Imaginez un instant : vous détenez de l’or, cet actif ancestral réputé pour sa stabilité, et vous pouvez désormais l’utiliser pour emprunter des liquidités sans le vendre. Plus besoin de le sortir du coffre ou de le faire transporter. Grâce à la tokenisation, ce métal précieux devient un collatéral vivant au sein de l’écosystème crypto. C’est exactement ce qui se passe en ce moment, et les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Quand l’or numérique passe de simple réserve à outil de liquidité
Pendant longtemps, détenir de l’or tokenisé revenait à suivre le cours du lingot via un jeton blockchain. On achetait, on gardait, on attendait. Aujourd’hui, la donne change radicalement. Les investisseurs ne se contentent plus d’une exposition passive. Ils veulent que cet actif travaille pour eux. C’est ce que soulignait récemment Himanshu Sahay, cofondateur et directeur technique d’Arch Lending, en expliquant que la demande montre clairement une évolution des mentalités.
Les gens ne voient plus ces jetons uniquement comme un moyen de suivre le prix de l’or. Ils les considèrent de plus en plus comme des éléments actifs du système financier crypto élargi. Autrement dit, l’or tokenisé devient productif. Il sert de garantie pour obtenir des stablecoins ou des liquidités, tout en permettant de conserver l’exposition au métal jaune.
Le signal fort d’Aave et la course aux plafonds
Le protocole de lending décentralisé Aave a fourni un premier signal très clair. Fin janvier, le marché XAUT a atteint son plafond de dette de 25 millions de dollars. Les équipes de Chaos Labs, en charge de l’évaluation des risques, ont rapidement recommandé de relever cette limite à 30 millions. Résultat ? La capacité supplémentaire a été entièrement utilisée en moins de 24 heures.
Face à cette demande soutenue, de nouvelles propositions ont suivi : hausses progressives vers 36 millions, puis 43 millions, et potentiellement 50 millions. Ces mouvements montrent que l’appétit pour emprunter contre de l’or tokenisé n’était pas un simple effet d’annonce. Il s’agissait d’une réelle volonté d’utiliser le collatéral de manière active.
Cependant, tout n’était pas parfait. L’analyse de février a révélé une forte concentration : la position la plus importante représentait plus de 75 % de la dette totale garantie par XAUT. Les facteurs de santé des positions restaient modérément sains, grâce notamment à la liquidité relative du jeton et à une volatilité jugée plus contenue que celle de nombreux actifs crypto.
Aave a choisi de lister XAUT en mode isolation. Cela signifie que les utilisateurs ne peuvent pas s’en servir pour emprunter des tokens plus volatils. Les paramètres initiaux permettaient un emprunt jusqu’à 70 % de la valeur du collatéral, avec un seuil de liquidation à 75 %. Le jeton servait uniquement de garantie : on pouvait le déposer, mais on ne pouvait pas l’emprunter lui-même.
« La demande que nous observons autour de l’or tokenisé montre que les gens ne le traitent plus seulement comme une exposition au prix. Ils le voient comme quelque chose qui peut être mis au travail dans le système financier crypto. »
— Himanshu Sahay, Arch Lending
Une photo actuelle très différente de l’épisode de janvier
Il faut distinguer l’épisode de janvier de la situation récente. Sur la page de réserve Aave Ethereum v3, on observait récemment environ 70 millions de dollars de XAUT fournis, mais aucune dette adossée à cet actif. Sahay insiste sur ce point : l’activité passée prouve la volonté d’utiliser le collatéral, sans pour autant refléter le solde actuel.
Parallèlement, un rapport de CoinShares publié en août indiquait que les dépôts d’actifs du monde réel avaient triplé pour atteindre 7,4 milliards de dollars, alors même que l’activité DeFi globale ralentissait. XAUT et PAXG ont généré une part importante de l’activité au comptant. Les traders utilisaient ces jetons pour ajuster leur exposition à l’or en fonction des mouvements de prix du métal physique.
Pourquoi emprunter plutôt que vendre ?
La logique financière est simple, mais puissante. Vendre son or tokenisé signifie sortir complètement de la position. Emprunter contre ce collatéral permet d’obtenir des liquidités tout en conservant l’exposition à l’actif sous-jacent. Pour un investisseur convaincu de la valeur long terme de l’or, cette distinction change tout.
La tokenisation élimine également plusieurs frictions pratiques. Plus besoin de transporter des lingots physiques ni d’organiser un stockage séparé avant de demander un prêt. Le collatéral existe déjà sur la blockchain. Cette fluidité explique en partie l’intérêt croissant des détenteurs.
PAXG et XAUT représentent chacun une once troy d’or fin, mais leurs structures juridiques et opérationnelles diffèrent. Paxos indique que chaque PAXG correspond à une once d’or London Good Delivery conservée dans des coffres professionnels. Tether précise que chaque XAUT est adossé à une once d’or détenue en Suisse. Au 28 août, la capitalisation de XAUT tournait autour de 3,27 milliards de dollars, tandis que celle de PAXG avoisinait 1,93 milliard, pour un total combiné d’environ 5,2 milliards.
Arch Lending franchit le pas avec des prêts dédiés
Dans ce contexte en pleine évolution, Arch Lending a commencé à accepter PAXG et XAUT comme collatéral, avec un ratio prêt/valeur pouvant atteindre 75 %. Les tokens sont conservés par Anchorage Digital. L’entreprise insiste sur un point crucial : elle ne pratique pas la réhypothécation. Les actifs des emprunteurs ne sont pas prêtés à d’autres parties pour générer des revenus supplémentaires.
Le site d’Arch précise que les collatéraux sont détenus dans des portefeuilles ségrégués. Les liquidations partielles sont privilégiées : seule la quantité nécessaire pour rétablir la santé du prêt est vendue. Cette approche vise à limiter l’impact sur la position de l’emprunteur.
Il est intéressant de noter que le site public d’Arch n’affiche pas encore PAXG et XAUT dans la liste des actifs supportés, qui mentionne toujours BTC, ETH et SOL avec un LTV maximal de 60 %. Les informations sur le LTV à 75 % et le support des jetons or proviennent donc des annonces produit récentes de la société.
D’autres acteurs proposent déjà des services similaires. Nexo permet à certains clients d’emprunter contre PAXG ou XAUT, sous conditions de localisation et de compte. YouHodler et CoinRabbit proposent des produits adossés à PAXG. Ledn a annoncé un service XAUT en juin, avec une disponibilité prévue plus tard dans l’année.
Or tokenisé et Bitcoin : deux logiques de collatéral distinctes
Sahay refuse de présenter l’or tokenisé comme un concurrent direct du Bitcoin. Selon lui, les deux actifs répondent à des besoins différents. Le Bitcoin bénéficie d’une liquidité plus établie sur les marchés crypto et occupe une place centrale en tant qu’actif numérique natif. L’or, en revanche, dispose d’un historique beaucoup plus long en tant que réserve de valeur et a traditionnellement connu une volatilité inférieure à celle du Bitcoin.
Les jetons adossés à l’or peuvent donc séduire les investisseurs qui souhaitent emprunter on-chain sans s’exposer autant à la directionnalité du Bitcoin. Cela n’élimine pas les risques spécifiques liés à l’émetteur, au dépositaire, au smart contract et aux conditions de rachat. Même si le lingot physique bouge moins fortement que le BTC, le jeton blockchain introduit ses propres couches de complexité.
« Je ne pense pas que l’or tokenisé remplace le Bitcoin comme collatéral. Je pense qu’il élargit la gamme d’actifs capables de soutenir la liquidité native crypto. »
Les risques à ne jamais sous-estimer
Sahay insiste sur un point essentiel : le simple fait qu’un actif puisse servir de collatéral ne signifie pas qu’il doive être levier agressivement. Un service de prêt sérieux nécessite des limites de LTV adaptées, des arrangements de garde robustes et des contrôles de risque stricts. Une chute de valeur du collatéral peut déclencher une liquidation.
Les discussions antérieures d’Arch ont également mis en avant la garde qualifiée, l’absence de réhypothécation et des règles de collatéral claires comme garde-fous. Les appels de marge et les liquidations restent des mécanismes qui peuvent forcer une vente lorsque l’emprunteur ne peut pas apporter de collatéral supplémentaire ou réduire sa dette.
Pour les investisseurs américains, emprunter contre un actif numérique apprécié diffère fiscalement d’une vente. L’administration fiscale traite généralement une cession comme un événement générant un gain ou une perte en capital. Un prêt n’entraîne pas la même disposition immédiate, même si une vente forcée du collatéral par le prêteur peut créer des conséquences fiscales. Les situations individuelles varient, et il est recommandé de conserver des registres précis et de consulter un professionnel qualifié.
Arch face aux contraintes réglementaires américaines
Arch opère légalement sous le nom de ChainFi Inc. et propose des prêts aux emprunteurs américains sous le numéro NMLS 2637200. La disponibilité des produits et les taux d’intérêt varient selon la juridiction, le type de prêt et le montant principal. Les prêts ne sont actuellement pas accessibles aux résidents individuels de plusieurs États, parmi lesquels la Californie, le Delaware, Hawaï, le Maryland, le Mississippi, le Montana, le Nevada, le Dakota du Nord, Rhode Island, la Caroline du Sud et le Vermont.
Avant tout transfert de collatéral et réception de dollars ou de USDC, les emprunteurs doivent passer par des vérifications d’identité. Ces contraintes rappellent que même dans un univers crypto, les réglementations locales restent incontournables.
Une expansion continue de l’infrastructure
L’or tokenisé a franchi d’autres étapes notables. En mars, Tether a déployé XAUT sur BNB Chain. Cette expansion a offert un réseau de règlement supplémentaire tout en maintenant le lien de chaque unité avec une once d’or physique. Cette multi-chaîne élargit les possibilités d’utilisation et de liquidité.
Dans le même temps, des cadres réglementaires se préparent ailleurs. Les autorités britanniques travaillent sur un cadre pour l’or tokenisé en collaboration avec de grandes banques. Ces initiatives montrent que l’intérêt n’est plus limité aux seuls protocoles décentralisés. L’institutionnel commence à s’intéresser sérieusement à ces actifs.
Ce que révèle réellement la demande actuelle
Au-delà des chiffres de dette et des plafonds relevés, la tendance révèle un changement de paradigme. Les détenteurs d’or tokenisé ne veulent plus seulement stocker de la valeur. Ils veulent la faire circuler, l’utiliser comme levier de liquidité, tout en restant exposés au métal. C’est une évolution naturelle dans un écosystème qui cherche constamment à maximiser l’efficacité du capital.
Pourtant, cette productivité nouvelle s’accompagne de responsabilités. Les ratios de levier, les mécanismes de liquidation, la qualité de la garde et la solidité de l’émetteur deviennent des critères décisifs. Un collatéral productif n’est utile que s’il reste gérable en période de stress de marché.
Les protocoles et les plateformes qui réussiront seront ceux capables d’allier accessibilité et prudence. Un LTV trop élevé peut attirer des volumes à court terme, mais il expose l’ensemble du système à des liquidations en cascade. Un LTV trop conservateur limite l’utilité. Trouver le juste équilibre reste le défi permanent.
Perspectives pour les mois à venir
La trajectoire semble claire. L’or tokenisé gagne en légitimité en tant que collatéral dans les protocoles de lending et auprès des plateformes centralisées. La coexistence de solutions décentralisées comme Aave et de services plus structurés comme Arch illustre la diversité des approches. Certaines privilégient la permissionless, d’autres la conformité et la garde institutionnelle.
Pour les investisseurs, le choix dépendra de leurs priorités : maximisation du levier, sécurité de la garde, accessibilité géographique, ou encore fiscalité. Aucune solution n’est universelle. Chacune présente des avantages et des contreparties.
Dans un environnement où les taux d’intérêt traditionnels et les rendements crypto évoluent rapidement, la capacité à débloquer de la liquidité contre un actif de long terme comme l’or prend une importance particulière. Elle permet de financer d’autres opportunités sans liquider une position stratégique.
Il restera crucial de surveiller la concentration des positions, la profondeur de liquidité des jetons et la réactivité des protocoles face aux mouvements de prix de l’or physique. Un marché trop concentré, comme celui observé sur Aave en février, amplifie les risques systémiques en cas de choc.
Le rôle croissant des actifs du monde réel
L’essor de l’or tokenisé s’inscrit dans une tendance plus large : l’arrivée massive des actifs du monde réel (RWA) dans la DeFi et les services crypto. Les 7,4 milliards de dollars de dépôts mentionnés par CoinShares illustrent cette dynamique. L’or n’est qu’un des premiers exemples les plus liquides et les plus compréhensibles pour le grand public.
D’autres classes d’actifs suivront probablement le même chemin. Obligations, immobilier fractionné, crédits privés… La tokenisation ouvre la porte à une collatéralisation plus diversifiée. L’or, grâce à sa reconnaissance universelle et à sa relative stabilité, joue un rôle de pont entre la finance traditionnelle et l’univers crypto.
Cette passerelle n’est pas sans friction. Les questions de garde, de réglementation, de transparence sur les réserves physiques et de mécanismes de rachat restent centrales. Les investisseurs avertis examinent non seulement le prix du jeton, mais aussi la solidité de l’émetteur et les conditions exactes d’accès à l’or sous-jacent.
Une nouvelle façon de penser la détention d’actifs
Au fond, ce qui se joue ici dépasse le simple prêt contre or. C’est une redéfinition de ce que signifie détenir un actif. Dans le monde traditionnel, un lingot dans un coffre est souvent inerte. Sur blockchain, le même lingot tokenisé peut circuler, servir de garantie, générer de la liquidité, tout en restant exposé à l’évolution de son prix.
Cette productivité change la psychologie de l’investisseur. Elle transforme une réserve passive en outil actif de gestion de trésorerie. Pour certains, c’est une libération. Pour d’autres, c’est une source de risque supplémentaire qu’il faut apprendre à maîtriser.
Les prochaines étapes dépendront de la capacité des protocoles et des plateformes à démontrer leur résilience. Un cycle baissier sur l’or, une crise de confiance sur un émetteur, ou une faille technique sur un smart contract testeront ces nouveaux mécanismes. C’est dans ces moments que la qualité des contrôles de risque se révèle vraiment.
En attendant, la tendance est claire. L’or tokenisé n’est plus seulement un produit d’exposition. Il devient un élément structurant de la liquidité crypto. Et cette mutation ne fait que commencer.
Les investisseurs qui sauront naviguer entre opportunités de levier et prudence de gestion trouveront probablement dans ces nouveaux outils des leviers intéressants. Ceux qui se laisseront emporter par l’enthousiasme sans mesurer les risques de liquidation pourraient découvrir, parfois brutalement, que même l’or peut devenir un collatéral dangereux lorsqu’il est trop fortement levier.
La frontière entre productivité et fragilité reste fine. C’est précisément là que se joue la maturité de ce marché naissant.









