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L’Iran Condamne Une Violence Disproportionnée Contre Les Lycéens

Téhéran accuse Paris de violence disproportionnée contre des lycéens et exige le respect des droits. Le même régime qui a fait des milliers de morts en janvier. Que cache vraiment cette leçon?

Il est rare qu’un régime accusé d’avoir écrasé sa propre jeunesse dans le sang se permette, un dimanche d’automne, de faire la leçon à Paris sur la manière de parler à des lycéens. Pourtant, le 4 octobre 2026, c’est exactement ce qui s’est produit. Depuis Téhéran, le porte-parole de la diplomatie iranienne a qualifié d’injustifiable ce qu’il appelle une violence disproportionnée contre le mouvement lycéen français, avant d’enjoindre la France à « respecter les droits et libertés fondamentaux de ses citoyens ». La formule est nette, presque pédagogique. Elle tombe au milieu d’un bras de fer déjà ouvert, deux semaines après la fermeture brutale d’un centre de langue lié à l’ambassade de France. Qui donne la leçon, et à partir de quel bilan ?

La scène mérite d’être posée sans effets de manche. D’un côté, des établissements bloqués depuis la mi-septembre, des poubelles incendiées, des affrontements, des centaines puis des milliers d’interpellations. De l’autre, une capitale qui, en janvier, a connu l’une des répressions les plus meurtrières de son histoire récente, au point que ses propres autorités ont reconnu plus de trois mille morts sur deux jours seulement. Entre les deux, un échange de reproches qui ne parle plus seulement d’ordre public. Il parle de crédibilité, de mémoire et de la manière dont les États utilisent les crises des autres pour se raconter.

Une leçon venue de Téhéran au milieu des barricades

Esmaïl Baghaï n’a pas improvisé dans un couloir. Interrogé lors d’une conférence de presse à Téhéran, il a choisi ses mots avec le soin d’un communiqué. « Une telle violence disproportionnée contre les manifestants est injustifiable », a-t-il déclaré. Puis il a ajouté que les informations faisant état de violences policières étaient « préoccupantes ». Le vocabulaire est celui des organisations de défense des droits, repris mot pour mot par une diplomatie qui, d’ordinaire, récuse ce lexique lorsqu’il s’applique à son propre territoire.

Une telle violence disproportionnée contre les manifestants est injustifiable. La France se doit de respecter les droits et libertés fondamentaux de ses citoyens.

Esmaïl Baghaï, porte-parole de la diplomatie iranienne, 4 octobre 2026

Le timing n’est pas anodin. Le mouvement a démarré le 17 septembre en région parisienne, autour de conditions de scolarité jugées dégradées : professeurs non remplacés, moyens insuffisants, locaux fatigués. Il s’est ensuite étendu, a enflé jeudi dans de nombreuses villes, puis a connu vendredi une journée de blocages marquée par plus de 1 700 interpellations et des heurts avec les forces de l’ordre. Dimanche, la parole officielle iranienne s’est donc posée sur une actualité encore chaude, avant même que le lundi ne confirme la persistance des fermetures.

Ce décalage de calendrier est déjà une information. Une chancellerie ne commente pas, un week-end, le maintien de l’ordre d’un autre pays sans calcul. Soit elle répond à une attaque précédente, soit elle cherche à déplacer le regard. Ici, les deux lectures se superposent. Paris avait, en janvier, parlé de violence d’État à propos de la répression iranienne. Téhéran renvoie désormais la formule, allégée, vers les lycées français.

Repère

La déclaration du 4 octobre n’est pas un communiqué isolé sur l’école. Elle s’inscrit dans une séquence ouverte depuis l’été : incident autour de deux agents de l’ambassade en juillet, fermeture du Centre de langue française le 20 septembre, convocation de l’ambassadeur iranien, puis ce commentaire public sur les blocages lycéens.

D’un lycée de banlieue à une carte nationale

Pour comprendre pourquoi la phrase iranienne a trouvé un écho, il faut revenir au terrain, pas au communiqué. Les premiers blocages sont nés d’une colère très concrète. Des élèves décrivent des heures de cours sans enseignant, des classes surchargées, une sensation d’abandon. L’Union syndicale lycéenne a formulé la revendication sans détour : des professeurs remplacés, davantage de moyens, des conditions d’apprentissage décentes. Rien, dans ce cahier, ne ressemble à une plateforme idéologique importée.

Très vite, pourtant, la géographie a changé. Ce qui commençait dans quelques établissements d’Île-de-France a gagné Lyon, Lille, Bordeaux, des villes moyennes, des axes de banlieue. Le jeudi 1er octobre, des étudiants se sont joints à l’appel, élargissant le motif vers les places en université et les aides au logement. Le vendredi, le chiffre des interpellations a franchi 1 700. Le ministère de l’Intérieur a ensuite évoqué près de 5 000 personnes interpellées depuis le lundi précédent. Lundi 5 octobre, 400 à 500 lycées devaient rester totalement ou partiellement fermés, dont 24 décrits comme incendiés ou saccagés.

Ces ordres de grandeur ne disent pas encore qui a frappé qui. Ils disent qu’un mouvement d’élèves a cessé d’être local. Ils disent aussi que la frontière entre blocus et émeute a été franchie à plusieurs endroits : projectiles, feux de poubelles, façades touchées par les flammes, personnels blessés. Édouard Geffray, ministre de l’Éducation, a fait état de 78 agents de son administration blessés depuis le début des événements, et, dès jeudi, de 170 élèves blessés. Laurent Nuñez a parlé de fermeté face aux dégradations, tout en refusant le qualificatif de disproportion.

  • 17 septembre : premiers blocages en région parisienne, autour des conditions de scolarité.
  • Fin septembre : extension, télégramme conjoint Intérieur et Éducation sur l’usage proportionné de la force.
  • 1er octobre : journée nationale élargie aux étudiants, près de 1 950 interpellations selon la Place Beauvau.
  • 2 octobre : nouvelle séquence, plus de 1 700 interpellations rien que ce vendredi.
  • 4 octobre : commentaire public de Téhéran sur une « violence disproportionnée ».
  • 5 octobre : 400 à 500 établissements encore fermés, 24 signalés incendiés ou saccagés.

Ce que recouvrent les chiffres d’interpellation

Un nombre d’interpellations n’est pas un verdict. Il mesure une activité policière, pas nécessairement une culpabilité, encore moins une stratégie. Dans les bilans rendus publics, les motifs cités tournent autour des dégradations et des violences contre des agents dépositaires de l’autorité publique. Une part importante des personnes arrêtées a été placée en garde à vue. Cela n’empêche pas une autre question, plus politique : à partir de quel volume une réponse d’ordre public change-t-elle de nature aux yeux de l’opinion ?

Les outils employés ont eux aussi nourri le débat. Gaz lacrymogènes, balles de défense, matraques, dispersions devant les grilles : le répertoire classique du maintien de l’ordre français, déjà contesté lors de précédents mouvements. Nuñez a réfuté l’idée d’une intervention ciblant en particulier des jeunes des quartiers populaires, qualifiant cette lecture de communication accusatoire déconnectée du terrain. Les collectifs lycéens, de leur côté, ont continué à parler de répression d’une colère scolaire légitime.

C’est dans cet entre-deux que la formule iranienne s’est glissée. Elle ne distingue pas le blocus pacifique du jet de mortier. Elle ne mentionne ni les personnels frappés, ni les établissements saccagés, ni les élèves eux-mêmes blessés dans les bousculades. Elle retient un seul plan : la force publique française, jugée excessive, et un devoir de respect des libertés. Le cadrage est volontairement simple. Il est aussi, pour cette raison, difficile à discuter sans remettre toute la scène à plat.

RepèreOrdre de grandeur rendu publicCe qu’il ne dit pas seul
Vendredi 2 octobrePlus de 1 700 interpellationsPart de suites judiciaires, profils, lieux exacts
Depuis le lundi précédentPrès de 5 000 interpellations selon l’IntérieurProportion de mineurs, de gardes à vue, de classements
Éducation nationale78 personnels blessés, environ 170 élèves signalés blessésGravité médicale, circonstances précises
Lundi 5 octobre400 à 500 lycées fermés, 24 incendiés ou saccagésPart de fermetures préventives face aux dégâts réels

La réponse française, entre fermeté et déni de disproportion

Dès la fin septembre, un télégramme cosigné par les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation posait la ligne : l’expression des lycéens doit être respectée, les actions violentes ne sauraient être tolérées, l’usage de la force doit rester proportionné, et toute intervention en cas de blocage total se décide avec le chef d’établissement. La doctrine est classique. Elle suppose un tri, sur place, entre une grille barrée de chaises et un groupe cagoulé arrivé avec des palettes.

Ce tri est précisément ce que les images rendent difficile. Un même plan peut montrer un élève de seconde et, dix mètres plus loin, un individu masqué. Les syndicats lycéens insistent sur la première figure. Les préfectures décrivent la seconde. Emmanuel Macron, en déplacement, a dit entendre les colères tout en refusant que la violence soit légitimée, y compris par des responsables politiques. La phrase vise autant l’intérieur du débat français que les récupérations extérieures.

Face au commentaire de Baghaï, Paris n’avait pas besoin d’un nouveau concept. Il lui suffisait de rappeler sa propre chronologie : dégradations, blessés dans les rangs de l’Éducation, feux, interpellations motivées par des infractions, et une doctrine écrite noir sur blanc sur la proportionnalité. Reste que la doctrine ne clôt pas le débat. Elle le déplace vers les faits : tirs, gardes à vue de mineurs, établissements fermés par précaution, sentiment, chez une partie des familles, que l’école est devenue un théâtre d’ordre public.

Le miroir de janvier, que Téhéran préfère retourner

La force de la déclaration iranienne tient moins à son contenu qu’à son auteur. En janvier 2026, une vague de contestation a été réprimée en Iran avec une intensité que même les chiffres officiels peinent à banaliser. Le pouvoir a reconnu plus de 3 000 morts pour les seules journées des 8 et 9 janvier, au pic du mouvement. Des organisations basées à l’étranger ont évoqué un bilan encore plus lourd, parlant de milliers de morts sur l’ensemble de la séquence. Téhéran a imputé ces violences à des actes présentés comme terroristes, orchestrés selon lui par les États-Unis et Israël.

Emmanuel Macron avait alors condamné « la violence d’État qui frappe aveuglément » les manifestants iraniens. La formule était politique, pas judiciaire. Elle plaçait la responsabilité du bilan du côté de l’appareil répressif, non du côté d’une infiltration extérieure. Neuf mois plus tard, Baghaï reprend l’idée de violence injustifiable et l’applique à des interpellations françaises. Le parallèle est voulu. Il est aussi, sur le plan des échelles, difficile à tenir.

Comparer des gardes à vue et des tirs de balles de défense à une répression ayant fait des milliers de morts n’est pas un exercice de mesure. C’est un exercice de récit. Chaque camp y gagne quelque chose. Téhéran montre qu’il peut parler le langage des droits. Paris peut rappeler que le langage ne suffit pas lorsque le bilan intérieur contredit le sermon. Le public, lui, est invité à choisir son indignation selon l’affiche, rarement selon l’échelle.

Janvier 2026, Iran

Plus de 3 000 morts reconnus par le pouvoir pour deux jours, des ONG évoquant un bilan plus lourd encore.

Octobre 2026, France

Milliers d’interpellations, blessés des deux côtés, établissements saccagés, aucun bilan mortel comparable.

La fermeture du centre de langue, prélude oublié trop vite

Deux semaines avant le sermon sur les lycéens, un autre geste avait déjà tendu la relation. Le 20 septembre, les autorités iraniennes ont fermé sans préavis le Centre de langue française de Téhéran, organisme lié à l’ambassade, ouvert depuis plus de vingt ans. Le motif officiel : des « activités illégales », un abus du statut de centre de cours, une violation des conventions diplomatiques. La justice iranienne a même évoqué une volonté d’identifier des élites et de faciliter leur départ.

Paris a condamné l’intrusion des forces de sécurité dans les locaux et l’annonce de fermeture. Le Quai d’Orsay a parlé d’une attaque contre le dispositif culturel français, rappelant qu’elle faisait suite à une agression visant deux agents de l’ambassade en juillet. Jean-Noël Barrot a fait convoquer l’ambassadeur d’Iran. Des milliers d’Iraniens qui suivaient des cours de français se sont retrouvés, du jour au lendemain, sans salle et sans enseignant.

Ce préalable change la lecture du 4 octobre. Commenter les droits des citoyens français quinze jours après avoir fermé un lieu d’apprentissage de la langue française n’est pas une coïncidence de calendrier. C’est une séquence. D’un côté, on prive des habitants de Téhéran d’un espace culturel au nom de la sécurité. De l’autre, on s’inquiète publiquement du sort de lycéens parisiens, lyonnais ou lillois. Le même verbe, respecter, change de destinataire selon le jour.

Ce que réclament vraiment les lycéens

Réduire le mouvement à un prétexte diplomatique serait une autre erreur. Les revendications de départ sont scolaires, presque administratives. Un professeur absent qui n’est pas remplacé n’est pas un slogan. C’est une heure creuse, répétée, qui finit par donner le sentiment que l’établissement ne tient plus sa promesse. Dans plusieurs lycées, les élèves ont cité des semaines sans cours dans une matière du bac, des couloirs bondés, une vie scolaire réduite à la gestion des absences.

Cette matière-là explique la durée. Un mouvement seulement provocateur s’épuise au premier week-end. Ici, les appels à reconduction sont venus d’organisations lycéennes qui demandaient d’abord à être reçues. Le basculement vers les dégradations a ensuite offert au gouvernement un récit plus simple : derrière les revendications, des groupes cagoulés, des mortiers, des menaces contre des chefs d’établissement. Les deux récits coexistent. Ils ne s’annulent pas.

Un proviseur blessé par un tir, un professeur frappé, un autre menacé : ces faits, cités par le ministre de l’Éducation, sortent le débat du seul face-à-face entre élèves et police. Ils rappellent qu’une partie de la violence s’est exercée à l’intérieur de l’institution scolaire, contre ceux qui y travaillent. Ignorer ce versant, comme le fait la déclaration de Téhéran, c’est choisir un public. Le viser seulement, comme le font parfois les communiqués officiels français, c’est oublier pourquoi des grilles ont été bloquées au départ.

  • Remplacement effectif des enseignants absents, pas seulement une promesse de recrutement.
  • Moyens supplémentaires pour des établissements déjà saturés.
  • Conditions matérielles de cours jugées indignes dans une partie des lycées.
  • Demande d’être reçus par le ministère, plutôt que seulement dispersés.
  • Extension étudiante vers les places à l’université et les aides au logement.

Proportionnalité : un mot juridique devenu slogan

Le mot central de Baghaï, disproportionnée, appartient au droit du maintien de l’ordre. Il suppose une comparaison entre le trouble à faire cesser et la contrainte employée. Un blocus de grille n’appelle pas le même réponse qu’un incendie de façade. Une dispersion après sommations n’a pas le même statut qu’un usage répété d’armes intermédiaires sur des mineurs. Le droit français, comme les standards européens, exige nécessité, proportionnalité et contrôle.

Dire le mot ne suffit pas à trancher. Il faut des faits datés, des lieux, des images, des plaintes, des enquêtes de l’inspection. Au 4 octobre, une partie de ce travail n’était pas faite. Ce qui existait, c’était un volume d’interpellations inhabituel pour un mouvement lycéen, des outils de dispersion visibles, et un déni ministériel de toute disproportion. L’Iran n’a produit aucun dossier. Il a produit une phrase. La phrase circule plus vite que le dossier.

Cette vitesse est le vrai sujet médiatique. Une accusation venue d’un adversaire diplomatique se transforme, en quelques heures, en miroir tendu à l’opinion intérieure. Ceux qui critiquaient déjà les balles de défense y ont vu une confirmation inattendue. Ceux qui défendaient la fermeté y ont vu une instrumentalisation grotesque. Les deux réactions disent moins sur Téhéran que sur la fracture française autour de la police. Le commentaire étranger n’a fait que s’y glisser.

Une diplomatie du reproche, rodée des deux côtés

Paris et Téhéran pratiquent depuis des années la diplomatie du reproche. Droits humains, nucléaire, otages, influence régionale, présence culturelle : chaque dossier sert de levier à l’autre. L’été 2026 avait déjà crispé la relation autour de deux agents de l’ambassade. Septembre l’a durcie avec le centre de langue. Octobre ajoute une couche symbolique, moins coûteuse qu’une sanction, plus visible qu’une note de protestation.

Le bénéfice, pour Téhéran, est double. À l’intérieur, le régime montre qu’il n’est pas seul sous le feu des critiques occidentales. À l’extérieur, il occupe le terrain moral sur un sujet où les images françaises sont abondantes et faciles à détourner. Le coût est faible : aucune mesure concrète, aucun risque militaire, une simple phrase en conférence de presse. Le bénéfice, pour ceux qui veulent relativiser janvier, est plus important que le destin des lycéens de Créteil ou de Lille.

Paris, de son côté, a les cartes inverses. Il peut rappeler le bilan de janvier, la fermeture du centre, l’agression de juillet, et présenter le commentaire du 4 octobre comme une diversion. Il peut aussi choisir le silence, pour ne pas offrir un second tour de citation. Dans les deux cas, la relation reste abîmée. La convocation de l’ambassadeur, déjà actée en septembre, montre que le Quai d’Orsay ne traite plus ces gestes comme des incidents isolés.

Ce que les familles voient, et que les chancelleries oublient

Derrière les communiqués, il y a des trajets annulés, des cours perdus, des parents qui hésitent à envoyer leur enfant. Un lycée fermé « par précaution » n’est pas une victoire diplomatique. C’est une semaine de programme en moins, parfois à quelques mois d’épreuves. Les 24 établissements signalés comme incendiés ou saccagés racontent une autre réalité : des salles inutilisables, des assurances, des travaux, une rentrée différée pour des élèves qui n’ont pas allumé le feu.

Les blessés compliquent encore le tableau. Un élève touché par une dispersion et un agent blessé par un projectile n’appartiennent pas au même récit politique, mais ils appartiennent au même matin. Les additionner pour produire un camp unique est une tentation. Les séparer pour absoudre un camp en est une autre. Une lecture honnête tient les deux listes ouvertes, sans les mettre au service de Téhéran ni d’un communiqué de préfecture.

C’est peut-être là que la déclaration iranienne rate son objet. Elle parle de citoyens français comme d’une masse homogène face à une police homogène. Or le mouvement lycéen est traversé de contradictions : revendications scolaires réelles, débordements réels, récupérations réelles. Une phrase unique ne peut pas tenir tout cela. Elle peut seulement signaler que le locuteur a choisi son camp dans un débat qui n’est pas le sien.

Mémoire de janvier contre images d’octobre

Les images d’octobre voyagent mieux que les bilans de janvier. Une barricade, un nuage de lacrymogène, un lycée aux vitres brisées : tout cela se comprend en une seconde, sans contexte. Le chiffre de trois mille morts sur deux jours demande une phrase, une source, une dispute sur la méthode de comptage. Dans l’économie de l’attention, la seconde d’image gagne souvent contre le paragraphe de bilan. Téhéran le sait. Paris aussi.

Cette asymétrie explique une partie de l’irritation française. Se voir donner une leçon de retenue par un pouvoir qui a assumé un tel pic de létalité paraît indécent. L’indécence, toutefois, ne répond pas à la question intérieure. Les balles de défense restent controversées. Les gardes à vue de mineurs aussi. Refuser la leçon iranienne n’oblige pas à signer chaque opération de la semaine. Cela oblige seulement à ne pas confondre les échelles, ni les intentions.

Il existe un troisième public, souvent oublié : les Iraniens qui apprenaient le français au centre fermé le 20 septembre. Pour eux, la séquence n’est pas un débat sur la proportionnalité à Nanterre ou à Bordeaux. C’est la disparition d’une salle, d’un enseignant, d’une fenêtre vers une autre langue. Le sermon du 4 octobre ne rouvre pas cette salle. Il la rend même plus lointaine, puisqu’il transforme la culture en munition.

Ce que cette séquence change, et ce qu’elle ne change pas

Sur le fond scolaire, la déclaration de Baghaï ne change rien. Elle ne crée pas un poste de professeur, ne répare pas une fenêtre, ne raccourcit pas une garde à vue. Les lycées rouvriront ou non selon les rectorats, les assurances et la capacité des équipes à tenir une grille le matin. Les suites judiciaires suivront leur cours, loin de Téhéran.

Sur le fond diplomatique, la séquence confirme une rupture déjà engagée. Fermeture d’un centre culturel, convocation d’ambassadeur, commentaire public sur une crise intérieure : le registre n’est plus celui de la friction maîtrisée. Il est celui de l’affrontement symbolique assumé. Chaque camp conserve ses dossiers. Aucun n’a intérêt, à court terme, à les refermer.

Sur le fond politique français, l’épisode sert de test. Un gouvernement qui parle de proportionnalité doit pouvoir la démontrer, établissement par établissement, pas seulement la proclamer. Une opposition qui reprend la formule iranienne sans la situer se prive d’un argument plus solide : le sien. Et une opinion qui choisit son indignation selon l’origine du locuteur rate l’essentiel, à savoir ce qui s’est passé devant les grilles.

Cinq questions que la phrase de Baghaï laisse ouvertes

La première porte sur les faits. Quelles opérations, dans quelles villes, ont franchi le seuil que le droit français lui-même fixe ? Sans enquête, la disproportion reste un adjectif. La deuxième porte sur les mineurs. Une interpellation massive de lycéens n’a pas le même sens qu’une interpellation d’adultes cagoulés venus en renfort. Les bilans publics mélangent encore trop ces catégories.

La troisième porte sur l’école. Combien de temps un établissement peut-il fonctionner avec des cours non assurés avant que le blocage paraisse, à une partie des élèves, comme le seul langage audible ? La quatrième porte sur la récupération. Qui, en France, a intérêt à importer une caution étrangère dans un conflit scolaire, et à quel prix pour la crédibilité de la critique ? La cinquième porte sur Téhéran. Comment un pouvoir qui a reconnu des milliers de morts en deux jours peut-il employer le mot injustifiable sans s’exposer au retour immédiat de janvier ?

Aucune de ces questions ne se tranche par un communiqué. Elles se tranchent par des chiffres vérifiés, des auditions, des réouvertures, et par la mémoire que chaque capitale choisit de garder. Le 4 octobre n’a pas inventé la crise lycéenne. Il l’a seulement empruntée, le temps d’une phrase, pour parler d’autre chose.

Une phrase juste serait plus inconfortable

Une phrase juste sur cette semaine dirait à peu près ceci. Des lycéens ont bloqué des établissements pour des raisons scolaires identifiables. Une partie des rassemblements a basculé dans la dégradation et l’affrontement. L’État a répondu par des dispersions et des interpellations massives, dont il reste à établir, cas par cas, si elles sont restées dans le cadre qu’il s’est fixé. Un régime qui a écrasé sa propre contestation au prix de milliers de vies a choisi ce moment pour donner une leçon. Les trois propositions peuvent être vraies ensemble. C’est leur coexistence qui rend le dimanche du 4 octobre si révélateur.

Le confort consiste à n’en garder qu’une. Confort du quai d’Orsay, qui ne retient que l’instrumentalisation. Confort de Téhéran, qui ne retient que la police française. Confort de certains commentaires intérieurs, qui ne retiennent que le camp déjà choisi avant les faits. Sortir de ce confort demande de tenir le bilan de janvier et le bilan d’octobre dans la même main, sans les égaliser, et sans les utiliser l’un contre l’autre comme des jetons.

Les prochains jours diront si les grilles se rouvrent et si les cours reprennent. Ils diront moins vite si la relation entre Paris et Téhéran peut encore se parler autrement que par fermetures et par leçons. Le centre de langue reste clos. Les lycées, eux, ne peuvent pas se permettre le même silence. C’est peut-être la seule différence que les familles, de part et d’autre, comprennent sans avoir besoin d’un porte-parole.

Au bout du compte, la formule sur la violence disproportionnée aura surtout mesuré autre chose que la force employée devant un lycée. Elle aura mesuré la distance entre le langage des droits et la pratique de ceux qui s’en emparent. Cette distance, le 4 octobre, se voyait à l’œil nu. Elle n’a pas besoin d’être inventée. Elle a seulement besoin d’être regardée jusqu’au bout, y compris lorsque le regard revient vers les grilles, les cours manqués et les vies déjà perdues ailleurs.

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