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Stablecoins Et Unicité De La Monnaie Selon BlackRock

BlackRock pose une exigence nette : un stablecoin n’est pas de l’argent tant que la banque d’en face ne le convertit pas, sans doute, en dépôt. Ce qui manque encore change tout.

Imaginez un paiement en dollars qui circule toute la nuit, traverse une frontière, arrive sur une chaîne de blocs… puis bute sur le guichet d’une banque qui ne sait pas s’il s’agit vraiment d’un dollar. C’est précisément le malaise que BlackRock a mis sur la table : un stablecoin n’a de valeur de règlement que s’il reste interchangeable, à pair, avec un dépôt bancaire et avec la monnaie d’une banque centrale. Sans cette reconnaissance mutuelle, on n’a pas une seule monnaie. On a plusieurs objets qui se ressemblent, et qui peuvent diverger au moment où l’on en a le plus besoin.

Pourquoi L’Unicité De La Monnaie Devient L’Enjeu Décisif

Lors d’un briefing médiatique du premier jour de l’European Blockchain Convention, Nikhil Sharma, responsable des actifs numériques chez BlackRock, a recentré le débat. Le sujet n’était pas la vitesse des transactions ni la mode des jetons. C’était la singleness of money, cette idée simple et implacable : différentes formes d’une même devise doivent rester échangeables à la valeur faciale. Le support change. La créance, elle, doit rester lisible.

On peut payer en espèces, par virement, par dépôt tokenisé ou par stablecoin. Tant que l’utilisateur comprend la créance, le soutien, les conditions d’accès et les voies de recours, le système tient. Dès qu’une de ces pièces manque, le dollar du week-end n’est plus tout à fait le dollar du lundi matin.

« Quand vous pensez à ce que vous utilisez comme cash pour les paiements et le règlement, vous regardez quelle est la créance, quel est le soutien, quelle est la forme, quel est l’accès. » — Nikhil Sharma

Ce Que La Banque Doit Accepter Sans Hésiter

Sharma a décrit un scénario très concret. Quelqu’un paie avec un stablecoin en dollars. La banque du destinataire doit reconnaître l’actif, le transformer en passif de dépôt et offrir un recours clair. Sans cette conversion, le bénéficiaire reste exposé à un instrument privé dont la valeur de marché peut, en cas de stress, s’écarter de un dollar.

Ce n’est pas un détail technique. C’est la condition pour que les stablecoins deviennent des actifs de règlement régulés, et non seulement des jetons pratiques pour le trading. Les systèmes bancaires devraient donc accepter ces instruments, les convertir, puis s’appuyer sur une couche finale de règlement entre institutions.

À cette couche finale, Sharma place les banques centrales. C’est là que les obligations entre établissements régulés se dénouent, en monnaie centrale. Qu’il s’agisse encore de monnaie fiduciaire classique ou d’une wholesale CBDC, l’essentiel est le même : un actif sans risque de contrepartie bancaire pour clôturer la journée.

Trois Formes De Cash, Trois Risques Distincts

Avoir plusieurs formes de cash numérique peut être une chance pour l’investisseur. Ce n’est pas forcément une chance pour le système. Sharma l’a résumé sans détour : l’optionalité est bienvenue ; l’unicité de la monnaie, elle, est impérative du point de vue du recours, de l’exposition économique et du risque.

Un dépôt commercial est une dette de la banque. Un stablecoin est une créance définie par l’émetteur et par ses conditions. La monnaie de banque centrale est une créance directe sur l’autorité monétaire. Ces trois objets peuvent tous « valoir un dollar » par temps calme. Ils ne se valent pas quand la liquidité se retire.

Forme Nature de la créance Point de fragilité
Dépôt bancaire Passif de la banque Santé de l’établissement, garantie des dépôts
Stablecoin Créance structurée par l’émetteur Réserves, garde, file d’attente de rachat
Monnaie centrale Créance sur l’autorité monétaire Accès souvent limité aux institutions

Même lorsqu’un jeton se négocie près d’un dollar, une pression de liquidité ou un doute sur le soutien peut le faire coter en dessous. L’interopérabilité technique ne gomme pas ces écarts. Il faut l’acceptation bancaire, la conversion en dépôts et un mécanisme de règlement final. Les trois, ensemble.

Le Regard D’Une Banque Centrale Européenne

Philipp Müller, de la Banque nationale suisse, a parlé depuis l’autre bout de la table. Les banques commerciales pourraient émettre des stablecoins si elles le souhaitent. Son institution, elle, doit fournir aux banques un moyen de paiement sûr, adapté à leurs besoins. Cela pourrait être une monnaie numérique de banque centrale de gros. Cela pourrait rester de la monnaie fiduciaire. Le temps tranchera.

La distinction compte. Les produits de détail relèvent des banques commerciales. L’infrastructure de règlement entre institutions et la stabilité financière relèvent de la banque centrale. Mélanger les deux, c’est confondre le portefeuille du client et le tuyau qui relie les banques entre elles.

Le Dollar, Les Réserves Et La Politique Américaine

Pour les utilisateurs américains, l’argument de BlackRock touche à la fois la sécurité des stablecoins et leur place dans le système du dollar. La plupart des grands jetons indexés sur le dollar conservent d’importantes réserves en cash, en bons du Trésor ou en actifs liquides comparables. Quand l’offre de tokens augmente, la demande pour ces titres court terme peut augmenter aussi.

Les États-Unis ont adopté en juillet 2025 le GENIUS Act, un cadre fédéral pour les stablecoins de paiement. Seuls des émetteurs autorisés peuvent en émettre sur le territoire, sous réserve d’exigences de réserves, de transparence et de supervision. Ce n’est pas une bénédiction automatique. C’est une frontière : qui a le droit d’émettre, et sous quelles règles.

Les tokens liés au dollar allongent l’accès à la devise hors des horaires bancaires habituels et au-delà des frontières. Ils peuvent aussi renforcer la position internationale du dollar. Une membre du directoire de la Banque centrale européenne, Isabel Schnabel, a souligné que les stablecoins adossés au dollar pouvaient consolider cette position alors que le secteur approchait les 300 milliards de dollars de capitalisation. Les jetons en euros n’en représentaient qu’une petite part.

Le même phénomène nourrit, en Europe, une inquiétude de dépendance aux produits de paiement en dollars. Schnabel a défendu l’euro numérique comme option publique de paiement, avec un pilote envisagé pour 2027 et une possible capacité d’émission visée pour 2029. Le débat n’est plus seulement technologique. Il est géomonétaire.

Ce Que Les Réserves Ne Remplacent Pas

Des réserves de qualité ne transforment pas un stablecoin en dépôt bancaire assuré. Les conditions de rachat, le rang juridique, le type de clients éligibles et l’accès à une protection des dépôts varient selon le produit et selon le pays. Un porteur peut croire détenir « du cash ». Il détient souvent une promesse, encadrée par un contrat, adossée à un portefeuille d’actifs.

Cette nuance paraît abstraite jusqu’au jour où tout le monde veut sortir en même temps. Le marché secondaire peut encore afficher un prix. Le rachat primaire, lui, dépend de la capacité de l’émetteur à liquider sans friction. C’est là que l’unicité de la monnaie cesse d’être un slogan et redevient une question de files d’attente.

Tokenisation : L’Actif Avance Plus Vite Que Le Cash

Sharma a décrit une séquence d’infrastructure. D’abord l’acceptation bancaire. Ensuite l’interopérabilité entre dépôts tokenisés et stablecoins. Enfin une couche de règlement capable de clôturer les obligations sans casser les systèmes bancaires existants. Il a évoqué une voie « potentiellement peu intrusive », sans figer un modèle technique unique.

Les titres tokenisés rendent la question du cash plus urgente. Négocier un actif sur une chaîne ne garantit pas que le paiement se règle au même rythme. Les marchés peuvent transférer en continu. Les banques, les systèmes de paiement et les services de change continuent souvent d’observer des horaires limités. Le week-end, l’écart de financement en dollars devient visible : le titre a bougé, l’argent n’a pas encore suivi.

Lors d’un autre panel du même jour, Lorenzo Valente, d’ARK Invest, a situé le marché des actifs numériques autour de 3 000 milliards de dollars, dont environ 300 milliards pour les stablecoins et 30 à 40 milliards pour les actifs tokenisés. Pendant une décennie, le crypto a surtout été un marché de détail, faute d’outils institutionnels, de confidentialité et de contrôles de conformité à l’échelle. Ces lacunes commencent à se refermer. L’argent institutionnel regarde.

BlackRock, de son côté, n’a pas parlé d’enthousiasme. Sharma a parlé de méthode : comment les institutions peuvent utiliser plusieurs formes de cash régulé sans perdre une valeur de règlement commune. Les banques acceptent. Elles convertissent. Elles règlent via une couche soutenue par l’infrastructure de banque centrale. Le reste est du marketing.

Ce Que Cela Change Pour Un Utilisateur Ordinaire

On peut aimer la rapidité d’un transfert en stablecoin et tout de même poser quatre questions. Qui me doit cet argent ? Avec quoi est-il soutenu ? Quand puis-je le récupérer ? Que se passe-t-il si l’émetteur ou mon intermédiaire défaille ? Si les réponses sont floues, le jeton n’est pas encore de la monnaie au sens institutionnel du terme. C’est un instrument de marché.

Pour un trésorier d’entreprise, la différence n’est pas philosophique. Elle décide si un paiement reçu le samedi peut servir de collatéral le lundi, si une contrepartie étrangère acceptera l’instrument sans décote, si le commissaire aux comptes le traitera comme de la trésorerie ou comme un actif financier à risque.

Pour un particulier, le risque est plus silencieux. Le prix reste collé à un dollar pendant des mois. L’habitude s’installe. Puis un doute sur les réserves, un gel des rachats ou une friction bancaire rappelle que le pair n’est pas une loi de la physique. C’est une convention, maintenue par la confiance et par des rails qui doivent encore se rejoindre.

L’Europe Face Au Dollar Tokenisé

Le succès des stablecoins en dollars n’est pas seulement un succès de produit. C’est une extension de l’usage du dollar dans des espaces où l’euro, le franc ou d’autres devises n’offrent pas encore d’équivalent liquide, ouvert et disponible 24 heures sur 24. D’où l’intérêt européen pour une option publique, et d’où la prudence des banques centrales sur le rôle qu’elles veulent jouer.

Une monnaie numérique de détail n’a pas le même mandat qu’une monnaie de gros. L’une vise le paiement du quotidien. L’autre vise le règlement entre banques. Sharma et Müller, chacun de son côté, ont rappelé que confondre ces couches crée plus de risques qu’elle n’en résout. On peut innover sur le bord. On ne peut pas improviser le cœur.

Ce Qu’Il Faut Retenir Sans Se Perdre Dans Le Jargon

Le message de BlackRock n’est ni un rejet des stablecoins ni un hymne. C’est une condition d’admission. Pour servir de cash de règlement dans un univers régulé, ces jetons doivent rester une forme parmi d’autres de la même monnaie, pas une monnaie parallèle qui se découple dès que le stress apparaît.

En pratique, trois conditions se tiennent.

  • Les banques reconnaissent le jeton et le convertissent en dépôt.
  • Les institutions règlent entre elles via une couche de banque centrale.
  • L’utilisateur sait exactement quelle créance il détient, et contre qui.

Les marchés tokenisés continueront de grandir. Les volumes de stablecoins aussi. Tant que le cash de règlement reste fragmenté, le week-end restera un test, les frontières un frottement, et le pair une promesse plutôt qu’une évidence. L’unicité de la monnaie n’est pas un concept d’économiste en chambre. C’est ce qui empêche un paiement d’être deux choses à la fois : un dollar, et un doute.

La suite se jouera moins dans les slogans que dans les tuyaux : acceptation bancaire, conversion, règlement final. Si ces couches s’emboîtent, les stablecoins pourront prétendre au statut d’actifs de règlement. Si elles restent séparées, le marché aura toujours des jetons rapides… et une monnaie qui n’est plus tout à fait une.

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