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Vague Anti-Lgbt En Indonésie: Peur Quotidienne Et Clandestinité

Pierre cache son orientation, même à ses parents. En Indonésie, agressions, discours officiels et projets de loi resserrent l’étau. Ce qu’il raconte ensuite interroge le prix du silence.

Combien de fois peut-on ravaler une phrase, retirer une photo, changer de trottoir, avant que la peur ne devienne une seconde peau? En Indonésie, un médecin jeune, originaire de Java, répond sans détour: chaque jour. Il se fait appeler Pierre. Ce n’est pas son vrai nom. Il est homosexuel. Il le cache, y compris à ses parents. Il dit vivre dans une crainte permanente, à mesure qu’une vague anti-LGBT+ gagne le vaste archipel.

Une Vague Anti-Lgbt+ Qui Ressserre Le Cadre

Le pays a connu récemment une série d’agressions visant des femmes transgenres et des personnes homosexuelles. Une communauté habituée de longue date à vivre dans l’ombre se replie encore davantage dans la clandestinité. Le cadre s’est resserré. Le président Prabowo Subianto a édicté l’an passé une réglementation qualifiant la culture LGBT+ de menace non militaire. Des responsables publics multiplient les propos dénigrant cette communauté. Des élus islamiques ont déposé au Parlement des propositions de loi, encore en cours d’examen, visant à criminaliser la déviance sexuelle.

Pierre s’autocensure sur les réseaux sociaux. Avant de republier certaines photos, il se demande si elles pourraient susciter des questions au sujet de son orientation sexuelle. Ce geste minuscule dit beaucoup. Il ne s’agit plus seulement d’une opinion lointaine. Il s’agit d’un calcul quotidien, d’un tri permanent entre ce qui peut se montrer et ce qui doit disparaître.

Ce que Pierre retient d’abord
La peur n’arrive pas seulement avec les coups. Elle arrive aussi avec une légende de photo, un regard dans une salle d’attente, une rumeur de campus, un décret lu à voix haute.

Des Parias Dans Le Pays Musulman Le Plus Peuplé

Les personnes LGBT+ sont depuis longtemps des parias dans le pays à majorité musulmane le plus peuplé au monde. Cette place à l’écart n’est pas une découverte récente. Elle forme un décor ancien. Ce qui change, selon les organisations de défense des droits, c’est l’intensité. Il n’existe pas de statistiques officielles. Mais la violence, tant verbale que physique, n’aurait jamais atteint un tel degré.

Le mot paria n’est pas un ornement. Il décrit une existence tenue à distance, une présence tolérée seulement tant qu’elle reste invisible. Dans un archipel de 284 millions d’habitants, dont environ 90 % se déclarent musulmans et dont les 10 % restants se disent chrétiens, hindouistes, bouddhistes ou confucianistes, cette invisibilité a longtemps servi de stratégie de survie. Aujourd’hui, même cette stratégie paraît insuffisante.

La clandestinité n’est plus seulement un choix prudent. Elle devient une contrainte plus étroite. Les récits recueillis parlent d’un repli, d’un silence plus épais, d’une communauté qui réduit encore ses traces. Pierre le formule à sa manière: il filtre ses images, il mesure chaque publication, il anticipe les questions.

Agressions Récentes Et Chasse Aux « Boti »

Ces dernières semaines, Amnesty International Indonésie a signalé des agressions contre une dizaine de femmes transgenres à Bogor, près de Jakarta. Le détail géographique compte. Il ancre la violence dans une ville réelle, à proximité de la capitale, et non dans une abstraction lointaine.

Sur les réseaux sociaux prospèrent des vidéos de jeunes hommes se faisant appeler « chasseurs de Boti ». Le terme Boti est un mot indonésien péjoratif désignant les hommes gay. Ces jeunes parcourent les rues en brandissant des pancartes anti-LGBT+. L’image est frontale. Elle ne se cache pas. Elle se filme. Elle circule.

Il ne s’agit là que du nombre de cas qui nous ont été signalés. Pouvez-vous imaginer combien de cas ne l’ont pas été?

Echa Waode, porte-parole du groupe Arus Pelangi

Le groupe de défense des droits LGBT+ Arus Pelangi a recensé 94 cas de violence impliquant 141 victimes en 2024 et 2025. Echa Waode insiste: ce chiffre n’est pas un inventaire complet. C’est un plancher. Derrière chaque dossier signalé, d’autres restent hors statistique, hors plainte, hors récit public.

Cas recensés

94

violences signalées en 2024 et 2025

Personnes concernées

141

victimes dénombrées par Arus Pelangi

Ces chiffres ne disent pas tout. Ils disent assez pour comprendre pourquoi Pierre parle de crainte permanente. Une agression à Bogor, une vidéo de chasseurs, un rassemblement étudiant: chaque événement nourrit le même réflexe. Se taire. Se retirer. Disparaître un peu plus.

Une Manoeuvre De Diversion Selon Amnesty

Pour Usman Hamid, directeur exécutif d’Amnesty International Indonésie, l’offensive des autorités contre la culture LGBT+ relève d’une manœuvre de diversion politique. L’idée est simple, et rude. Au lieu de s’en prendre au gouvernement, les gens finissent par blâmer celui que l’on désigne comme bouc émissaire.

Ainsi, au lieu de s’en prendre au gouvernement, les gens finissent par blâmer celui que l’on désigne comme bouc émissaire.

Usman Hamid, directeur exécutif d’Amnesty International Indonésie

Cette lecture politique n’efface pas les coups. Elle les situe. Elle explique comment un discours public peut déplacer la colère. Elle n’ajoute pas de faits nouveaux aux agressions déjà décrites. Elle propose une grille: le bouc émissaire sert à détourner le regard.

Les conséquences, elles, sont concrètes. En juin, des étudiants de Jakarta ont organisé des rassemblements pour réclamer l’exclusion d’un camarade aperçu en train d’embrasser un autre homme sur le campus. Un baiser devient un motif de mise à l’écart. Un campus devient un théâtre de surveillance. La vie privée bascule dans l’espace collectif, puis dans la sanction demandée à voix haute.

Quand La Peur Empêche D’aller Se Soigner

Pour le docteur Pierre, la situation est si grave qu’elle va jusqu’à mettre la santé des gens en péril. Les personnes queer ont de plus en plus peur de se rendre dans des établissements de santé en ce qui concerne les maladies sexuellement transmissibles. La phrase est médicale. Elle est aussi sociale. La crainte ne s’arrête pas à la rue. Elle entre dans le cabinet, dans la salle d’attente, dans le silence autour d’un test.

Cette discrimination peut réellement affecter la santé des gens. Il peut même s’agir d’une question de vie ou de mort.

Pierre, médecin indonésien

Pierre ne parle pas en militant abstrait. Il parle en soignant. Il voit le lien entre stigmatisation et renoncement aux soins. Il décrit un cercle: plus la violence verbale et physique monte, plus les personnes concernées évitent les lieux où elles pourraient être identifiées, interrogées, exposées. Le risque sanitaire grandit alors que le besoin de suivi demeure.

Dans ce paysage, l’autocensure n’est plus un détail de réseau social. Elle devient une hygiène de survie. Une photo retirée. Un rendez-vous médical reporté. Un nom changé. Un parent laissé dans l’ignorance. Tous ces gestes relèvent du même calcul: réduire la surface visible.

Humiliations, Urine Et Discours Banalisés

La militante Dania Joedo a affirmé qu’il n’est pas rare que des personnes LGBT+ soient déshabillées de force ou aspergées d’urine. Le propos est brutal parce que les faits qu’elle décrit le sont. Elle ne parle pas d’un incident isolé présenté comme exception. Elle parle d’une banalité possible, d’une violence devenue suffisamment fréquente pour entrer dans le récit ordinaire de la communauté.

La société accepte le discours selon lequel la violence à l’encontre des groupes queers peut être banalisée.

Dania Joedo, militante, femme trans

Dania Joedo est une femme trans. Son témoignage relie le corps et le discours. D’un côté, des actes: déshabillage forcé, aspersions. De l’autre, une acceptation sociale du récit qui minimise ces actes. Quand la violence est présentée comme compréhensible, elle cesse d’étonner. Quand elle cesse d’étonner, elle se répète plus facilement.

Cette banalisation dialogue avec les vidéos de « chasseurs de Boti ». Elle dialogue aussi avec les rassemblements étudiants de Jakarta. Elle dialogue avec les propos publics dénigrants. Chaque scène nourrit la suivante. Le résultat, pour Pierre comme pour d’autres, est une existence en retrait, une identité tenue hors champ.

Religions Nationales Et Opposition Ancienne

Pour Dede Tresna Wiyanti, anthropologue à l’université Padjadjaran, l’opposition aux personnes LGBT+ n’est pas nouvelle, car la plupart des religions nationales s’opposent à leur existence. Le constat replace le présent dans une durée. La vague actuelle n’invente pas l’hostilité. Elle l’accentue, elle la politise, elle la rend plus radicale dans le ton.

L’Indonésie compte 284 millions d’habitants. Environ 90 % sont musulmans. Les 10 % restants se déclarent chrétiens, hindouistes, bouddhistes ou confucianistes. Dans ce mosaïque confessionnel, l’anthropologue souligne un point commun: une opposition religieuse largement partagée à l’existence des personnes LGBT+. Ce socle ancien rend plus intelligible la facilité avec laquelle un discours plus dur peut circuler aujourd’hui.

Le ton des conservateurs religieux et politiques se fait toutefois de plus en plus radical. Le mot « toutefois » compte. Il dit la continuité et la rupture en même temps. Continuité de l’opposition. Rupture dans l’intensité, dans les formules, dans les projets de loi, dans les règlements officiels.

« Éliminer Les Lgbt+ »: La Phrase Qui Fige

Indra Zulfanudin, fondateur d’un groupe de jeunes se faisant appeler « Bogor Clean LGBT+ », martèle une formule sans ambiguïté: « Nous voulons éliminer les LGBT+ d’Indonésie. » Il estime que cette communauté a une mauvaise influence, surtout sur les adolescents. Le groupe porte le nom d’une ville déjà citée pour des agressions contre des femmes transgenres. Le territoire et le discours se recoupent.

Nous voulons éliminer les LGBT+ d’Indonésie.

Indra Zulfanudin, fondateur du groupe « Bogor Clean LGBT+ »

La phrase ne parle pas de débat moral abstrait. Elle parle d’élimination. Elle désigne une communauté entière comme influence néfaste, en particulier pour les adolescents. Dans un climat où des vidéos de chasse et des agressions circulent déjà, ce vocabulaire n’arrive pas dans le vide. Il s’ajoute à une série d’actes et de textes.

Pierre, lui, ne répond pas par un contre-slogan. Il répond par le silence organisé de sa propre vie. Il cache. Il filtre. Il avance sous un nom d’emprunt. Le contraste est net: d’un côté, des groupes qui se filment et se nomment; de l’autre, des personnes qui effacent leurs traces.

Le Décret, Les Individus Et La « Propagande »

Le ministre indonésien chargé des Droits de l’homme et de l’Immigration, Yusril Ihza Mahendra, assure que le décret présidentiel d’octobre 2025 ne vise pas les personnes LGBT+ en tant qu’individus. Il affirme respecter leurs droits et leur existence. Il ajoute qu’il ne doit y avoir ni discrimination, ni persécution, ni violence, ni menaces à l’encontre des personnes classées LGBT+.

Nous respectons leurs droits et leur existence… Il ne doit y avoir ni discrimination, ni persécution, ni violence, ni menaces à l’encontre des personnes classées LGBT+.

Yusril Ihza Mahendra, ministre chargé des Droits de l’homme et de l’Immigration

Le ministre distingue ensuite les personnes et ce qu’il nomme une menace. Selon lui, ce qui est présenté comme une « menace non militaire », c’est la propagande diffusant l’idéologie et le mode de vie LGBT+. C’est cela, dit-il, que le gouvernement tente de contrer. La frontière officielle est donc posée: les individus d’un côté, la « propagande » de l’autre.

Sur le terrain décrit par Pierre, Dania Joedo, Echa Waode et Usman Hamid, cette frontière paraît poreuse. Une réglementation sur la culture LGBT+ comme menace non militaire, des propos publics dénigrants, des propositions de loi sur la « déviance » sexuelle, des agressions, des humiliations, des rassemblements pour exclure un étudiant: le quotidien ne sépare pas toujours aussi nettement l’individu et le discours.

Ce Que Le Quotidien Retient Malgré Les Distinctions

Pierre le dit autrement. Le vécu quotidien ne ment pas. Il est fier de son héritage indonésien. Mais aujourd’hui, il réalise que son amour pour ce pays n’est peut-être pas réciproque. La phrase ferme le récit sans le résoudre. Elle ne nie pas l’attachement. Elle interroge sa réponse.

Je suis fier de mon héritage indonésien. Mais aujourd’hui, je réalise que mon amour pour ce pays n’est peut-être pas réciproque.

Pierre

Entre fierté nationale et peur privée, l’écart s’est élargi. Pierre continue d’exercer la médecine. Il continue de cacher. Il continue de peser chaque image. Autour de lui, une communauté déjà habituée à l’ombre recule encore. Les organisations comptent les cas qu’on leur signale. Les ministères distinguent individus et idéologie. Les groupes locaux parlent d’élimination. Les campus demandent une exclusion. Les rues de Bogor ont vu des agressions. Les réseaux montrent des chasseurs.

Rien de tout cela n’efface l’autre. Tout cela coexiste. C’est précisément cette coexistence qui produit la crainte permanente dont Pierre parle dès les premières lignes de son témoignage.

Le Ressserrement Politique, Point Par Point

Pour suivre le resserrement du cadre sans le noyer, il faut revenir aux leviers déjà cités. Un décret. Des propos. Des textes parlementaires. Une qualification de menace. Une distinction officielle entre personnes et propagande. Autant de pièces qui, prises ensemble, composent le climat décrit.

  • Une réglementation présidentielle qualifiant la culture LGBT+ de menace non militaire.
  • Des responsables publics multipliant les propos dénigrants.
  • Des propositions de loi, en cours d’examen, visant à criminaliser la « déviance » sexuelle.
  • Un décret d’octobre 2025 présenté comme ne visant pas les individus.
  • Une lecture ministérielle ciblant la « propagande » d’une idéologie et d’un mode de vie.

Chacun de ces leviers peut être défendu, contesté, interprété. L’article ne leur ajoute pas d’intention secrète. Il les aligne tels qu’ils sont énoncés. Il les met ensuite en regard des faits de violence déjà recensés: agressions à Bogor, 94 cas et 141 victimes selon Arus Pelangi, rassemblements étudiants à Jakarta, humiliations décrites par Dania Joedo, vidéos de chasseurs de Boti.

Usman Hamid y voit une diversion. Les autorités, par la voix du ministre, y voient une lutte contre une propagande, pas contre des personnes. Pierre, lui, y voit une raison supplémentaire de se taire. Trois lectures. Un même pays. Un même climat de plus en plus tendu pour celles et ceux qui vivent cette orientation ou cette identité.

La Clandestinité Comme Réflexe Collectif

La clandestinité n’est pas un décor romantique. C’est une technique. On change de nom. On évite certaines photos. On ne dit rien aux parents. On hésite à pousser la porte d’un établissement de santé. On regarde deux fois une rue où des pancartes circulent. On sait que des cas ne seront jamais signalés.

Cette technique n’est pas nouvelle dans un pays où les personnes LGBT+ sont depuis longtemps des parias. Ce qui est décrit aujourd’hui, c’est son durcissement. Le repli n’est plus seulement une habitude ancienne. Il devient plus serré, plus prudent, plus coûteux pour la santé, plus isolant pour les familles qui ne savent pas, plus risqué pour celles et ceux qui apparaissent malgré tout.

Echa Waode pose la question du non-signalé. Cette question travaille tout le dossier. Combien d’agressions hors radar? Combien de renoncements aux soins hors statistique? Combien de photos jamais publiées? Le 94 et le 141 existent. Le reste, par définition, n’apparaît pas. La clandestinité protège et efface en même temps.

Santé, Honte Et Seuil De Vie Ou De Mort

Le témoignage de Pierre relie explicitement discrimination et santé. Les maladies sexuellement transmissibles exigent des lieux de soin. Or ces lieux deviennent des espaces de risque identitaire. La peur de la question, du regard, de la rumeur peut l’emporter sur la peur de la maladie. C’est précisément ce basculement que le médecin décrit.

« Il peut même s’agir d’une question de vie ou de mort », dit-il. La formule n’est pas une hyperbole gratuite dans sa bouche. Elle vient d’un soignant qui voit le coût sanitaire d’un climat social. Elle vient aussi d’un homme qui, pour sa propre sécurité, utilise un pseudonyme et cache son orientation à sa famille.

Dans un tel contexte, la santé n’est plus seulement un dossier médical. Elle devient un révélateur. Qui ose consulter? Qui reporte? Qui renonce? Les réponses ne figurent pas dans un tableau officiel. Elles circulent dans les récits de peur, dans les alertes d’organisations, dans le silence des non-signalements.

Bogor, Jakarta, Java: La Carte Du Ressentiment

Le récit s’ancre dans des lieux. Bogor, près de Jakarta, pour les agressions contre une dizaine de femmes transgenres et pour le groupe « Bogor Clean LGBT+ ». Jakarta, pour les rassemblements étudiants de juin. Java, pour l’origine de Pierre. L’archipel entier, pour la vague décrite comme montante.

Ces lieux ne sont pas interchangeables. Ils montrent que le phénomène n’est pas relégué à une périphérie invisible. Il touche des espaces urbains proches du centre politique. Il touche un campus. Il touche les réseaux, qui n’ont pas de frontière municipale. Il touche un médecin de Java qui calcule chaque publication.

La carte n’a pas besoin d’être exhaustive pour être parlante. Quelques points suffisent à indiquer une diffusion. Quelques scènes suffisent à expliquer pourquoi la communauté se replie. Quelques phrases officielles suffisent à montrer que le débat n’est plus seulement social: il est devenu politique et réglementaire.

Ce Que Les Mots Officiels Ouvrent Et Fermont

Les mots officiels ouvrent une distinction: individus respectés, propagande combattue. Ils ferment en même temps une partie du débat, en rangeant culture, idéologie et mode de vie LGBT+ du côté d’une menace non militaire. Cette classification n’est pas un détail sémantique. Elle oriente l’action publique telle qu’elle est présentée.

Les mots des groupes locaux ouvrent une autre voie, plus abrupte: éliminer. Mauvaise influence sur les adolescents. Nettoyage affiché dans un nom de collectif. Les mots des militants et des soignants ouvrent encore une autre voie: banalisation de la violence, peur des soins, vie ou mort, amour du pays peut-être non réciproque.

Un article fidèle n’a pas à départager ces voix par un verdict inventé. Il a à les tenir ensemble, parce qu’elles coexistent déjà dans le pays décrit. Le lecteur entend alors le décret et l’urine, le respect proclamé et le baiser sanctionné, la statistique et le silence, la fierté d’un héritage et le pseudonyme de survie.

Une Communauté Poussée Plus Loin Dans L’ombre

Le mouvement d’ensemble est celui d’un repli. Pas un repli choisi pour ses charmes. Un repli défensif. Les personnes concernées réduisent leur visibilité. Les organisations tentent de compter ce qui remonte jusqu’à elles. Les autorités affirment ne pas viser les individus. Les conservateurs radicalisent le ton. Les rues et les campus fournissent des scènes. Les réseaux amplifient les chasses filmées.

Dans ce mouvement, Pierre n’est pas un symbole fabriqué. C’est un témoin nommé par prudence d’un autre nom. Médecin. Javanais. Homosexuel. Fils qui ne dit pas. Internauté qui hésite. Citoyen fier et désormais douteux quant à la réciprocité de cet attachement.

La vague anti-LGBT+ dont il parle n’est pas une météo vague. Elle a des textes, des chiffres partiels, des villes, des ministres, des anthropologues, des militantes, des étudiants, des fondateurs de groupes, des victimes recensées et d’autres qui ne le seront pas. Elle a surtout un effet immédiat: la peur comme rythme du jour.

Ce Qu’il Reste Quand On A Tout Aligné

Il reste une question simple, déjà posée par le geste de Pierre devant son écran. Cette photo peut-elle faire naître une interrogation? Derrière la photo, il y a la famille. Derrière la famille, il y a le quartier. Derrière le quartier, il y a la loi possible, le décret existant, la rue filmée, l’hôpital évité.

Il reste aussi l’avertissement d’Echa Waode sur les cas non signalés, la grille d’Usman Hamid sur le bouc émissaire, le récit de Dania Joedo sur l’humiliation devenue presque ordinaire, l’éclairage de Dede Tresna Wiyanti sur des religions nationales longtemps opposées à cette existence, la formule d’Indra Zulfanudin sur l’élimination, la distinction de Yusril Ihza Mahendra entre personnes et propagande.

Aucune de ces voix n’épuise le sujet. Ensemble, elles dessinent un archipel où une communauté déjà reléguée au rang de paria se voit contrainte de disparaître un peu plus. Pierre, au milieu de cela, continue de soigner et de se cacher. Il dit la peur. Il dit la fierté. Il dit le doute sur la réciprocité. C’est là que le récit s’arrête, non parce que la situation est close, mais parce que c’est précisément le point où le quotidien, lui, ne ment pas.

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