Et si la Bourse de Londres cessait d’éteindre ses écrans le soir ? L’idée paraît simple. Elle l’est beaucoup moins dès que l’on parle de règlement, de monnaie bancaire, de registres d’actionnaires et de droits attachés à un titre. Lors d’un briefing à Barcelone, Darko Hajdukovic, du London Stock Exchange Group, a décrit un chantier qui dépasse largement un simple allongement des horaires. Le groupe vise un cycle baptisé LSEG24 au premier semestre 2027, un dépositaire de titres numériques, des produits d’actions tokenisées, un partenariat de listing avec Kraken et un protocole d’entente avec HSBC pour une liaison interopérable.
Un Chantier Qui Relie Cotation, Dépôt Et Règlement
La phrase prononcée sur scène mérite d’être lue lentement. Au premier semestre de l’année suivante, le groupe passerait à un cycle de négociation 24 heures sur 24, cinq jours sur sept. En parallèle, il construirait un dépositaire de titres numériques, travaillerait avec Kraken pour y inscrire des produits, développerait des jetons d’actions et relierait cette architecture à HSBC. Ce n’est pas un gadget marketing. C’est une tentative de recoudre des morceaux du marché qui, aujourd’hui, vivent encore dans des fuseaux horaires différents.
Le calendrier a son importance. Les propos ont été tenus lors d’une convention blockchain en 2026. Le « premier semestre de l’année suivante » désigne donc le premier semestre 2027. Aucune date précise de bascule n’a été donnée. Aucune liste de titres n’a été communiquée. Cette réserve n’est pas un détail : un marché toujours ouvert sans titres liquides, sans surveillance adaptée et sans rails de paiement disponibles n’est qu’une vitrine.
Ce que LSEG a réellement annoncé
Cycle LSEG24 visé H1 2027 • dépositaire de titres numériques • actions tokenisées • listing avec Kraken • MOU d’interopérabilité avec HSBC • Digital Settlement House déjà lancée en 2026 pour des transferts 24/7 en monnaie de banque commerciale.
Pourquoi Le 24/5 Change La Nature Du Marché
Les places européennes ferment encore selon un rythme hérité du XXe siècle. Les nouvelles arrivent pourtant à toute heure. Les investisseurs asiatiques, américains et du Golfe ne s’alignent pas sur la City. Les produits dérivés et les marchés de changes tournent déjà presque sans interruption. L’écart entre l’actualité et la possibilité d’agir crée une frustration, mais aussi des risques de prix décalés dès l’ouverture.
Allonger les séances n’est pas seulement une question de confort. Cela impose une surveillance continue, des équipes de conformité disponibles, des systèmes de compensation capables d’absorber des volumes irréguliers et une liquidité minimale pendant la nuit. Sans ces éléments, les fourchettes s’écartent, les carnets s’amincissent et le « prix » de 3 heures du matin n’a plus grand-chose à voir avec celui de 15 heures.
Le 24/5 choisi par LSEG, et non le 24/7, n’est pas anodin. Il laisse un week-end pour les opérations de maintenance, les rapprochements comptables et le repos opérationnel. Il reconnaît aussi une réalité : le week-end reste le moment où la monnaie fiduciaire traditionnelle se fait plus rare. Un marché d’actions ouvert le dimanche sans dollars ni livres disponibles pour le règlement crée vite un goulet.
Le Dépositaire Numérique, Pièce Invisible Et Décisive
Un dépositaire de titres n’est pas une application de trading. C’est le lieu où l’on enregistre qui détient quoi, où l’on prépare le règlement, où l’on gère les événements de marché : dividendes, fusions, splits, assemblées. Si LSEG construit un dépositaire numérique, c’est pour que le jeton et le titre juridique ne vivent pas dans deux univers déconnectés.
Sans cette couche, la tokenisation se réduit souvent à un contrat qui copie le prix d’une action. Avec cette couche, on peut viser un enregistrement plus proche du registre officiel, une circulation plus rapide et une réconciliation moins lourde. Le mot « plus proche » compte. Un jeton n’accorde pas automatiquement le droit de vote, le dividende ou une créance directe contre l’émetteur. Tout dépend des termes du produit, de la conservation et du registre d’actionnaires.
In the first half of next year we move to a 24/5 trading cycle, LSEG24. We’re building a digital securities depository, partnering with Kraken to list on it, and building tokenised equity tokens. We’ve also signed an MOU with HSBC on an interoperable link.
Darko Hajdukovic, London Stock Exchange Group
Cette déclaration a le mérite de lier quatre briques. Beaucoup d’acteurs se contentent d’une seule. Ici, le discours porte à la fois sur la négociation, le dépôt, le listing et l’interopérabilité bancaire. C’est cohérent avec l’idée qu’un titre tokenisé n’a de valeur institutionnelle que s’il peut entrer et sortir du système bancaire sans friction excessive.
Kraken Dans Le Processus De Listing
Le nom de Kraken surprend encore une partie de la finance traditionnelle. La plateforme est née dans l’univers des cryptoactifs. Elle a ensuite élargi son offre vers des produits liés à des actions et des ETF, notamment via des xStocks. En septembre, elle a même lancé des coffres de rendement sur des produits liés à un ETF S&P 500, à un ETF Nasdaq et à Nvidia, avec une commission de performance de 25 % prélevée avant l’affichage du rendement estimé.
LSEG n’a pas dit que ses futures actions tokenisées reproduiraient ce modèle juridique. C’est essentiel. Certaines offres représentent un intérêt bénéficiaire dans des titres détenus par un dépositaire. D’autres n’offrent qu’une exposition contractuelle au prix. D’autres encore cherchent à coller davantage au titre sous-jacent. Brian Armstrong, dirigeant de Coinbase, a plaidé pour que les actions tokenisées reposent sur de vrais titres plutôt que sur des instruments synthétiques. Coinbase a d’ailleurs proposé, en août, des jetons liés à Apple, Nvidia, Meta et Alphabet pour des clients non américains éligibles, sur le réseau Base.
Le partenariat de listing avec Kraken peut servir deux publics. D’un côté, des acteurs crypto habitués aux wallets et aux horaires continus. De l’autre, des institutions qui veulent un point d’entrée régulé vers ces mêmes flux. Si le listing se fait sur l’infrastructure de LSEG, la question de la surveillance, de l’information financière et de la protection de l’investisseur redevient centrale. Un listing n’est pas un simple bouton « publier un jeton ».
HSBC Et Le Pont Vers La Monnaie Bancaire
Le protocole d’entente avec HSBC concerne une liaison interopérable. Derrière ce jargon se cache un problème très concret : qui paie, avec quelle monnaie, à quelle heure ? Un titre peut changer de main à 2 heures du matin. La banque du client, elle, peut encore fonctionner selon des fenêtres de règlement classiques. Sans pont, le marché tokenisé se retrouve à attendre le lundi matin.
LSEG a lancé plus tôt en 2026 sa Digital Settlement House. Selon le groupe, ce service permet des transferts 24/7 impliquant de la monnaie de banque commerciale, des titres et des actifs numériques. Il s’appuie sur un règlement synchronisé afin de réduire la période pendant laquelle l’une des parties reste exposée au risque de non-achèvement. En français plus simple : on cherche à éviter qu’une jambe de l’opération soit livrée alors que l’autre reste en suspens.
Ce point relie LSEG à un débat plus large. Nadine Teychenne, de Citi, a rappelé sur le même panel que la blockchain intéresse les institutions moins pour le folklore des jetons que pour deux propriétés : un registre quasi temps réel et la programmabilité des actifs. Citi travaille sur ces systèmes depuis 2015, avec des infrastructures de wallets et des dépôts tokenisés internes capables de déplacer des fonds clients à toute heure.
What’s most interesting is the real-time, always-on nature of the blockchain single source of truth, but also the programmability of assets, which we’re starting to see with tokenised money market funds.
Nadine Teychenne, Citi
Le Vrai Obstacle : Régler Quand Les Banques Dorment
Un marché toujours allumé n’a pas automatiquement accès à de l’argent bancaire toujours allumé. Les analyses sur les écarts de financement du dollar pendant le week-end le montrent. Dès que l’on promet une négociation continue alors que les rails de cash traditionnels se ferment, la liquidité se tend. Les teneurs de marché élargissent les spreads. Les investisseurs qui veulent sortir d’une position doivent accepter un prix dégradé ou attendre.
La tokenisation de fonds monétaires est souvent citée comme une première réponse. Si l’on peut déplacer un instrument de trésorerie programmable, on réduit le besoin d’attendre une fenêtre bancaire classique. Encore faut-il que cet instrument soit accepté en collatéral, reconnu par les contreparties et traité de façon homogène par les régulateurs. Sinon, on empile des silos numériques aussi rigides que les silos papier d’autrefois.
Le règlement synchronisé de la Digital Settlement House vise précisément cette friction. Il ne supprime pas le droit, la conformité ni le risque de contrepartie. Il compacte le calendrier. Pour un investisseur, cela peut signifier moins d’immobilisation de capital. Pour un intermédiaire, cela signifie aussi de nouveaux scénarios opérationnels : incidents de nuit, cyberattaque hors horaires de bureau, litige sur un événement de marché survenu pendant que les équipes juridiques dorment.
Ce que le 24/5 facilite
Réaction aux nouvelles mondiales, accès pour d’autres fuseaux, resserrement théorique de l’écart d’ouverture, meilleure continuité avec les crypto-marchés.
Ce que le 24/5 complique
Surveillance, liquidité creuse, cash bancaire limité la nuit, droits corporatifs, incidents hors heures, coûts opérationnels.
Actions Tokenisées : Le Mot Cache Plusieurs Réalités
On parle trop souvent « d’actions tokenisées » comme s’il s’agissait d’un objet unique. Or trois familles coexistent. Première famille : le jeton représente le titre lui-même, ou un enregistrement très proche du registre. Deuxième famille : le jeton représente un intérêt bénéficiaire détenu via un intermédiaire. Troisième famille : le jeton n’est qu’un dérivé ou un contrat qui suit le prix. Les trois peuvent s’échanger sur une chaîne. Ils n’offrent pas les mêmes droits.
Cette distinction pèse sur le vote en assemblée, le dividende, le traitement fiscal, la protection en cas de faillite de l’intermédiaire et la capacité à prêter le titre. Un investisseur particulier séduit par la facilité d’achat 24/5 peut découvrir trop tard qu’il n’a pas le même statut qu’un actionnaire inscrit. Les institutions, elles, exigeront des opinions juridiques avant d’inscrire ces produits dans des fonds soumis à des contraintes strictes.
LSEG n’a pas précisé le modèle juridique retenu, ni la chaîne utilisée. L’absence de blockchain nommée n’est pas forcément un oubli. Les grandes infrastructures préfèrent souvent rester agnostiques, ou garder plusieurs options, plutôt que d’afficher trop tôt une dépendance technique. Ce qui compte pour elles, c’est l’identité, la finalité du règlement et la capacité à dialoguer avec les registres existants.
Les États-Unis Regardent Dans La Même Direction
De l’autre côté de l’Atlantique, les places et les courtiers testent aussi l’allongement des horaires. Les séances overnight existent déjà via des venues spécialisées. Les opérateurs d’échange poussent toutefois vers des sessions plus longues, sous la pression d’une demande internationale. Une séance étendue n’a de sens que si la surveillance, la compensation et la liquidité suivent. Sinon, on ouvre la porte à des mouvements brutaux sur des carnets minces.
Le volet tokenisé pose une question réglementaire distincte. Un produit adossé à un titre peut rester soumis au droit des valeurs mobilières même si le registre ou le transfert passe par une blockchain. Le traitement dépend de la nature exacte du jeton : titre véritable, intérêt bénéficiaire ou dérivé. Les registres d’agents de transfert, les contrats de conservation et les droits de l’actionnaire pèsent autant que le protocole technique.
Cette convergence transatlantique n’implique pas une copie conforme. Le Royaume-Uni, l’Union européenne et les États-Unis n’ont pas les mêmes régimes de prospectus, de conservation, de fiscalité ni de protection de l’épargnant. Un produit listé dans un cadre londonien ne sera pas automatiquement distribuable partout. L’interopérabilité technique précède rarement l’interopérabilité juridique.
Ce Que Les Investisseurs Devraient Vérifier
Avant de céder à l’effet d’annonce, quelques questions concrètes s’imposent. Quel est le sous-jacent exact ? Qui le conserve ? Que se passe-t-il en cas de dividende ? Peut-on voter ? Le jeton peut-il être utilisé comme collatéral ? Quel est le délai réel de conversion vers un titre classique ? Quelle juridiction tranche un litige ? Ces points paraissent arides. Ils déterminent pourtant si l’on possède une action ou seulement une promesse.
La liquidité de nuit devra aussi être observée dès les premières semaines de LSEG24. Un carnet ouvert n’est pas un carnet profond. Les premiers titres admis, s’ils sont trop peu nombreux ou trop peu suivis par les teneurs de marché, donneront une image trompeuse. Mieux vaudra regarder les volumes, les écarts bid-ask et le comportement autour des publications de résultats que le slogan 24/5.
Enfin, le coût. Une infrastructure toujours disponible coûte cher. Surveillance, cyber-résilience, personnel, capital réglementaire : quelqu’un paie. Soit les frais de transaction montent, soit les acteurs les plus importants subventionnent le service pour capter des flux. Le particulier verra d’abord l’horaire. L’institution regardera le coût total de possession.
Une Infrastructure, Pas Un Produit Isolé
Coco Chen, de l’Association for Financial Markets in Europe, a demandé aux intervenants comment l’infrastructure institutionnelle avait évolué. Les réponses n’ont pas décrit une application grand public. Elles ont décrit des tuyaux : dépôts tokenisés internes chez Citi, cycle LSEG24, dépositaire numérique, produits d’actions tokenisées, liaison HSBC. C’est le langage des marchés de gros. Il précède souvent, de plusieurs années, l’expérience fluide promise aux particuliers.
On peut y voir une banalisation de la blockchain. Le mot cesse d’être un étendard pour devenir une brique de post-marché. On peut aussi y voir une reprise en main. Les grandes places ne veulent pas laisser les crypto-plateformes définir seules la manière dont un titre circule. Elles veulent garder le listing, la surveillance, le dépôt et, autant que possible, le règlement en monnaie de banque commerciale.
Les deux lectures peuvent coexister. Kraken apporte une culture d’accès continu. HSBC apporte le bilan et les correspondants bancaires. LSEG apporte la place, le cadre de marché et désormais un dépositaire pensé pour des titres numériques. Si ces trois logiques s’emboîtent, le premier semestre 2027 ne sera pas seulement une extension d’horaires. Ce sera un test grandeur nature de la capacité du marché actions à vivre au rythme d’un registre toujours allumé, sans sacrifier la notion même de propriété.
Reste une inconnue volontairement laissée ouverte par les intervenants : quels titres entreront les premiers dans cette mécanique. Blue chips très liquides ? ETF ? Segments plus étroits destinés à l’expérimentation ? La réponse dira si LSEG24 vise d’abord le symbole ou déjà le volume. Jusque-là, le plus honnête est de retenir le calendrier, les briques annoncées et la prudence sur les droits attachés aux jetons. Le marché 24/5 n’a d’intérêt que s’il règle vraiment, et pas seulement s’il cote.









