiel, avec le documentaire consacré à Elon Musk et plus largement avec cette édition obsédée par les puissants. Un milliardaire de la tech qui veut un bunker n’est pas un personnage venu d’un autre siècle. C’est une silhouette de maintenant.
Cédric Kahn présentera 15/18, une plongée dans le quotidien d’une unité de soins pédopsychiatriques. Ici, plus de tycoons. Plus de tapis rouge intérieur. Un huis clos social et médical. Le festival montre qu’il peut passer, dans la même compétition, de l’empire médiatique à la chambre d’hôpital.
Présent pour la première fois sur le Lido, Nicolas Pariser, associé à Alice et le maire, viendra défendre Un peu avant minuit, avec Melvil Poupaud, Chiara Mastroianni et Golshifteh Farahani. La distribution seule indique un cinéma d’acteurs, européen, interlope, éloigné des logiques de franchise.
Enfin, fidèle au Lido, Stéphane Brizé, déjà identifié par La Loi du marché, proposera une nouvelle radiographie du capitalisme contemporain et de ses travers avec Un bon petit soldat. Il y retrouve son acteur fétiche, Vincent Lindon. La continuité est presque programmatique : même cinéaste, même interprète, même terrain, celui du monde du travail, de l’obéissance, de la contrainte économique.
Quatre films français. Quatre tempéraments. Un thriller de peur sociale. Un document de service pédopsychiatrique. Une première venue d’un auteur déjà repéré ailleurs. Une nouvelle coupe dans la chair du capitalisme. Si Hollywood se fait rare, Paris, au sens large du cinéma français, occupe le vide.
L’Italie ne reste pas spectatrice de sa propre Mostra
Cinq longs-métrages de réalisateurs italiens sont également en compétition. Parmi eux, Succederà questa notte marque le retour à Venise de Nanni Moretti, avec Louis Garrel. Le retour d’un cinéaste associé de longue date au Lido n’est jamais anodin. Il rappelle que le festival n’est pas seulement une vitrine internationale. C’est aussi une maison pour une partie du cinéma italien.
Autre titre avancé : The Echo Chamber, d’Andrea Pallaoro, avec Susan Sarandon, star de Thelma et Louise. Encore une fois, une actrice de mémoire hollywoodienne se trouve absorbée par un film d’auteur, dans une compétition qui semble préférer cet alliage à la pure logique de studio.
Cinq films italiens face à quatre films français : la compétition retrouve une géographie européenne dense. Le Lion d’or, s’il échoit à l’un de ces objets, confirmera que l’édition n’aura pas seulement parlé d’absence hollywoodienne. Elle aura parlé d’une présence autre.
Ce que révèle la rareté des studios
Les grandes avant-premières hollywoodiennes ont été la marque de fabrique de la Mostra ces dernières années. Elles seront absentes, à de rares exceptions près. La tendance n’est pas locale. Elle a déjà été observée dans les deux autres grands festivals européens, Berlin et Cannes.
On peut y lire une prudence commerciale. On peut y lire un calendrier industriel qui n’a plus besoin du Lido pour exister. On peut y lire aussi un désaccord de prestige : pourquoi risquer un film cher dans une compétition où le documentaire politique et le thriller d’auteur prennent la lumière ?
Quoi qu’il en soit, le festival assume le vide laissé par les majors et le remplit autrement. Prix de carrière. Documentaires hors norme. Films français. Retours italiens. Portraits de puissants. Le Lido ne disparaît pas. Il change de marchandises.
Reste une question, que la soirée d’ouverture ne tranchera pas à elle seule : un festival peut-il demeurer une rampe vers les Oscars s’il n’attire plus les films que les Oscars regardent en priorité ? La réputation survit parfois à la réalité. Parfois, elle s’érode. Cette 83e édition servira de test grandeur nature.
Le Lido comme théâtre de légendes contemporaines
Relues les unes après les autres, les œuvres annoncées composent une galerie. Un magnat de la presse. Un milliardaire de la tech. Deux frères de britpop. Un présentateur télé. Un architecte de bunker. Des agents de la CIA. Un photojournaliste à Gaza. Une unité de soins. Un soldat du capitalisme contemporain.
Le cinéma indépendant, dans cette configuration, n’est pas un refuge doux. C’est un instrument. Il sert à découper des vies publiques trop lisses ou trop bruyantes. Il sert à montrer des institutions. Il sert à nommer des peurs.
George Clooney, en recevant son prix, se trouve donc à l’intersection de deux mondes. Celui du star-system qui manque cette année. Et celui du festival qui continue, malgré tout, à avoir besoin d’un visage pour ouvrir le bal. Sa présence ne contredit pas le diagnostic. Elle l’éclaire.
Femmes réalisatrices, rareté et focale
Le rappel est bref dans le dossier d’ouverture, mais il pèse. Rachel Szor est l’une des deux seules femmes réalisatrices en compétition. Dans une édition qui parle beaucoup de pouvoir, la statistique interne du festival devient elle-même un sujet.
Deux. Pas davantage. Le chiffre ne dit pas la qualité des films. Il dit la structure d’une sélection. Il dit aussi pourquoi le documentaire Naza sera regardé doublement : pour son propos, et pour la place occupée par l’une de ses autrices dans un club encore très fermé.
Le festival peut afficher une position nette sur Gaza et l’Iran. Il doit aussi, en parallèle, répondre de ses propres équilibres. Les deux discussions ne s’annulent pas. Elles cohabitent, comme souvent dans les grandes manifestations culturelles, entre discours public et composition réelle de l’affiche.
Comment suivre une édition si peu spectaculaire en apparence
Pour le spectateur lointain, le risque serait de ne retenir que Clooney, Oasis et Musk. Ce serait manquer l’essentiel. La 83e Mostra se joue autant dans 15/18 que dans le documentaire de 3 heures 45. Autant dans le retour de Nanni Moretti que dans le thriller de Florian Zeller. Autant dans la phrase de Barbera que dans le protocole du tapis rouge.
Une manière simple de lire le festival consiste à suivre trois fils.
Premier fil : les légendes vivantes. Clooney. Burstyn. Les Gallagher. Sarandon. Lindon. Bardem. Cruz. Malkovich. Rockwell. Pattinson. Des noms qui rassurent l’œil.
Deuxième fil : les puissants filmés. Murdoch. Musk. Le milliardaire de la tech du Bunker. Le présentateur de Primetime. Le capitalisme selon Brizé. Des récits de domination.
Troisième fil : les territoires en crise. Gaza. La Cisjordanie déjà documentée par le duo Abraham-Szor. L’Iran mentionné par le directeur artistique. Le soin pédopsychiatrique. Autant de zones où le cinéma prétend voir ce que l’actualité noie.
Trois façons d’entrer dans la Mostra
- Par les hommages : Clooney à l’ouverture, Burstyn en deuxième semaine.
- Par les portraits : Murdoch, Musk, Oasis, présentateur télé, agents de la CIA.
- Par les lignes politiques : documentaires sur Gaza, parole du directeur artistique, films français sur la peur et le capital.
Le prix de carrière comme langage diplomatique
Donner un prix à George Clooney le soir de l’ouverture, puis un autre à Ellen Burstyn au début de la seconde semaine, ce n’est pas seulement remercier deux trajectoires. C’est occuper l’espace laissé vacant par les studios. C’est dire au public mondial : le glamour n’a pas disparu, il a changé d’emploi du temps.
Le premier hommage sert de phare. Le second sert de relais. Entre les deux, la compétition peut déployer ses films moins immédiatement populaires sans que le festival paraisse déserté. Stratégie de programmation autant que reconnaissance artistique.
Clooney, habitué du Lido, facilite cette opération. Il connaît le lieu. Le lieu le connaît. L’échange de familiarité réduit le risque d’une ouverture trop austère après l’annonce d’une sélection sans blockbusters.
Danny Boyle, Gibney, Herzog, McDonagh : des auteurs-repères
Même privée de certaines machines hollywoodiennes, la 83e édition n’est pas une addition de premiers films anonymes. Elle s’appuie sur des signatures déjà lisibles. Danny Boyle à l’ouverture. Werner Herzog en compétition. Martin McDonagh avec deux acteurs très identifiés. Alex Gibney hors compétition. Amos Gitai hors compétition. Nanni Moretti de retour. Stéphane Brizé fidèle. Florian Zeller attendu.
Cette liste fonctionne comme une garantie. Le spectateur sait à peu près dans quelle grammaire il entre. Il ne sait pas encore ce que chaque film fera de cette grammaire. C’est toute la différence entre une marque de studio et un nom d’auteur : la seconde n’annule pas la surprise, elle la cadastre.
Casey Affleck derrière Company, Andrea Pallaoro derrière The Echo Chamber, Nicolas Pariser pour sa première sur le Lido : d’autres signatures, moins massives pour certains publics, complètent le tableau. Le festival mélange les évidences et les raretés. C’est son métier.
Ce que le film d’ouverture dit du reste de la quinzaine
Ink n’est pas un prologue décoratif. En racontant l’ascension impitoyable de Rupert Murdoch au sommet des médias britanniques, le film installe une obsession qui reviendra sous d’autres visages : qui parle, qui possède le canal, qui fabrique le récit commun.
Primetime déplace la même question vers la télévision de chasse à l’homme moral. Le documentaire sur Oasis la déplace vers la légende pop et sa renaissance scénique. Celui sur Musk la déplace vers la tech, la fortune, la controverse. Bunker la déplace vers la peur d’un effondrement assez fort pour justifier un abri.
On croirait une édition conçue comme une enfilade de miroirs. Chaque film reflète une forme de puissance. Chaque puissance exige un style différent. Biopic impitoyable. Documentaire fleuve. Thriller d’architecte. Concert-film. Enquête de terrain à Gaza.
Jusqu’au 12 septembre, une compétition à lire comme un échiquier
La Mostra se déroule jusqu’au 12 septembre. L’ouverture du mercredi n’est donc qu’une première pièce. Le lundi de la deuxième semaine, avec Ellen Burstyn, en sera une autre. Le samedi des Gallagher, si le tapis rouge se conforme à l’annonce, en sera une troisième. Entre ces balises, la compétition avancera par projections, rumeurs de palais, réactions de salles, silences aussi.
Le Lion d’or se jouera entre des objets très dissemblables. Un documentaire israélien sur Gaza. Un thriller français avec Bardem et Cruz. Un film de Herzog avec les sœurs Mara. Un récit de McDonagh avec Malkovich et Rockwell. Un Moretti avec Louis Garrel. Un Brizé avec Lindon. Un Kahn dans une unité de soins. Un Pariser pour une première vénitienne. Un Pallaoro avec Sarandon. Un Affleck. La diversité n’est pas un slogan. Elle est la règle de cette grille.
Comparer ces films comme on compare des produits d’un même studio n’aurait aucun sens. Ils n’appartiennent pas au même régime d’images. Le jury, dont le détail n’est pas l’objet de ces lignes, devra donc faire ce que les festivals font de mieux et de plus contestable : déclarer qu’une forme l’emporte sur les autres, pour quelques heures, sous des projecteurs.
Une position affichée, des films pour la soutenir
Alberto Barbera n’a pas seulement glissé une opinion. Il a chiffré. Pas moins de quatre films sur la question palestinienne et la situation actuelle en Iran. Puis il a conclu : il ne peut y avoir aucun doute sur la position du festival par rapport à ce sujet.
Dans le paysage des grandes manifestations, cette clarté est déjà une prise de risque. Elle expose le Lido aux lectures partisanes. Elle lui donne aussi une cohérence, au moment où manque la cohérence industrielle des studios. Si Hollywood se retire, le discours artistique et politique occupe le micro.
Naza porte ce discours au centre. Citizen Osama et Road to Jericho l’élargissent hors compétition. Le souvenir de No Other Land et de son Oscar 2024 rappelle que ce cinéma-là circule déjà dans les institutions les plus visibles. Venise n’invente pas le sujet. Elle le replace, cette année, au milieu de la table.
Le couple Bardem-Cruz et la peur comme matériau
Parmi les films français, Bunker possède un avantage d’affiche évident. Javier Bardem et Penélope Cruz attirent au-delà du cercle des fidèles de Florian Zeller. Le pitch, tel qu’il est avancé, parle à une époque saturée d’alertes : un architecte, un milliardaire de la tech, un abri pour survivre.
Le thriller devient alors un instrument d’auscultation. Pas seulement un genre. Une méthode pour observer ce que l’argent croit pouvoir acheter quand la peur monte. Dans une édition où Musk est filmé pendant près de quatre heures et où Murdoch ouvre le festival, ce bunker n’arrive pas par hasard dans la conversation.
Il serait abusif d’en faire une clé unique de la compétition. Il serait tout aussi naïf de ne pas voir la rime. Les films se parlent. Les affiches aussi.
Lindon-Brizé, un tandem comme boussole sociale
Autre rime française : Stéphane Brizé et Vincent Lindon. Le premier revient au Lido. Le second retrouve un cinéaste qui a déjà fait de lui l’interprète d’une certaine France du travail et du rapport de force. Un bon petit soldat est annoncé comme une nouvelle radiographie du capitalisme contemporain et de ses travers.
Le titre a la sécheresse des films de cette lignée. Il promet moins le confort que l’examen. Dans une compétition peuplée de milliardaires, de magnats et de légendes pop, ce « bon petit soldat » rappelle qu’il existe aussi des corps qui exécutent, des vies prises dans l’engrenage, des obéissances qui ne font pas la une.
Cédric Kahn, avec 15/18, opère un déplacement comparable, mais vers le soin. L’unité de pédopsychiatrie n’a rien d’un plateau de tapis rouge. C’est précisément pour cela qu’elle a sa place dans une édition qui se targue de regarder le présent en face.
Moretti, Garrel, Sarandon : le vieux monde du cinéma parle encore
Le retour de Nanni Moretti avec Louis Garrel, le film d’Andrea Pallaoro avec Susan Sarandon, la fidélité de certains auteurs au Lido : tout cela compose une mémoire interne du festival. Venise aime les revenants. Elle aime les acteurs qui portent déjà une mythologie. Elle aime faire dialoguer cette mythologie avec des récits d’aujourd’hui.
Succederà questa notte : le titre, en italien, a la forme d’une promesse ou d’une menace. Quelque chose aura lieu cette nuit. Sur le Lido, quelque chose a lieu chaque nuit, entre deux avant-premières, deux files, deux verdicts de couloir. Le cinéma italien, avec cinq films en lice, entend bien que cette chose-là ne se joue pas sans lui.
Susan Sarandon, elle, arrive avec le souvenir de Thelma et Louise. Le festival ne le cache pas. Il s’en sert. Une icône d’un certain cinéma américain indépendant et populaire à la fois, absorbée par une compétition européenne contemporaine : le geste ressemble à celui qui consiste à inviter Clooney tout en laissant les studios à distance.
Ce que le public verra, ce qu’il ne verra pas
Le public verra Clooney. Il verra probablement les frères Gallagher samedi. Il verra Burstyn au seuil de la deuxième semaine. Il ne devrait pas voir Elon Musk. Il verra, s’il choisit les salles justes, des images de Gaza, un bunker de riche, une unité de soins, des agents de la CIA trop excentriques pour rassurer, un présentateur télé trop lisse pour être honnête.
Il ne verra pas, sauf exception, le type de première hollywoodienne qui a longtemps servi de signature à la Mostra. Ce manque est désormais un fait, pas une rumeur. Berlin et Cannes l’ont déjà éprouvé. Venise l’affiche à son tour, dès le soir d’ouverture.
Alors, que reste-t-il à vendre, pour un festival ? Des films. Des positions. Des acteurs. Une lagune. Un Lion. Et cette idée, fragile mais tenace, que le cinéma peut encore assembler dans la même ville un hommage de carrière et un documentaire d’investigation, un groupe de britpop et une unité pédopsychiatrique, un magnat de la presse et un architecte de la fin du monde.
Une édition à suivre pour ce qu’elle refuse autant que pour ce qu’elle montre
La 83e Mostra ne demande pas qu’on la résume à une photographie de tapis rouge. Elle demande qu’on tienne ensemble des informations précises. Clooney a 65 ans et reçoit un prix de carrière. Burstyn a 93 ans et recevra le sien plus tard. Pattinson joue un présentateur sans scrupule. Boyle ouvre avec Murdoch. Gibney filme Musk pendant 3 heures 45. Disney produit Oasis. Abraham et Szor reviennent après un Oscar. Barbera revendique au moins quatre films sur la Palestine et l’Iran. La France aligne quatre longs-métrages. L’Italie en aligne cinq. Le festival court jusqu’au 12 septembre.
Ces faits, mis bout à bout, dessinent autre chose qu’une simple chronique mondaine. Ils dessinent un basculement. Le plus ancien festival de cinéma au monde continue d’attirer des légendes. Il n’attire plus, cette année, le cœur de l’industrie qui les a parfois fabriquées. À la place, il invite des auteurs, des documentaristes, des acteurs de théâtre social, des cinéastes du réel et du pouvoir.
On peut le regretter si l’on venait pour le fracas des studios. On peut s’en féliciter si l’on venait pour autre chose. Dans les deux cas, le Lido a choisi son terrain. Mercredi, le tapis rouge se déroule. Les flashs trouveront Clooney. Derrière lui, la sélection attend, plus sèche, plus politique, plus européenne, moins blockbuster. C’est là que le festival commence vraiment.
Et c’est là, aussi, que le spectateur devra décider ce qu’il est venu chercher : une star qui salue la lagune, ou une série de films qui, chacun à sa manière, demandent qui possède encore le récit.









