Que se passe-t-il lorsqu’une organisation de défense des droits humains, déjà déclarée illégale, continue de parler depuis l’étranger à la veille d’un scrutin où l’opposition est presque absente ? La question n’est pas théorique. Elle vient d’une voix précise, celle d’Elena Zhemkova, directrice de Memorial, rencontrée à Amsterdam. Elle redoute, après les élections législatives de septembre, une nouvelle vague de répression, avec davantage d’arrestations et davantage d’envois de personnes sur le front en Ukraine.
Elle a soixante-cinq ans. Elle dirige encore Memorial, même si l’organisation a été dissoute par la justice russe l’année dernière et même si elle-même a dû quitter le pays. L’entretien a eu lieu en marge d’une exposition. Le propos n’était pas un commentaire de salon. Il décrivait une mécanique : prison, puis front. Et, autour de cette mécanique, une réécriture de l’Histoire assez vaste pour toucher musées et monuments.
Ce Que Dit Elena Zhemkova Avant Le Scrutin
Elena Zhemkova affirme sa volonté de poursuivre le combat pour les droits humains en Russie. Elle le fait depuis Berlin. Elle le dit aussi depuis Amsterdam, où l’exposition Artists Against the Kremlin: Memory Remains — « Artistes contre le Kremlin : la mémoire demeure » — rassemble des œuvres d’artistes contraints à l’exil, réduits au silence ou persécutés. Selon elle, cette exposition illustre le travail accompli par Memorial hors de Russie.
« La situation empire », dit-elle. Et « après les élections, on assistera à une nette détérioration ». Ces deux phrases, courtes, organisent tout le reste. Elles ne décrivent pas un détail administratif. Elles annoncent, dans son récit, une aggravation concrète de la vie des personnes déjà visées par ce qu’elle nomme un immense mécanisme répressif.
Davantage de personnes seront arrêtées pour des motifs futiles et envoyées en prison. Ils cherchent à envoyer des gens en prison. Pour eux, la prison est une voie vers le front.
Le mois dernier, la Cour suprême russe a interdit à Yabloko, présenté ici comme le seul parti opposé à la guerre, de participer aux élections. Dans ce scrutin, l’opposition au président Vladimir Poutine sera quasi inexistante. Ce cadre électoral n’est pas un arrière-plan. Il est, dans les propos d’Elena Zhemkova, le moment à partir duquel la détérioration devient plus nette.
Une Organisation Dissoute, Un Combat Continué
Memorial a été fondé en 1989. L’organisation a documenté pendant des années les purges staliniennes, puis la répression dans la Russie de Vladimir Poutine, notamment pendant les guerres de Tchétchénie. Elle partage le prix Nobel de la paix 2022 avec le Centre ukrainien pour les libertés civiles et le militant biélorusse détenu Ales Bialiatski.
L’année dernière, Memorial a été dissoute par la justice russe. Elena Zhemkova a quitté le pays. Elle continue de diriger l’ONG depuis Berlin. Le déplacement géographique n’efface pas le nom. Elle le dit autrement : plus on essaiera de faire taire Memorial ou d’effacer son nom en Russie, plus ce nom résonnera fort à l’étranger.
Plus ils essaieront de faire taire Memorial ou d’effacer son nom en Russie, plus il résonnera fort à l’étranger.
Cette phrase n’est pas un slogan de confort. Elle décrit une stratégie de survie publique : lorsque le travail devient illégal sur le territoire, il continue ailleurs, et le nom circule précisément parce qu’on cherche à l’effacer. Le lien entre dissolution judiciaire et continuité depuis Berlin est au centre de son récit.
Après Les Élections, La Crainte D’Une Détérioration Nette
Le calendrier qu’elle fixe est clair. Les élections législatives de septembre. Puis une nette détérioration. Pas seulement un durcissement vague. Davantage d’arrestations pour des motifs futiles. Davantage d’envois en prison. Et, dans sa formulation, la prison n’est pas une fin. Elle est une voie vers le front de la guerre contre l’Ukraine.
« La situation au front est très fragile », ajoute-t-elle. Cette phrase relie deux espaces : l’intérieur du pays, où l’on arrête, et le front, où l’on envoie. Le scrutin, dans cette lecture, n’ouvre pas un débat politique pluraliste. Il précède, selon elle, une phase où le mécanisme répressif cherche encore plus de monde à placer derrière les barreaux, puis plus loin.
Ce qu’elle anticipe après le scrutin
Une situation déjà en train d’empirer. Une détérioration plus nette. Des arrestations pour des motifs futiles. La prison comme passage vers le front. Un front décrit comme très fragile.
Yabloko ne pourra pas participer. L’opposition au président sera quasi inexistante. Ces deux faits, tels qu’ils sont rapportés, donnent à l’avertissement son décor institutionnel. Il ne s’agit pas, dans ses propos, d’une simple mauvaise surprise électorale. Il s’agit d’un paysage où presque plus personne n’incarne, à l’intérieur du jeu électoral, une opposition à la guerre.
Prison, Front, Fragilité
La formule est brutale parce qu’elle est simple. On arrête. On emprisonne. On envoie. Elena Zhemkova insiste sur l’intention : « Ils cherchent à envoyer des gens en prison. » Le motif futile n’est pas un accident de parcours. Il devient, dans cette description, un instrument. La prison cesse d’être seulement une peine. Elle devient un chemin.
Le front n’est pas évoqué comme une abstraction géopolitique. Il est le débouché d’une politique intérieure. La fragilité de la situation au front, telle qu’elle la nomme, donne un sens supplémentaire à la chasse aux incarcérations. Ce n’est pas un commentaire militaire détaillé. C’est le lien qu’elle établit entre répression quotidienne et besoin de corps envoyés plus loin.
On peut relire ces phrases sans les amplifier. Elles tiennent en quelques lignes. Elles suffisent pourtant à dessiner une chaîne : motif futile, cellule, front. Dans un pays où Memorial a déjà été déclaré illégal, cette chaîne n’est pas présentée comme une hypothèse lointaine. Elle est présentée comme ce qui s’aggravera après le vote.
Amsterdam, L’Exposition Et La Mémoire Qui Demeure
Elena Zhemkova s’exprimait en marge d’une exposition au centre culturel De Balie, à Amsterdam. Le titre retient deux idées : des artistes contre le Kremlin, et une mémoire qui demeure. Les œuvres viennent d’artistes contraints à l’exil, réduits au silence ou persécutés. Ce n’est pas un décor de vernissage. C’est, selon elle, l’image même du travail de Memorial hors de Russie.
Les œuvres racontent souvent une histoire triste et tragique de répression. Elle ajoute aussitôt l’autre face : solidarité, amour, amitié, famille. L’exposition n’est donc pas seulement un catalogue de blessures. Elle est aussi, dans ses mots, le lieu où ces liens restent visibles alors que les personnes sont dispersées.
Si nous ne comprenons pas le passé et n’en tirons pas les leçons, nous répéterons les mêmes erreurs. Et notre présent et notre avenir seront terribles.
Cette phrase relie le travail ancien de Memorial — documenter les purges staliniennes, puis la répression plus récente, y compris pendant les guerres de Tchétchénie — au présent. Comprendre le passé n’est pas, ici, un exercice de musée. C’est une condition pour ne pas répéter. Refuser cette compréhension, c’est accepter, selon elle, un présent et un avenir terribles.
Réécrire L’Histoire, Remplacer Un Musée, Détruire Des Monuments
Elena Zhemkova parle d’une propagande très puissante et sophistiquée. Elle parle aussi d’un immense mécanisme répressif. Les deux vont ensemble. L’un saisit les corps. L’autre saisit les récits. L’exemple qu’elle donne n’est pas abstrait : un projet visant à remplacer le musée du Goulag de Moscou par une nouvelle exposition documentant les crimes nazis commis contre l’Union soviétique durant la Seconde Guerre mondiale.
« Ce n’est qu’une partie de ce qu’ils font », dit-elle. Le processus de réécriture de l’Histoire est, selon elle, bien plus vaste, bien plus profond. Il s’agit aussi de la destruction de monuments. Remplacer un lieu de mémoire du Goulag n’est donc pas un incident isolé. C’est un fragment d’un travail plus large sur ce que l’on a le droit de montrer, de nommer, de laisser debout.
Ce que recouvre, selon elle, la réécriture
- Une propagande puissante et sophistiquée
- Le remplacement annoncé du musée du Goulag de Moscou
- Une exposition tournée vers les crimes nazis contre l’Union soviétique
- Un processus plus vaste et plus profond
- La destruction de monuments
Memorial a passé des années à documenter les purges staliniennes. Voir un musée du Goulag menacé de substitution, dans ce récit, n’est pas un détail culturel. C’est le retournement du travail de mémoire en un autre récit d’État. Elena Zhemkova ne développe pas une théorie académique. Elle constate une opération, puis elle prévient qu’elle dépasse de loin un seul bâtiment.
Quand L’Europe Hésite
Alors que la Russie semble intensifier son offensive en Ukraine et mettre à l’épreuve l’unité occidentale par des attaques « hybrides » en Europe, Elena Zhemkova appelle à une réponse ferme. Lorsque l’Europe hésite, Poutine « y voit une faiblesse ». La phrase suivante en tire la conséquence dans son langage à elle.
Et pour Poutine, que signifie la faiblesse ? Cela signifie que la victoire est à portée de main et qu’il faut aller plus loin.
Elle ne décrit pas l’hésitation européenne comme une nuance diplomatique anodine. Elle la décrit comme un signal lu par le Kremlin. Faiblesse, puis victoire perçue comme proche, puis volonté d’aller plus loin. Dans le même mouvement, elle relie l’offensive en Ukraine, les pressions sur l’unité occidentale et le mécanisme répressif à l’intérieur du pays.
Le mot « hybride » apparaît pour nommer des attaques en Europe destinées à éprouver l’unité. Elle n’en dresse pas la liste. Elle en tire une exigence : une réponse ferme. L’absence de fermeté, dans sa lecture, n’apaise pas. Elle encourage à poursuivre.
Berlin, Huit Pays, Une Réunion Hebdomadaire
Elena Zhemkova affirme se sentir en sécurité à Berlin. Elle est pourtant éloignée de ses amis, de son foyer et de sa famille, désormais dispersée dans huit pays. « Nous nous retrouvons sur Zoom chaque semaine », raconte-t-elle en riant. Le rire n’annule pas la dispersion. Il montre seulement que le lien a changé de support.
Diriger Memorial depuis Berlin, après une dissolution en Russie, ce n’est pas seulement changer d’adresse. C’est tenir une organisation dont le nom est combattu sur le territoire d’origine, tout en vivant loin des personnes qui constituaient le quotidien. Huit pays. Une réunion hebdomadaire. Une sécurité relative. Une absence concrète.
Le contraste est volontairement simple. D’un côté, le sentiment d’être en sécurité. De l’autre, le foyer perdu, les amis loin, la famille éparpillée. L’exposition d’Amsterdam, avec ses récits de solidarité, d’amour, d’amitié et de famille, fait écho à cette vie coupée en plusieurs fuseaux horaires.
« Une Autre Russie », Même Aujourd’hui
Bien que la situation en Russie semble empirer de jour en jour, elle garde espoir. Cet espoir n’est pas un optimisme décoratif. Il a un contenu. « Nous essayons d’expliquer que tout le monde n’est pas devenu un criminel. Qu’il existe une autre Russie. Même aujourd’hui. »
Ce qui lui donne de l’espoir, c’est le courage de ses camarades militants et les formes de protestation créatives d’artistes, comme ceux qui exposent à Amsterdam. L’espoir n’est donc pas séparé de la peur d’une répression accrue. Il cohabite avec elle. Il s’appuie sur des personnes précises et sur des gestes artistiques faits dans l’exil, sous le silence imposé ou sous la persécution.
Nous essayons d’expliquer que tout le monde n’est pas devenu un criminel. Qu’il existe une autre Russie. Même aujourd’hui.
L’expression « même aujourd’hui » compte. Elle admet la gravité du présent. Elle refuse pourtant de réduire un pays entier à la mécanique qu’elle dénonce. Memorial, dans cette phrase, ne parle pas seulement contre un appareil. Elle parle aussi pour celles et ceux qui, selon elle, n’ont pas basculé.
Ce Que L’Exposition Donne À Voir
Les œuvres présentées racontent souvent une histoire triste et tragique de répression. Elena Zhemkova refuse d’en rester là. L’autre facette, dit-elle, raconte toujours une histoire de solidarité, d’amour, d’amitié, de famille. Le « toujours » est important. Même dans le récit le plus sombre, quelque chose d’humain continue d’apparaître.
C’est pourquoi l’exposition, à ses yeux, illustre le travail de Memorial hors de Russie. Documenter, se souvenir, montrer ce qui a été fait taire : ce travail n’est plus possible de la même manière à l’intérieur. Il se déplace. Il prend la forme d’œuvres. Il prend la forme d’une directrice qui parle depuis Amsterdam et vit à Berlin.
Le titre de l’exposition dit que la mémoire demeure. Memorial, depuis 1989, a cherché précisément cela : empêcher l’oubli des purges, puis empêcher l’oubli des répressions plus proches, y compris pendant les guerres de Tchétchénie. Lorsque la justice russe dissout l’organisation, la mémoire ne disparaît pas d’elle-même. Elle change de lieu. Elle change de langue de présentation. Elle continue.
Le Prix Nobel Et Le Poids D’Un Nom
En 2022, Memorial partage le prix Nobel de la paix avec le Centre ukrainien pour les libertés civiles et Ales Bialiatski, militant biélorusse détenu. Ce partage n’est pas un ornement biographique. Il place l’organisation russe dans un ensemble plus large de voix prises pour cible, emprisonnées ou contraintes de documenter la violence depuis des positions précaires.
Elena Zhemkova dirige encore l’ONG. Le mot « encore » est le mot de la continuité. Dissolution en Russie. Direction depuis Berlin. Prise de parole à Amsterdam. Volonté de poursuivre le combat pour les droits humains en Russie. Le nom Memorial, qu’on cherche à effacer sur place, devient plus audible ailleurs, selon elle, précisément à cause de cette tentative d’effacement.
Un nom que l’on veut faire taire peut circuler plus fort. C’est le paradoxe qu’elle assume. Ce n’est pas une garantie de sécurité pour celles et ceux qui restent. C’est une description de ce qui se joue dès lors que le travail de mémoire est chassé hors des frontières.
Un Scrutin Sans Presque D’Opposition À La Guerre
L’interdiction de Yabloko par la Cour suprême russe, le mois dernier, retire du scrutin le seul parti présenté ici comme opposé à la guerre. Il en résulte un paysage où l’opposition au président Vladimir Poutine sera quasi inexistante. Elena Zhemkova ne s’attarde pas sur le détail procédural. Elle en tire l’ambiance politique du moment qui vient.
Après les élections, la détérioration. Pendant les élections, presque plus de contradicteur institutionnel sur la guerre. Les deux mouvements se renforcent dans son propos. Moins d’espace politique légal. Plus d’espace pour les arrestations. Puis la prison comme voie vers le front.
On peut lire ces éléments comme une seule séquence. Fondation de Memorial en 1989. Décennies de documentation. Dissolution. Exil. Interdiction d’un parti opposé à la guerre. Scrutin. Crainte d’une répression élargie. L’entretien d’Amsterdam se situe à l’un des points de cette séquence, juste avant le vote de septembre.
Propagande Sophistiquée Et Mécanisme Répressif
Elle souligne l’existence d’un immense mécanisme répressif et d’une propagande très puissante et sophistiquée. Les deux termes ne sont pas interchangeables. Le mécanisme arrête, emprisonne, envoie. La propagande prépare les récits qui rendent cela dicible, visible ou invisible selon les besoins.
Remplacer le musée du Goulag de Moscou par une exposition sur les crimes nazis contre l’Union soviétique entre dans cette sophistication. Il ne s’agit pas seulement d’enlever. Il s’agit de substituer. Une mémoire est déplacée. Une autre est installée. Autour, des monuments tombent. Le processus, dit-elle, est plus vaste et plus profond que l’exemple cité.
Memorial a vécu de la documentation. Une société qui réécrit en profondeur ce qui peut être documenté s’attaque donc à la raison d’être de l’organisation. D’où la phrase sur le passé, les leçons, les erreurs répétées, le présent et l’avenir terribles si l’on refuse de comprendre.
Ce Qui Reste Quand On Part
Partir n’est pas une métaphore. Elena Zhemkova a quitté le pays. Elle se sent en sécurité à Berlin. Elle a perdu la proximité du foyer. Ses proches sont dans huit pays. Zoom chaque semaine. Le rire qu’elle glisse là n’allège pas le constat. Il le rend seulement humain, presque ordinaire, comme une habitude prise faute de table commune.
Les artistes de l’exposition sont, eux aussi, dans l’ailleurs : exil, silence imposé, persécution. Leurs œuvres portent la répression et, en même temps, la solidarité. Le parallèle avec Memorial n’est pas forcé. C’est elle qui le trace. L’art devient une manière de continuer le travail de mémoire lorsque l’association a été déclarée illégale.
Continuer le combat pour les droits humains en Russie depuis l’étranger : telle est la ligne qu’elle assume. Pas un abandon. Un déplacement contraint. Avec, au bout, cette idée qu’effacer un nom en Russie peut le faire résonner plus fort hors de Russie.
Une Lecture Du Temps Présent
Le présent, dans ses mots, empire. Il empire de jour en jour. Après les élections, il se détériorera de façon plus nette. La Russie semble intensifier son offensive en Ukraine. Elle met à l’épreuve l’unité occidentale par des attaques hybrides en Europe. À l’intérieur, le mécanisme répressif cherche des prisons à remplir. Au front, la situation est très fragile.
Face à cela, l’hésitation européenne est lue comme une faiblesse. La faiblesse est lue comme une victoire à portée de main. La victoire perçue commande d’aller plus loin. La chaîne est aussi nette que celle qui va de l’arrestation futile à l’envoi au front. Elena Zhemkova demande une réponse ferme. Elle ne détaille pas le catalogue de cette réponse. Elle en fixe le principe.
Le passé, s’il n’est pas compris, recommence. Le musée remplacé, les monuments détruits, l’organisation dissoute, le parti opposé à la guerre écarté du scrutin : tout cela, dans son entretien, appartient à la même famille de faits. On n’efface pas seulement des associations. On efface des prises. On déplace des récits. On disperse des familles.
Pourquoi Ces Phrases Comptent Maintenant
Elles comptent parce qu’elles sont prononcées avant le scrutin de septembre, et non après. Elles comptent parce que la locutrice dirige encore Memorial, malgré la dissolution. Elles comptent parce qu’elles relient trois géographies : la Russie où l’on arrête, l’Ukraine où se trouve le front, l’Europe où l’hésitation est observée et où des attaques hybrides cherchent les failles de l’unité.
Elles comptent enfin parce qu’elles refusent la réduction totale. Oui, la situation empire. Oui, davantage de personnes risquent la prison et le front. Oui, la propagande est sophistiquée. Et pourtant : une autre Russie, même aujourd’hui. Des militants courageux. Des artistes qui inventent encore des formes. Des familles qui se parlent à distance. Des œuvres qui gardent l’amour à côté du tragique.
Fil du propos, sans rien y ajouter
Memorial, fondée en 1989, a documenté les purges staliniennes puis la répression sous Vladimir Poutine, notamment pendant les guerres de Tchétchénie. Dissoute l’année dernière, elle est dirigée depuis Berlin par Elena Zhemkova, 65 ans, contrainte à l’exil.
Elle craint, après les législatives de septembre, plus d’arrestations et des envois au front. Yabloko a été interdit. Elle dénonce un mécanisme répressif, une propagande sophistiquée, une réécriture de l’Histoire, et appelle l’Europe à la fermeté.
Le Passé Comme Avertissement, Pas Comme Vitrine
Documenter les purges staliniennes n’était pas, pour Memorial, un hobby historique. C’était déjà une manière de tenir tête à l’oubli organisé. Documenter ensuite la répression contemporaine, y compris pendant les guerres de Tchétchénie, prolongeait le même geste dans un autre temps. Quand Elena Zhemkova dit que l’avenir sera terrible si l’on ne tire pas les leçons du passé, elle parle depuis cette continuité.
Le projet concernant le musée du Goulag de Moscou prend alors une densité particulière. On ne se contente pas d’ignorer le Goulag. On propose de recouvrir le lieu par un autre récit de souffrance, celui des crimes nazis contre l’Union soviétique. Elle précise que ce n’est qu’une partie de ce qui se fait. Le reste inclut la destruction de monuments. La mémoire n’est pas seulement négligée. Elle est réaménagée.
Dans ce réaménagement, une organisation comme Memorial devient gênante deux fois : une fois parce qu’elle archive ce que l’on veut déplacer, une autre fois parce que son nom même rappelle qu’il a existé un travail indépendant de documentation. D’où la dissolution. D’où l’exil. D’où la phrase sur le nom qui résonne plus fort à l’étranger lorsqu’on tente de l’éteindre en Russie.
L’Exil Comme Poste De Travail
Berlin n’est pas présenté comme une retraite. C’est un poste. Amsterdam n’est pas présenté comme une parenthèse culturelle. C’est une tribune, en marge d’une exposition qui prolonge le travail. Elena Zhemkova affirme vouloir poursuivre le combat pour les droits humains en Russie. Le complément de lieu a changé. L’objet du combat, dans ses mots, n’a pas changé.
Se sentir en sécurité tout en étant loin de tout le monde que l’on aime : telle est la contradiction quotidienne de cet exil. Huit pays pour une seule famille élargie. Un écran pour se revoir. Des artistes qui, sur les murs de De Balie, racontent des trajectoires comparables. Le rire sur Zoom n’est pas une chute légère. C’est la preuve que le lien insiste.
Poursuivre, depuis cet éloignement, consiste aussi à expliquer qu’il demeure une autre Russie. Que tout le monde n’est pas devenu un criminel. Cette explication s’adresse sans doute à ceux qui, hors du pays, seraient tentés de tout confondre. Elle s’adresse aussi à la mémoire de ceux qui, à l’intérieur, n’ont pas la parole publique.
Ce Que L’On Retient De L’Entretien
On retient une femme de soixante-cinq ans qui dirige encore Memorial. On retient une organisation née en 1989, lauréate en 2022 avec d’autres, dissoute l’année dernière. On retient Berlin et Amsterdam. On retient Yabloko écarté. On retient les élections de septembre comme seuil. On retient les motifs futiles, la prison, le front fragile. On retient la propagande sophistiquée et le musée menacé de remplacement. On retient l’appel à ne pas hésiter.
On retient aussi ce qui n’est pas une statistique : le courage des camarades, les formes créatives de protestation, la solidarité visible dans des œuvres pourtant tragiques. On retient huit pays et une réunion hebdomadaire. On retient l’idée qu’effacer un nom peut le faire sonner plus fort. On retient qu’une autre Russie existe, même aujourd’hui.
Rien de cela n’a besoin d’être enflé. Les phrases d’Elena Zhemkova suffisent. Elles décrivent un pays où la situation empire, un scrutin sans presque d’opposition à la guerre, un appareil qui cherche des prisons, un front qui attire ceux que l’on a enfermés, une Histoire que l’on réécrit, une Europe observée lorsqu’elle tremble, et des gens qui, malgré l’éloignement, refusent de se taire.
La mémoire demeure, dit le titre de l’exposition. Memorial tente de faire en sorte que ce titre ne soit pas seulement celui d’un accrochage à Amsterdam. Que le passé documenté serve encore. Que le présent, déjà terrible pour beaucoup, ne devienne pas l’avenir unique. Que les arrestations annoncées après septembre ne soient pas écoutées comme un bruit lointain. Que la faiblesse perçue ne soit pas offerte comme une invitation à aller plus loin.
À la fin, il reste cette voix depuis l’exil, sûre d’être en sécurité à Berlin, incertaine de tout le reste, fidèle à une organisation déclarée illégale, attentive à des artistes persécutés, inquiète pour ceux qui peuvent être saisis pour un motif futile, et pourtant occupée à dire qu’il existe encore, aujourd’hui, une autre Russie.









