Un demi-siècle s’est écoulé depuis le 9 septembre 1976, et pourtant le visage du Grand Timonier n’a pas quitté la scène publique chinoise. Sur la place appelée « l’Orient est rouge », à Nanjie, des visiteurs se rangent encore devant une statue de plusieurs mètres de haut. La pierre blanche paraît intacte. Le souvenir attire, guide, photographie. Il ne raconte pas tout.
Le dernier village maoïste et la mémoire qui s’estompe
Nanjie, dans le Henan, au centre du pays, est souvent présentée comme le dernier village maoïste de Chine. La population y maintient un système collectiviste dans l’esprit de l’ancien dirigeant. Autour des fresques murales à son image, presque innombrables, le respect se dit à voix haute. Xie Kaiyue, étudiante de vingt-deux ans, n’a pas connu la période. Elle affirme pourtant lui vouer un grand respect. Elle estime que les jeunes du village, et elle-même, n’ont plus la même force de caractère qu’autrefois.
Des voiturettes électriques convoient les visiteurs. Des guides expliquent comment l’organisation des entreprises locales en coopératives, vestige de l’économie planifiée, finance le logement gratuit dans des immeubles couverts de slogans socialistes. Le décor est cohérent. Le récit l’est aussi, dans les limites de ce que l’on autorise à montrer.
Dazhai, le modèle d’autrefois et les boutiques du culte
Environ cinq cents kilomètres plus au nord, dans le village de Dazhai, province du Shanxi, d’autres touristes se remémorent le temps où Mao dominait la vie politique. Le lieu avait été érigé en modèle national parce que les habitants avaient terrassé en parcelles irriguées les versants arides des montagnes. Li, retraité de soixante-quatre ans, évoque son enfance : les gens manquaient de nourriture et de vêtements, dit-il, mais le pays tout entier débordait de vigueur. Il y avait cette volonté de se battre contre le ciel, la terre et les hommes pour tout changer. « Bien sûr que ça me manque », ajoute-t-il.
Les boutiques de Dazhai regorgent d’articles qui entretiennent le culte de la personnalité : affiches, jeux de cartes, et le fameux Petit livre rouge, recueil de citations. Le souvenir se vend aussi bien qu’il se visite. Il se simplifie en même temps qu’il se commercialise.
Ce que l’on voit sur place : statues blanches, fresques, slogans, coopératives, logement présenté comme gratuit, guides, voiturettes, cartes postales du Grand Timonier.
La Révolution culturelle escamotée des panneaux
Dans un musée de Dazhai, la référence à la Révolution culturelle a été grossièrement grattée des panneaux d’information. On escamote ainsi cette décennie, de 1966 à 1976, initiée par Mao, au cours de laquelle les déchaînements contre les « ennemis de classe » et les traditions ont conduit le pays au bord de la guerre civile. Des millions de Chinois sont morts ou ont connu les brutalités, les camps de travail ou les humiliations publiques.
Tout ce que vous voyez dans l’espace public reflète la ligne du Parti. Personne n’a le droit d’en dévier.
Xu Chenggang, chercheur, pris pour cible enfant à Pékin parce que son père avait été étiqueté « droitier »
Xu Chenggang le dit sans détour. L’espace public n’est pas un lieu de débat ouvert sur ces années. Il est un lieu d’alignement. La mémoire précise de ce qu’ont été les années Mao s’estompe dans un pays passé à une économie de marché socialiste. En même temps, face au ralentissement de la croissance et aux inégalités, la nostalgie d’idéaux égalitaires associés à cette époque va grandissante. Elle est favorisée par la censure qui pèse sur les chapitres les plus sombres des vingt-sept années de pouvoir.
Le héros du récit officiel
Mao demeure un héros révolutionnaire dans le récit officiel. Son visage figure sur les billets de banque. Son portrait surplombe la place Tiananmen à Pékin. Sa dépouille embaumée repose dans un mausolée de la capitale. De nouveaux films et de nouvelles séries télévisées relatent chaque année ses hauts faits. La présence est constante. Elle n’est pas neutre.
Les historiens estiment que des dizaines de millions de personnes sont mortes de faim durant le Grand Bond en avant, entreprise d’industrialisation à marche forcée lancée en 1958. L’histoire officielle du Parti communiste qualifie cette période d’« erreur ». Le mot est posé. Il n’est pas développé dans l’espace public de la même manière que les statues et les chants.
Le débat public s’est encore restreint sous l’actuelle présidence de Xi Jinping, qui met en garde contre le « nihilisme historique », c’est-à-dire les récits contredisant la version du Parti. Xu Chenggang relève que le Parti a dit aux gens qu’il y avait eu des erreurs, mais que signifie le mot erreur ? Personne ne le sait, selon lui.
Les jeunes, l’idéalisme inventé et la frustration présente
Cette histoire édulcorée fait le lit de visions idéalisées chez les jeunes, frustrés pour beaucoup par de longues heures de travail et une concurrence acharnée à l’école ou sur le marché de l’emploi. Kerry Brown, directeur du Lau China Institute à Londres et auteur d’un ouvrage récent sur Mao, analyse le sentiment actuel : on a davantage l’impression aujourd’hui que la Révolution culturelle fut une période d’idéalisme, où la société était animée par des idéaux et non par la quête effrénée d’argent et de biens matériels. C’est une invention totale, bien sûr, précise-t-il.
À Shijiazhuang, ville industrielle de sept millions d’habitants au nord-est de Dazhai, Wang Zhihao, vingt ans, prend la pose avec ses camarades devant une statue géante. Il dit admirer et vénérer profondément le président Mao. C’est un grand personnage, s’émeut-il. De la place voisine s’élèvent des chants de résidents à la gloire du Parti communiste. Wang Zhihao ajoute que c’est lui qui a conduit la fondation de la Chine nouvelle. À l’époque, la vie était plus dure, les conditions étaient précaires et il y avait la guerre. C’est grâce à ces dirigeants nationaux que l’on vit davantage en paix aujourd’hui, selon lui.
Ce qui a fait la Chine d’aujourd’hui
Pour Mobo Gao, professeur d’études chinoises à l’université d’Adélaïde, en Australie, qui a vécu l’ère maoïste dans la province rurale du Jiangxi, beaucoup de Chinois s’interrogent sur ce qui a fait la Chine d’aujourd’hui. Or, rappelle-t-il, celle-ci est née avec la fondation de la RPC, la République populaire, proclamée par Mao en 1949.
Le fil est donc double. D’un côté, la fondation de 1949 et le rôle attribué au dirigeant dans le récit national. De l’autre, les années de faim du Grand Bond, la décennie de la Révolution culturelle, les camps, les humiliations, les millions de morts dont parlent les historiens, et le grattage des panneaux. Entre les deux, la place « l’Orient est rouge », la statue blanche, les coopératives de Nanjie, les boutiques de Dazhai, le Petit livre rouge, les billets de banque, Tiananmen, le mausolée, les films, les séries, les chants, et la mise en garde contre le nihilisme historique.
- Nanjie : collectivisme local, logement présenté comme gratuit, fresques, guides.
- Dazhai : ancien modèle agricole, musée expurgé, souvenirs en vente.
- Shijiazhuang : statue géante, jeunes en pose, chants officiels.
- Récit d’État : héros, erreur nommée sans être détaillée, censure des chapitres sombres.
Nostalgie, inégalités et croissance ralentie
Le pays a changé de modèle économique. L’économie de marché socialiste a remplacé, dans l’ensemble, l’organisation que Nanjie s’efforce encore d’incarner à l’échelle d’une localité. Ce contraste nourrit le regard en arrière. Quand la croissance ralentit et que les écarts se voient, l’évocation d’idéaux égalitaires gagne du terrain. Elle ne s’appuie pas nécessairement sur une mémoire précise. Elle s’appuie sur une mémoire disponible, celle que l’espace public accepte.
Xie Kaiyue parle de force de caractère. Li parle de vigueur et de manque. Wang Zhihao parle de paix relative après la guerre et la précarité. Kerry Brown parle d’une invention totale lorsqu’on idéalise la Révolution culturelle. Xu Chenggang parle de la ligne du Parti et du mot « erreur » laissé sans contenu clair. Mobo Gao rappelle la fondation de 1949 comme origine de la Chine actuelle dans ce questionnement collectif. Tous ces propos restent dans le même paysage : un demi-siècle après la mort, le souvenir fait place à la nostalgie, pendant que les chapitres les plus sombres restent sous contrainte.
Ce que le visiteur emporte
Le visiteur de Nanjie emporte une photographie devant la statue. Celui de Dazhai peut emporter une affiche, un jeu de cartes, un exemplaire du recueil de citations. Celui de Shijiazhuang emporte une pose de groupe. Aucun de ces gestes n’épuise les vingt-sept années de pouvoir. Aucun n’explique à lui seul pourquoi la référence à la Révolution culturelle disparaît sous un grattage grossier. Aucun n’éclaire le chiffre des morts de faim du Grand Bond tel que les historiens l’estiment. Le geste touristique et le geste mémoriel officiel avancent ensemble.
La blancheur de la statue, cinquante ans après la mort, est décrite comme intacte. L’intégrité de la pierre n’est pas celle du dossier historique. Le texte public dit le héros, admet l’erreur, interdit le récit qui contredit la version du Parti. Les jeunes qui n’ont pas vécu la période peuvent alors respect, vénération et regret d’un caractère perdu. Les plus âgés peuvent dire à la fois la faim, le froid vestimentaire et la vigueur d’un pays qui voulait tout changer.
Ainsi se tient, aujourd’hui, le souvenir. Il occupe des places, des musées, des billets, un mausolée, des écrans. Il occupe aussi les phrases prudentes et les silences. Un demi-siècle après la disparition, ce n’est plus seulement la mémoire d’un homme. C’est l’usage d’une figure, dans un pays qui mesure ses inégalités et son rythme économique, tout en maintenant la ligne sur ce qui peut être dit de 1949, de 1958, de 1966 et de 1976.
Nanjie continue d’accueillir. Dazhai continue de vendre l’image. Shijiazhuang continue de chanter près de la statue. Les chercheurs cités continuent de nommer l’écart entre l’idéalisme prêté après coup et la violence de la décennie culturelle, entre le mot « erreur » et l’absence d’explication partagée. Le Grand Timonier reste au centre du décor. Le décor, lui, ne montre pas tout le paysage.
Voilà le point où s’arrête le reportage des lieux et des voix : une statue blanche, un village collectiviste, un ancien modèle de terrasses, un musée gratté, un Petit livre rouge, des jeunes qui vénèrent, un retraité qui a faim dans le souvenir et vigueur dans le regret, un Parti qui fixe la ligne, une présidence qui dénonce le nihilisme historique, une fondation de 1949 rappelée comme naissance de la Chine d’aujourd’hui. Rien de plus n’est ajouté. Rien de ce qui précède n’est effacé non plus, hors de l’espace public où la ligne s’impose.









