Chaque samedi, la même scène se répète dans une rue de Jérusalem. Des hommes vêtus de noir, chapeaux et manteaux traditionnels, se rassemblent devant un café. Ils scandent un seul mot, répété comme un mantra : « Shabbat ». De l’autre côté, des Israéliens en jeans et t-shirts brandissent des pancartes roses. L’un d’eux a écrit à la main : « Notre droit sacré de boire du café ». Entre les deux groupes, l’air est chargé. Ce n’est pas une simple manifestation. C’est le miroir d’une société qui se déchire sur la question la plus intime : comment vivre le jour de repos imposé par la religion.
Un café au cœur d’un bras de fer qui dure depuis juin
Le café Basimta, situé non loin d’un quartier ultra-orthodoxe, est devenu le symbole d’un conflit qui dépasse largement les murs de l’établissement. Depuis le mois de juin, chaque fin de semaine, des dizaines d’hommes et d’adolescents se postent aux abords. Leur objectif est clair : dissuader les clients d’entrer pendant le shabbat, cette période qui s’étend du vendredi soir au samedi soir. Pendant ces heures, la tradition juive interdit de travailler, de conduire, d’allumer ou d’éteindre l’électricité. Pour les manifestants, un café ouvert représente une atteinte directe à la foi.
Alma Ronen, jeune soldate israélienne, a choisi ce jour-là de quitter son uniforme. Elle porte un simple t-shirt et un jean. Elle voudrait juste s’asseoir, commander une boisson chaude et profiter de son jour de repos. Mais comme chaque semaine, les cris et les regards hostiles tentent de la faire changer d’avis. Elle n’est pas seule. Des contre-manifestants, souvent venus de Tel-Aviv, ont décidé de protéger le lieu. Ils sifflent pour couvrir les slogans adverses. L’ambiance oscille entre confrontation verbale et silence lourd.
Deux visions du même jour de repos
D’un côté, les ultra-orthodoxes affirment que laisser un commerce ouvert le shabbat blesse leur famille et leur communauté. Un homme, interpellé par un laïc, a déclaré : « Je ne veux pas que mes enfants voient un café ouvert en sortant de la maison. Ce n’est pas que je ne te respecte pas, mais cela porte atteinte à la foi de ma famille. Quand on dit qu’on est juif, cela implique un engagement. » Ces propos résument une position intransigeante. Pour eux, le respect du shabbat n’est pas une option individuelle. C’est une obligation collective qui doit s’imposer à tous dans l’espace public.
En face, les laïcs refusent cette logique. Aya Lewkowicz, membre du mouvement Pink Front, est venue spécialement de Tel-Aviv pour soutenir le café. Elle estime que chacun doit pouvoir choisir comment se reposer. « Chacun devrait être libre de se reposer comme il le souhaite et ne pas se voir imposer une conduite par une petite minorité soutenue par le gouvernement », explique-t-elle. Pour elle et ses compagnons, le shabbat ne peut pas devenir un outil de contrôle social. Amit Yair, 77 ans, assis à une table en attendant sa commande, va plus loin. Il traite les orthodoxes de « parasites » et affirme qu’ils ne veulent que l’argent public. Il redoute l’arrivée d’une théocratie. « Ils disent que nous sommes sur la terre de Dieu mais veulent tuer tout ce qui s’y trouve pour en faire un État halakhique », lance-t-il.
Ces échanges montrent à quel point le clivage est profond. D’un côté, une vision où la religion structure l’espace public. De l’autre, une conception où la liberté individuelle prime, y compris le samedi. Le café Basimta n’est qu’un point de friction visible. Derrière lui se dessinent des questions beaucoup plus larges sur l’identité d’Israël.
Le poids politique des ultra-orthodoxes
Benjamin Netanyahu, lui-même laïc, s’appuie depuis près de vingt ans sur le soutien des partis ultra-orthodoxes. À la tête du gouvernement le plus à droite de l’histoire du pays, il a permis à cette communauté de renforcer son influence. Les allocations pour les études religieuses et l’exemption de service militaire font partie des acquis obtenus grâce à cette alliance. Pour de nombreux Israéliens laïcs, ces avantages sont devenus insupportables, surtout depuis l’attaque du 7 octobre 2023.
Ce jour-là, le Hamas a frappé Israël de manière inédite. L’armée, engagée depuis sur plusieurs fronts, a besoin de davantage de soldats. Alma Ronen a combattu à Gaza et dans le sud du Liban. Elle exprime une colère sourde : « Je ressens de la colère au fond de moi à l’idée que seules certaines personnes soient obligées d’accomplir leur service militaire. » Cette phrase résonne fortement dans une société où le service est encore perçu comme un devoir collectif. La question de la conscription des ultra-orthodoxes est devenue un thème central de la campagne électorale. Les principaux rivaux de Netanyahu se sont engagés à mettre fin à l’exception.
Les élections législatives du 27 octobre sont présentées comme un référendum sur le Premier ministre. Mais elles sont aussi un référendum sur la place de la religion dans la vie publique. Les ultra-orthodoxes représentent 14,3 % de la population selon une étude de l’Institut israélien pour la démocratie. Leur taux de natalité élevé leur assure une croissance démographique constante. Dans le même temps, 53 % des juifs israéliens se considèrent comme totalement ou en partie laïcs. Ces chiffres dessinent un rapport de force qui évolue lentement mais sûrement.
Une sécularisation en tension avec la natalité religieuse
Shlomit Ravitsky Tur Paz, directrice du programme « Religion et État » de l’Institut israélien pour la démocratie, observe deux mouvements contradictoires. D’un côté, la société israélienne s’est progressivement sécularisée. Davantage de services restent ouverts pendant le shabbat. Les transports, les commerces, les loisirs s’adaptent à une demande laïque croissante. De l’autre côté, la part des juifs pratiquants augmente grâce à la démographie. Les familles ultra-orthodoxes ont en moyenne beaucoup plus d’enfants que les familles laïques. Ce déséquilibre démographique se traduit déjà dans les urnes et dans la rue.
Le traumatisme du 7 octobre a poussé certains Israéliens vers la religion. Pourtant, le mouvement de fond reste celui d’une sécularisation progressive. Les cafés ouverts le samedi, les bus qui circulent, les plages fréquentées : autant de signes que la société civile refuse de se laisser enfermer dans un cadre religieux strict. Le conflit autour du Basimta illustre parfaitement cette résistance. Chaque semaine, la file d’attente s’allonge. Les clients viennent non seulement pour un café, mais aussi pour affirmer un principe.
Le silence des manifestants ultra-orthodoxes
Les journalistes qui ont tenté d’interroger les manifestants en noir se sont heurtés à un refus. Parler le shabbat serait, selon eux, une transgression. Ce silence est en lui-même révélateur. Il montre que les règles religieuses s’appliquent même dans le cadre d’une action publique. Pendant que les laïcs s’expriment librement, les ultra-orthodoxes choisissent de ne pas répondre. Ce contraste renforce l’impression de deux mondes qui ne se parlent plus.
Après plusieurs heures, les manifestants quittent les lieux. Ils reviendront la semaine suivante. La file d’attente devant le café, elle aussi, sera plus longue. Ce cycle hebdomadaire est devenu une routine. Pourtant, derrière la routine se cache une question essentielle : jusqu’où la majorité laïque accepterait-elle que les règles d’une minorité s’imposent dans l’espace public ?
Les enjeux d’une société sous tension
Le conflit du café Basimta n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une série de tensions qui traversent Israël depuis des années. Les bus qui circulent le samedi, les magasins ouverts, les événements culturels : chaque fois, les mêmes arguments s’affrontent. D’un côté, le respect de la tradition. De l’autre, la liberté de choisir. Ces débats se retrouvent dans les discussions sur le recrutement militaire, le financement des yeshivot, le statut des femmes dans certains espaces, ou encore la reconnaissance des mariages civils.
Alma Ronen incarne une génération qui a payé le prix fort. Elle a combattu. Elle a vu des camarades tomber. Elle ne comprend pas pourquoi une partie de la population reste à l’abri des obligations communes. Son témoignage n’est pas isolé. De nombreux soldats et réservistes partagent le même sentiment d’injustice. La question de l’égalité face au service militaire est devenue un marqueur politique. Elle dépasse le simple cadre de l’armée pour toucher à la notion même de citoyenneté.
Dans les rangs laïcs, la peur d’une dérive théocratique est réelle. Amit Yair utilise le terme « État halakhique » pour désigner ce qu’il redoute. Une société où la loi religieuse remplacerait la loi civile. Où les tribunaux rabbiniques auraient le dernier mot. Où les commerces, les transports et les loisirs seraient soumis à des interdits stricts. Cette crainte nourrit la mobilisation autour du café. Chaque client qui s’assoit le samedi devient un acte de résistance symbolique.
Un conflit qui révèle les fractures profondes
La scène qui se joue chaque samedi devant le Basimta est le résumé d’une fracture plus large. D’un côté, une communauté qui croît démographiquement et qui revendique le droit d’imposer ses normes. De l’autre, une majorité qui refuse de renoncer à ses libertés. Entre les deux, un gouvernement qui a longtemps joué la carte de l’alliance avec les ultra-orthodoxes pour se maintenir au pouvoir. Les élections du 27 octobre offriront peut-être une clarification. Mais elles ne résoudront pas d’un coup les tensions qui s’expriment dans la rue.
Les pancartes roses face aux costumes noirs. Les sifflets face aux chants. Le café ouvert face à l’appel à la fermeture. Ces images resteront longtemps dans les mémoires. Elles montrent qu’Israël n’est pas seulement confronté à des menaces extérieures. Il doit aussi gérer ses propres divisions internes. Des divisions qui touchent à l’identité, à la religion, à la citoyenneté et au sens même de la vie en commun.
Chaque semaine, le même rituel recommence. Les manifestants arrivent. Les contre-manifestants répondent. Les clients s’installent. Les discussions s’échauffent. Puis tout le monde repart. Jusqu’au samedi suivant. Ce cycle, apparemment sans fin, est le signe d’une société qui n’a pas encore trouvé le compromis. Un compromis qui permettrait aux croyants de vivre leur foi sans imposer leurs règles à ceux qui ne les partagent pas. Et qui permettrait aux laïcs de vivre librement sans être accusés de trahir l’identité juive.
Le shabbat comme révélateur d’une identité en débat
Le shabbat n’est pas seulement un jour de repos. C’est un marqueur identitaire. Pour les ultra-orthodoxes, il incarne la continuité d’une tradition millénaire. Pour les laïcs, il représente souvent un jour de liberté, de sorties, de moments en famille ou entre amis. Ces deux lectures s’affrontent dans la rue de Jérusalem. Elles s’affrontent aussi dans les débats politiques, dans les médias, dans les familles parfois divisées.
La présence de soldats comme Alma Ronen dans ce débat ajoute une dimension particulière. Ceux qui ont risqué leur vie pour défendre le pays estiment avoir le droit de décider comment vivre leur jour de repos. Ils refusent que d’autres, exemptés de service, leur dictent leur conduite. Cette dimension militaire donne au conflit une densité émotionnelle supplémentaire. Elle transforme une question religieuse en question de justice sociale et de reconnaissance.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 53 % de laïcs ou semi-laïcs. 14,3 % d’ultra-orthodoxes. Une natalité très élevée d’un côté, une sécularisation progressive de l’autre. Ces données dessinent un avenir incertain. Si la tendance démographique se poursuit, le poids politique des ultra-orthodoxes continuera de grandir. Si la sécularisation s’affirme, les espaces de liberté s’élargiront. Le café Basimta est un des lieux où cette bataille se joue concrètement, semaine après semaine.
Une société à la croisée des chemins
Israël se trouve à un carrefour. D’un côté, les défis sécuritaires liés aux conflits régionaux. De l’autre, les défis internes liés à la cohabitation entre communautés. Le conflit autour du café n’est qu’un symptôme. Il révèle que le pacte social israélien, déjà fragile, est mis à l’épreuve. Les élections à venir pourraient modifier les équilibres politiques. Mais les fractures culturelles et religieuses ne disparaîtront pas du jour au lendemain.
Les laïcs qui défendent le Basimta savent que leur combat dépasse le simple droit de boire un café. Ils défendent une certaine idée de la liberté. Les ultra-orthodoxes qui manifestent défendent, eux, une certaine idée de la continuité religieuse. Entre ces deux positions, le dialogue reste difficile. Les mots s’échangent parfois, mais les regards restent souvent durs. Les positions semblent figées.
Pourtant, la société israélienne a déjà connu des moments de tension et a trouvé, à chaque fois, des arrangements. Des bus circulent le samedi dans certaines villes. Des commerces restent ouverts. Des plages accueillent les baigneurs. Ces compromis existent. Le défi consiste à les étendre sans provoquer de rupture trop forte. Le café de Jérusalem est devenu un test grandeur nature de cette capacité à cohabiter.
Le rôle du gouvernement dans l’équation
Le soutien apporté par le gouvernement aux ultra-orthodoxes n’est pas anodin. En échange de leur participation à la coalition, des concessions ont été faites. Les exemptions militaires, les budgets pour les institutions religieuses, l’influence sur certaines questions sociétales : autant d’éléments qui ont renforcé le sentiment d’injustice chez une partie de la population. Alma Ronen et Amit Yair expriment cette frustration de manière claire. Ils estiment que le gouvernement a choisi de privilégier une minorité au détriment de l’égalité citoyenne.
Cette perception nourrit la colère. Elle explique pourquoi des gens viennent de Tel-Aviv pour défendre un café à Jérusalem. Ce n’est plus seulement une affaire locale. C’est devenu un symbole national. Les pancartes roses du mouvement Pink Front ne parlent pas seulement de café. Elles parlent de liberté, de choix individuel, de refus de la contrainte religieuse dans l’espace public.
Les élections du 27 octobre seront l’occasion pour les électeurs de se positionner. Les rivaux de Netanyahu ont fait de la fin de l’exemption militaire un axe de campagne. Ce choix montre que la question n’est plus taboue. Elle est devenue un enjeu électoral majeur. Que les ultra-orthodoxes participent ou non à de futures coalitions déterminera en partie l’évolution des tensions.
Une file d’attente qui s’allonge chaque semaine
Malgré les cris et les regards, la clientèle du Basimta ne diminue pas. Au contraire. Chaque samedi, la file d’attente est plus longue que la précédente. Les gens viennent. Ils s’assoient. Ils commandent. Ils restent. Ce geste simple est devenu un acte politique. Boire un café le shabbat, c’est affirmer que l’on refuse de se laisser dicter sa conduite. C’est dire que la ville appartient à tous, et pas seulement à ceux qui observent les règles religieuses les plus strictes.
Les manifestants, eux, reviennent aussi. Fidèles à leur engagement, ils se postent aux abords. Ils scandent. Ils tentent de dissuader. Puis ils repartent. Ce manège hebdomadaire pourrait sembler dérisoire. Il ne l’est pas. Il montre que les deux camps sont déterminés. Ni les uns ni les autres n’ont l’intention de céder. Le café restera ouvert. Les protestations continueront. Et la société israélienne continuera de se regarder dans ce miroir peu flatteur.
Alma Ronen, après avoir combattu, veut simplement vivre. Elle veut pouvoir choisir ses moments de repos. Elle ne demande pas que les ultra-orthodoxes renoncent à leur foi. Elle demande qu’ils n’imposent pas cette foi à ceux qui ne la partagent pas. Cette demande simple rencontre une opposition farouche. C’est tout le drame de la situation actuelle.
Vers quelle société se dirige Israël
Les tensions devant le café Basimta ne sont qu’un épisode parmi d’autres. Elles révèlent pourtant l’essentiel. Israël est une société fragmentée. Les lignes de fracture passent par la religion, par le service militaire, par le rapport à l’État, par la vision de l’avenir. Les élections de fin octobre offriront un instantané de ces divisions. Mais elles ne les effaceront pas.
La sécularisation progresse. La démographie religieuse progresse aussi. Ces deux forces s’affrontent. Le résultat de cette confrontation déterminera le visage d’Israël dans les décennies à venir. Un Israël plus libre, plus ouvert, plus divers. Ou un Israël plus contraint, plus homogène, plus religieux. Le café de Jérusalem est un des lieux où cette bataille se joue. Chaque client, chaque manifestant, chaque pancarte y participe.
Les journalistes qui ont couvert la scène ont noté le contraste frappant. D’un côté, les costumes noirs, les chapeaux, les regards sévères. De l’autre, les t-shirts, les jeans, les sourires parfois, les sifflets souvent. Deux esthétiques. Deux mondes. Deux conceptions de ce que signifie être israélien et juif aujourd’hui. Ces deux mondes cohabitent difficilement. Ils se croisent dans la rue, se disputent l’espace public, et peinent à trouver un langage commun.
Le silence des ultra-orthodoxes face aux questions des journalistes est symbolique. Parler le shabbat serait une faute. Rester silencieux, c’est rester fidèle. De l’autre côté, la parole est libre, parfois vive, parfois blessante. Les mots « parasites » et « théocratie » circulent. Les accusations fusent. Le dialogue, lui, reste rare. C’est peut-être le point le plus inquiétant. Quand deux groupes cessent de se parler, les risques de radicalisation augmentent.
Un symbole qui dépasse Jérusalem
Ce qui se passe à Jérusalem concerne l’ensemble du pays. Les débats sur le shabbat existent dans d’autres villes. Les discussions sur le service militaire touchent toutes les familles. Les questions de financement des institutions religieuses sont nationales. Le café Basimta n’est qu’un point de cristallisation. Il concentre des frustrations, des peurs, des espoirs qui circulent partout.
Les laïcs qui viennent de Tel-Aviv pour soutenir le lieu montrent que la solidarité existe. Ils refusent de laisser Jérusalem seule face à la pression. Ils refusent aussi de laisser le gouvernement imposer, par le biais de ses alliés, une vision restrictive de la vie publique. Leur présence est un message politique clair. La liberté de consommer le samedi n’est pas négociable.
Dans le même temps, les ultra-orthodoxes rappellent que leur communauté a des exigences. Ils estiment que l’État d’Israël a une vocation juive et que cette vocation implique le respect de certaines règles. Pour eux, laisser un café ouvert le shabbat, c’est trahir cette vocation. Cette position est cohérente avec leur vision du monde. Elle entre cependant en collision frontale avec celle des laïcs.
Le résultat de cette collision se lit chaque samedi dans la rue. Des cris. Des sifflets. Des regards. Des clients qui passent. Des manifestants qui restent. Puis le calme revient. Jusqu’à la semaine suivante. Ce rythme est devenu familier. Il n’en est pas moins préoccupant. Il montre qu’aucune solution n’a encore été trouvée. Que les deux camps se préparent à une longue bataille d’usure.
La colère d’une génération qui a combattu
Alma Ronen n’est pas une figure isolée. Elle représente une génération de jeunes Israéliens qui ont connu le 7 octobre et ses suites. Ils ont servi. Ils ont vu la guerre de près. Ils ont accepté de risquer leur vie. En retour, ils demandent l’égalité. Ils refusent que d’autres restent à l’écart des obligations collectives tout en bénéficiant des avantages de l’État. Cette demande d’égalité est au cœur de leur engagement.
La colère qu’elle exprime est partagée. Elle se retrouve dans les discussions entre réservistes, dans les publications sur les réseaux, dans les conversations de café. Beaucoup estiment que le pacte social a été rompu. Que ceux qui ne servent pas ne devraient pas avoir le même poids politique. Que les exemptions ne peuvent plus se justifier dans un pays engagé sur plusieurs fronts. Cette colère nourrit le soutien au café Basimta. Elle transforme un lieu de consommation en lieu de résistance.
Les élections à venir permettront peut-être d’entendre cette colère. Les candidats qui promettent de mettre fin à l’exemption militaire misent sur ce sentiment. Ils savent qu’une partie importante de l’électorat laïque est sensible à cet argument. Que le résultat soit ou non à la hauteur des attentes, le débat est désormais ouvert. Il ne se refermera plus facilement.
Un avenir encore incertain
Personne ne peut prédire comment évoluera la situation. Les ultra-orthodoxes continueront-ils à manifester chaque samedi ? Les clients continueront-ils à venir malgré la pression ? Le gouvernement changera-t-il de politique après les élections ? Autant de questions sans réponse immédiate. Ce qui est certain, c’est que le café Basimta restera un symbole. Un symbole de résistance pour les uns. Un symbole de provocation pour les autres.
La société israélienne a déjà traversé des périodes de forte tension interne. Elle a toujours fini par trouver des voies de coexistence. Parfois précaires. Parfois insatisfaisantes. Mais des voies tout de même. Le défi actuel consiste à inventer un nouvel équilibre. Un équilibre qui respecte la foi des uns sans brider la liberté des autres. Un équilibre qui reconnaît le service de ceux qui combattent sans exclure ceux qui prient. Un équilibre difficile, mais nécessaire.
En attendant, chaque samedi, la scène se rejoue. Les hommes en noir arrivent. Les pancartes roses se lèvent. Les sifflets retentissent. Les clients s’installent. Le café reste ouvert. Et Israël continue de se regarder dans ce miroir tendu par un simple établissement de Jérusalem. Un miroir qui ne ment pas. Un miroir qui montre les fractures. Un miroir qui invite, peut-être, à les dépasser.
Les tensions devant ce café ne sont pas une anecdote. Elles sont le symptôme d’une société qui cherche encore son point d’équilibre. Entre religion et liberté. Entre tradition et modernité. Entre devoir collectif et choix individuel. Le shabbat, jour de repos pour les uns, jour de confrontation pour les autres, est devenu le terrain privilégié de ce débat. Tant que ce débat restera aussi vif, le café Basimta continuera d’attirer les regards. Et les Israéliens continueront de s’y croiser, de s’y opposer, et peut-être, un jour, de s’y parler vraiment.
Car au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit. De la possibilité de vivre ensemble malgré les différences. De la capacité à accepter que le voisin ne partage pas les mêmes règles. De la volonté de construire un espace public où chacun trouve sa place. Le café de Jérusalem est un petit lieu. Mais les questions qu’il soulève sont immenses. Elles touchent à l’âme d’un pays. Elles concernent son avenir. Et elles méritent d’être regardées en face, sans détour et sans simplification.
Chaque semaine qui passe ajoute une couche à cette histoire. Les files d’attente s’allongent. Les slogans se répètent. Les positions se durcissent parfois. Mais la présence continue des deux camps montre aussi que personne n’a renoncé. Ni les défenseurs de la liberté individuelle. Ni les défenseurs de la tradition religieuse. Cette persistance est à la fois inquiétante et rassurante. Inquiétante parce qu’elle révèle l’absence de solution. Rassurante parce qu’elle montre que le débat reste vivant. Et qu’une société qui débat encore n’a pas entièrement renoncé à se comprendre.
Le jour où les manifestants ultra-orthodoxes et les clients du café pourront s’asseoir à la même table, même un jour de semaine, et échanger sans cris ni accusations, ce jour-là, Israël aura franchi une étape importante. En attendant, le samedi reste le jour de la confrontation. Et le café Basimta, le théâtre d’un conflit qui n’a pas encore trouvé sa résolution.









