Quand un festival de photojournalisme remet sa plus haute distinction, ce n’est jamais seulement une médaille. C’est un regard que l’on désigne comme essentiel. Samedi, à Perpignan, ce regard appartenait à Luis Tato. Le photojournaliste espagnol, qui couvre l’Afrique de l’Est et l’océan Indien, a reçu le Visa d’or News pour son travail sur le soulèvement de la génération Z malgache en 2025. L’annonce est tombée dans un climat déjà chargé : le fondateur du festival, Jean-François Leroy, est décédé lundi. Le lauréat n’a pas séparé la récompense de cet absente. Il a parlé d’une chance donnée, d’un chemin commencé, d’un écosystème que peu de personnes ont autant porté.
Un prix, une île, une génération
Le Visa d’or News est présenté comme la plus haute distinction du festival Visa pour l’image. Il ne récompense pas une image isolée pour le seul plaisir de la composition. Il désigne un travail. Celui de Luis Tato porte sur Madagascar, grande île de l’océan Indien, et sur des jeunes adultes de moins de trente ans devenus le cœur visible d’une contestation. La génération Z, selon les termes mêmes du récit, s’est trouvée au centre de plusieurs mobilisations en 2025. Le Népal, le Bangladesh, la Bulgarie et Madagascar figurent dans cette liste. L’île n’est donc pas un cas à part. Elle s’inscrit dans une dynamique plus large, celle de jeunes qui tentent de faire bouger les cadres de leur société.
À Madagascar, d’importantes manifestations ont débuté le 25 septembre. Elles ont été violemment réprimées. Mi-octobre, l’armée a renversé le président Andry Rajoelina. Ces faits forment le décor politique du reportage. Luis Tato, 37 ans, a passé une dizaine de jours parmi les manifestants. Ceux-ci dénonçaient notamment la défaillance des services publics, la corruption et les difficultés économiques persistantes. Rien de plus n’est nécessaire pour comprendre pourquoi un photographe a choisi de rester là, à hauteur d’hommes et de femmes qui voulaient que leur histoire soit racontée.
Repère — Le lauréat est salarié depuis 2023. Il occupe à Nairobi, au Kenya, le rôle de chef photographe et coordinateur photo pour l’Afrique de l’Est et l’océan Indien.
Ce que le festival a choisi de couronner
Perpignan accueille chaque année des regards venus du monde entier. Le Visa d’or News, dans ce paysage, fonctionne comme un signal. Il dit : ces images comptent maintenant. Luis Tato n’arrive pas sans parcours. En 2018, il avait déjà reçu le Prix de la ville de Perpignan Rémi Ochlik, destiné à de jeunes photographes. La même année, le fondateur du festival exposait pour la première fois ses images, alors qu’il essayait de se tracer un chemin dans ce milieu. Le cercle se referme samedi : le jeune photographe d’alors devient le lauréat de la plus haute distinction news du festival.
Le palmarès du photographe ne s’arrête pas là. Il a été distingué trois fois par le World Press Photo, en 2021, 2025 et 2026. En 2023, il a reçu le titre de photographe de l’année décerné par le concours Pictures of the Year International. Ces dates ne sont pas là pour encombrer. Elles dessinent une continuité. Un regard qui revient, qui insiste, qui ne se contente pas d’un seul coup d’éclat. Le travail malgache de 2025 s’ajoute à cette ligne. Il ne l’efface pas. Il l’éclaire autrement.
L’hommage à Jean-François Leroy
Après s’être vu décerner son prix, Luis Tato a rendu un hommage appuyé au fondateur du festival. Jean-François Leroy est décédé lundi. Le photographe a rappelé qu’il lui avait « donné sa chance » en exposant pour la première fois ses images en 2018. Il a ajouté que personne n’avait fait autant pour « notre écosystème ». La phrase est courte. Elle pèse. Un festival n’est pas seulement une vitrine. C’est un réseau de confiance, de portes ouvertes, de premiers accrochages qui décident parfois d’une carrière.
Personne n’a fait autant pour notre écosystème.
Luis Tato
Dans une soirée de récompense, l’hommage change le registre. On n’écoute plus seulement un palmarès. On entend une dette professionnelle, presque morale. Le photojournalisme, tel qu’il se pratique sur le terrain, dépend de structures capables d’accueillir des images avant qu’elles ne soient déjà célèbres. L’exposition de 2018 appartient à ce geste. Luis Tato le dit sans détour. Il ne sépare pas le prix de 2025 de cette première chance.
Madagascar, septembre et octobre 2025
Le calendrier malgache de 2025 est net. Les manifestations commencent le 25 septembre. La répression est violente. Mi-octobre, l’armée renverse Andry Rajoelina. Entre ces deux bornes, une société se tend. Les jeunes adultes de moins de trente ans occupent le premier plan. Ils ne sont pas décrits comme un décor. Ils sont le cœur du mouvement. Luis Tato a passé une dizaine de jours parmi eux. Dix jours, ce n’est pas une installation de plusieurs mois. C’est une immersion courte, dense, suffisante pour que le photographe parle ensuite de respect profond.
Les griefs rapportés sont précis : défaillance des services publics, corruption, difficultés économiques persistantes. Ces trois motifs suffisent à relier la rue et le quotidien. Un service public qui ne tient pas, une corruption qui mine la confiance, une économie qui n’ouvre pas assez de voies. Le photojournaliste n’a pas à inventer un récit parallèle. Il suit ce que les manifestants dénoncent. Son travail consiste à rendre visible ce que les mots résument trop vite.
DATE
25 septembre 2025
Début des manifestations à Madagascar.
TOURNANT
Mi-octobre 2025
L’armée renverse le président Andry Rajoelina.
Une génération Z au-delà d’une seule capitale
Le texte de départ insiste : la génération Z, c’est-à-dire les jeunes adultes de moins de 30 ans, s’est trouvée au cœur de plusieurs mobilisations en 2025. Le Népal, le Bangladesh, la Bulgarie et Madagascar ne sont pas interchangeables. Ils sont pourtant rassemblés sous la même étiquette générationnelle. Cela ne signifie pas que les causes sont identiques. Cela signifie qu’un âge de la vie est devenu, cette année-là, un acteur politique particulièrement visible.
Luis Tato l’a dit avant de recevoir son prix. Il pense que ce mouvement mondial de jeunes qui essaient de redéfinir la démocratie et de faire évoluer leur société constitue une dynamique très intéressante. Elle le fascine à la fois en tant que photographe et en tant que personne qui cherche à comprendre le monde dans lequel nous vivons. La phrase mérite d’être lue lentement. Elle relie le métier et la curiosité. Elle refuse de réduire le reportage à une commande froide.
Je pense que ce mouvement mondial de jeunes qui essaient de redéfinir la démocratie et de faire évoluer leur société constitue une dynamique très intéressante, qui me fascine à la fois en tant que photographe et en tant que personne qui cherche à comprendre le monde dans lequel nous vivons.
Luis Tato
Redéfinir la démocratie. Faire évoluer une société. Ces verbes sont vastes. Sur le terrain, ils prennent la forme d’une rue, d’une affiche, d’un visage, d’une attente. Le photographe ne théorise pas à la place des jeunes Malgaches. Il les remercie. Samedi soir, il a salué ceux qui « savaient à quel point il était important que leur histoire soit racontée ». Il leur a exprimé son « profond respect ». Le prix revient ainsi, en partie, vers ceux qui ont accepté d’être regardés.
Le photographe, Nairobi et l’océan Indien
Luis Tato n’est pas un envoyé isolé. Il est salarié depuis 2023. Il occupe à Nairobi le rôle de chef photographe et coordinateur photo pour l’Afrique de l’Est et l’océan Indien. La géographie de son poste explique la présence à Madagascar. L’île appartient à cet espace de couverture. Nairobi sert de point d’appui. De là, un coordinateur organise, relie, recouvre une région trop vaste pour tenir dans un seul cliché de carte postale.
Être chef photographe, c’est aussi porter une responsabilité de lecture. Quelles images partent. Quelles séquences tiennent. Quelle durée accorder à un mouvement. Une dizaine de jours parmi les manifestants, dans ce cadre, n’est pas un détail administratif. C’est un choix de présence. Assez long pour ne pas survoler. Assez court pour rester dans l’urgence d’un soulèvement qui bascule vers un changement de pouvoir mi-octobre.
Pourquoi ces images arrivent à Perpignan
Visa pour l’image n’est pas un salon décoratif. C’est un lieu où le photojournalisme se montre comme métier. Le Visa d’or News, en couronnant le travail malgache de Luis Tato, désigne un type de couverture : proche des jeunes, attentive aux motifs concrets de la colère, inscrite dans une année où d’autres pays ont vu la même génération occuper la rue. Le festival ne réécrit pas l’histoire politique de Madagascar. Il dit que ces photographies méritent d’être vues au premier rang.
Le public d’un festival n’était pas dans les rues d’Antananarivo ou d’une autre ville de l’île au moment des faits. Il découvre après coup. C’est toute l’ambiguïté et toute la force du photojournalisme. L’image arrive trop tard pour empêcher la répression. Elle arrive à temps pour empêcher l’oubli. Luis Tato le souligne à sa manière en remerciant les jeunes qui savaient l’importance d’une histoire racontée. Ils n’attendaient pas seulement d’être filmés. Ils attendaient d’être compris comme acteurs.
Une carrière déjà jalonnée
Revenir sur le parcours évite de faire du prix de samedi un miracle isolé. 2018 : Prix Rémi Ochlik et première exposition grâce à Jean-François Leroy. 2021 : World Press Photo. 2023 : photographe de l’année au concours Pictures of the Year International, et embauche. 2025 et 2026 : nouvelles distinctions World Press Photo. Puis le Visa d’or News pour Madagascar. La liste n’est pas un catalogue publicitaire. Elle montre qu’un regard peut être reconnu plusieurs fois sans se figer.
Le Prix Rémi Ochlik, destiné à de jeunes photographes, prend ici un relief particulier. Sept années plus tard, le même festival offre sa plus haute distinction news. Entre les deux, un homme a disparu, celui qui avait ouvert la porte. L’hommage de samedi n’est donc pas un accessoire de discours. Il relie deux moments de Perpignan. Le début de chemin et le sommet annoncé du palmarès.
- 2018 — Prix de la ville de Perpignan Rémi Ochlik et première exposition.
- 2021, 2025, 2026 — Distinctions World Press Photo.
- 2023 — Photographe de l’année, Pictures of the Year International. Salarié depuis cette année-là.
- 2025-2026 — Travail sur le soulèvement malgache, puis Visa d’or News à Perpignan.
Ce que le lauréat dit du métier
Deux paroles structurent le discours de Luis Tato. L’une concerne les jeunes de Madagascar. L’autre concerne le fondateur du festival. Entre les deux, une troisième, plus générale, sur un mouvement mondial de jeunes. Le photojournaliste se présente à la fois comme artisan d’images et comme personne qui cherche à comprendre le monde. Cette double position évite le cynisme. Elle évite aussi l’emphase. Elle dit simplement pourquoi l’on reste dix jours dans une contestation plutôt que de passer en coup de vent.
Comprendre le monde, ici, ne signifie pas tout expliquer. Cela signifie accepter que la génération Z malgache n’est pas un thème de saison. Elle est une partie d’une dynamique plus large, déjà observée ailleurs en 2025. Le photographe le nomme. Il ne force pas la comparaison point par point. Il constate une fascination. Le mot peut surprendre dans un contexte de répression violente. Il désigne pourtant l’attention, pas la légèreté. On peut être fasciné par une tentative de redéfinir la démocratie sans en minimiser le coût.
Services publics, corruption, économie
Les trois motifs de la contestation méritent d’être relus séparément, sans ajouter ce que le récit initial ne dit pas. La défaillance des services publics touche le quotidien le plus concret. La corruption attaque la confiance. Les difficultés économiques persistantes prolongent le sentiment que rien ne bascule vraiment, jusqu’au moment où la rue bascule. Ensemble, ces griefs forment le langage politique d’une génération qui refuse d’attendre indéfiniment.
Le photojournalisme, face à ces thèmes, ne produit pas un rapport administratif. Il cherche des corps, des lieux, des instants. Une dizaine de jours parmi les manifestants, c’est le temps d’apprendre les gestes d’un mouvement, pas celui d’épuiser un pays. Luis Tato n’affirme pas avoir tout vu. Il affirme un respect. La distinction de Perpignan porte aussi sur cette posture : rester assez près pour que l’histoire ne soit pas racontée à la place des premiers concernés.
Le poids d’un écosystème
Le mot « écosystème » employé par le lauréat vaut plus qu’une formule de soirée. Un photographe ne travaille pas seul. Il dépend d’agences, de festivals, de rédactions, de tireurs, d’éditeurs, de collègues de terrain. Jean-François Leroy, aux yeux de Luis Tato, a occupé dans cet ensemble une place hors norme. « Personne n’a fait autant. » La phrase ferme le débat sur l’importance du fondateur. Elle ouvre celui de la transmission. Que reste-t-il d’un festival quand celui qui l’a porté disparaît en début de semaine, et qu’un prix majeur est remis le samedi suivant ?
Il reste précisément ce geste : exposer quelqu’un qui essaie encore de se tracer un chemin. En 2018, Luis Tato n’était pas le professionnel installé de Nairobi. Il était un photographe en quête de passage. L’exposition de Perpignan a été ce passage. Le Visa d’or News de samedi en est une conséquence lointaine, pas automatique, mais cohérente. Les carrières de photojournalisme avancent rarement en ligne droite. Elles avancent par portes ouvertes.
Regarder sans nommer à la place des autres
Le lauréat remercie les jeunes de Madagascar. Ce remerciement n’est pas un accessoire de politesse. Il rappelle que le sujet photographié n’est pas un matériau. Les manifestants savaient, selon lui, à quel point il était important que leur histoire soit racontée. Savoir cela, c’est déjà une forme de stratégie politique. Ce n’est pas seulement de la colère. C’est la conscience qu’une contestation invisible s’éteint plus vite qu’une contestation documentée.
Le profond respect exprimé samedi soir ramène le prix vers la rue. Perpignan n’efface pas Madagascar. Madagascar n’efface pas Perpignan. Les deux lieux se répondent. L’un a produit les images. L’autre les consacre. Entre les deux, un photographe de 37 ans, Espagnol de naissance, installé dans un rôle régional depuis Nairobi, a choisi de passer dix jours au milieu d’un soulèvement. Le festival a choisi de dire que ce choix valait sa plus haute distinction news.
Une année 2025 de mobilisations jeunes
Réduire le travail de Luis Tato à Madagascar seul serait incomplet au regard de ce qu’il déclare lui-même. Il parle d’un mouvement mondial. Le Népal, le Bangladesh, la Bulgarie apparaissent dans le même souffle que la grande île de l’océan Indien. 2025, dans ce récit, n’est pas une année comme une autre pour les moins de trente ans. Elle est une année où plusieurs sociétés les ont vus occuper le centre de la contestation.
Le photographe ne détaille pas ici chaque pays. Il n’en a pas besoin pour poser son diagnostic d’attention. Ce qui le fascine, c’est la tentative de redéfinir la démocratie et de faire évoluer une société. À Madagascar, cette tentative a rencontré une répression violente, puis un renversement présidentiel mi-octobre. Le reportage se tient dans cet intervalle. Il ne raconte pas l’après comme s’il était déjà écrit. Il raconte la présence des jeunes au moment où l’histoire bascule.
Ce que l’on emporte de cette soirée
On emporte un nom : Luis Tato. Un prix : le Visa d’or News. Un lieu : Perpignan. Un sujet : le soulèvement de la génération Z malgache en 2025. On emporte aussi un deuil : celui de Jean-François Leroy, mort lundi, salué samedi comme l’homme qui avait donné sa chance en 2018. On emporte enfin une liste de griefs malgaches, courte et nette, et le souvenir d’une dizaine de jours passés parmi ceux qui les formulaient.
Le photojournalisme, dans cette configuration, n’a pas besoin d’enjolivement. Les faits tiennent. Un festival remet sa plus haute distinction. Un photographe remercie à la fois les jeunes d’une île et le fondateur d’un rendez-vous français. Une génération, en 2025, a occupé plusieurs rues du monde. Madagascar a été l’une d’elles. Les images de cette présence viennent d’être placées, à Perpignan, au premier rang de l’actualité visuelle.
Reste le geste le plus simple, et peut-être le plus juste. Après le prix, Luis Tato n’a pas parlé d’abord de lui. Il a parlé d’une chance reçue, d’un écosystème, d’une histoire que des jeunes savaient nécessaire. Le Visa d’or News couronne un travail. Le discours du lauréat, lui, couronne une dette et un respect. C’est ainsi que la soirée de samedi tient ensemble : une récompense professionnelle, une île en tension, une génération en mouvement, et un hommage qui empêche la fête de s’oublier elle-même.









