Imaginez un gamin des rues de Marseille qui, en quelques années seulement, grimpe jusqu’aux plus hautes marches de la boxe mondiale. Un poids coq aux poings d’acier, capable de faire trembler le Madison Square Garden, puis de disparaître dans l’horreur des camps nazis. Cette trajectoire hors du commun, longtemps restée dans l’ombre, resurgit aujourd’hui grâce à une bande dessinée puissante et immersive.
Un destin marseillais qui traverse le siècle
Francesco Buonagurio naît dans le quartier Saint-Jean, ce dédale de ruelles sur la rive nord du Vieux-Port que les habitants appellent déjà « la petite Naples ». Fils d’immigrés italiens, il grandit au milieu des cafés, des maisons closes et des marins. Très jeune, il descend cirer des chaussures place de la Bourse. C’est là que le bijoutier Rodolphe Pollak le remarque. L’enfant a du caractère, il sait se battre. Le coach le rebaptise immédiatement Kid Francis. L’aventure commence.
En 1925, à seulement dix-huit ans, il devient champion de France des coqs en battant André Routis à Paris. Sa progression est fulgurante. Il collectionne les victoires, côtoie Marcel Pagnol, Maurice Chevalier et Joséphine Baker. Quelques années plus tard, il traverse l’Atlantique et fait la fête avec le Tout-Hollywood. Au total, 104 victoires dont 21 par knockout en 135 combats. Il bat même le champion du monde Archie Bell au Madison Square Garden. Pour beaucoup d’observateurs de l’époque, il figure parmi les meilleurs poids coq de sa génération.
Sa carrière aurait pu être celle d’un légende pure. Elle fut aussi celle d’un homme pris dans les filets d’un milieu trop puissant pour lui.
La proximité dangereuse avec la pègre
Kid Francis n’évolue pas dans un monde isolé. Son oncle, Francesco Spirito, figure majeure du banditisme marseillais aux côtés de Paul Carbone, place très tôt sa main sur la carrière du neveu. Cette protection ouvre des portes, mais elle en ferme d’autres. Un combat truqué monté à son insu contre un imposteur nommé Georgie Mack lui vaut un passage en correctionnelle. Il est finalement acquitté, seul l’organisateur est condamné. L’affaire laisse toutefois des traces.
Le moment le plus retentissant reste le combat de 1932 contre Panama Al Brown pour le titre mondial des coqs, disputé aux arènes du Prado. Face à la domination de l’Américain, Spirito intervient. Menaces sur les juges, chaos dans la salle, début d’incendie. Le verdict n’est pas rendu sur place. La Fédération internationale attribue finalement la victoire à Brown. Kid Francis rompt alors avec son oncle. Cette rupture ne sera jamais pardonnée.
Des années plus tard, quand l’occupation allemande s’installe, cette même proximité avec le milieu qui collabore aurait peut-être pu le sauver. Spirito ne tendra pas la main. L’histoire devient alors d’une cruauté particulière.
Marseille sous occupation : la grande rafle de 1943
Janvier 1943. Les Allemands décident de « nettoyer » le Vieux-Port. Le quartier Saint-Jean, jugé trop populaire, trop italien, trop incontrôlable, est vidé de ses habitants. Hitler lui-même aurait qualifié Marseille de « chancre de l’Europe ». Les immeubles sont dynamités. Des milliers de personnes sont raflées. Parmi elles, l’ancien boxeur.
Kid Francis est déporté en Allemagne. Il ne reviendra jamais. Son corps sera identifié bien plus tard grâce au livre d’or qu’il avait conservé. Paul Le Goupil, dernier témoin à l’avoir vu vivant, permettra le rapatriement de sa dépouille en 1957. Aujourd’hui, il repose à deux pas de chez l’un des auteurs de la bande dessinée qui lui rend enfin justice.
Une bande dessinée ambitieuse et immersive
C’est précisément cette trajectoire que Marius Rivière et Grégory Mardon ont choisi de raconter. Le scénariste, journaliste de formation installé à Marseille depuis un quart de siècle, a découvert le sujet en 2018 alors qu’il travaillait sur le souvenir de la rafle du Vieux-Port. « Parmi les raflés, il y avait ce Kid Francis, neveu de Spirito. Cela faisait beaucoup d’éléments romanesques », confie-t-il. Mais il refusait le folklore facile à la Borsalino. Il voulait partir du point de vue d’un gamin des quartiers pauvres.
Grégory Mardon, de son côté, a passé deux années entières sur le dessin. Ancien boxeur amateur (savate puis boxe anglaise), il a voulu retranscrire les gestes avec précision, y compris les maladresses saisies comme des instantanés photographiques. Les combats contre Routis, Bell ou Brown s’étalent sur plusieurs pages. Le gaufrier muet, les plans larges sur la foule, les pages pleines créent un rythme unique. « Ça aurait pu être sur cinquante pages chacun », s’amuse-t-il.
Le dessin n’est pas purement réaliste. Il cherche l’impression, l’ambiance. Les références vont du cinéma muet aux gravures de Félix Vallotton, des peintures d’Albert Marquet au Raging Bull de Scorsese, en passant par Pagnol et l’architecture Art déco. Les couleurs chaudes de la Méditerranée contrastent volontairement avec les noirs profonds des salles de boxe et des bas-fonds. La séquence finale, consacrée à la déportation, est d’un noir presque macabre. « Ça affecte de dessiner des pages comme ça pendant plusieurs jours », reconnaît Mardon.
« C’est l’histoire d’un homme attachant et combatif qui cherche à s’élever mais est broyé par l’histoire. »
— Grégory Mardon
Plus qu’une biographie : un portrait d’époque
La bande dessinée ne se contente pas de suivre un individu. Elle épouse les mutations de Marseille et de la France entre les deux guerres. Les Années folles, la grande dépression, l’Art déco, le jazz, les clubs, la pègre, puis l’arrivée de l’occupant. Kid Francis se trouve toujours là où l’Histoire bascule. « C’est la petite histoire dans la grande », résume Marius Rivière. « C’est impressionnant de voir à quel point il est partout où il faut être. »
Les auteurs ont fouillé les archives locales, les retranscriptions de combats, les témoignages de l’amicale des déportés. Ils ont voulu éviter le simplisme. L’homme n’est ni un saint ni un pure victime. Sa proximité avec le milieu a nourri sa carrière autant qu’elle l’a condamnée. Rendre hommage, c’était aussi assumer cette complexité.
Pourquoi cette histoire résonne encore aujourd’hui
Dans une ville qui célèbre volontiers ses légendes, Kid Francis restait étrangement absent des mémoires collectives. Les grands noms de la boxe française des années 1920 et 1930 ont souvent été occultés par les générations suivantes. La déportation a achevé de l’effacer. La bande dessinée vient combler ce silence.
Elle rappelle aussi que Marseille sous l’Occupation n’a pas vécu la même histoire que Paris ou Lyon. La rafle du Vieux-Port et la destruction pure et simple d’un quartier entier constituent un épisode encore trop peu raconté. En suivant un boxeur, les auteurs donnent un visage humain à une tragédie collective.
Le livre, publié aux éditions Casterman, compte 240 pages. Il se lit comme un roman graphique ambitieux, presque une superproduction. Les décors sont soignés, les détails nombreux, les ambiances travaillées. On y sent l’odeur des cordes, la chaleur des calanques, la peur des ruelles sous les bottes allemandes.
Des combats dessinés avec une précision rare
L’un des points forts de l’album réside dans la représentation des combats. Grégory Mardon ne se contente pas de cases dynamiques. Il construit une véritable narration visuelle. On suit le rythme des rounds, les changements de garde, les moments de doute. La foule devient un personnage à part entière. Les plans alternent entre le ring et les gradins, créant des ruptures de tempo efficaces.
Cette attention au détail s’explique par l’expérience personnelle du dessinateur. Quinze années de pratique amateur lui ont donné une compréhension intime du corps en mouvement. Il sait où placer le poids, comment un coup part vraiment, où se situent les faiblesses. Le résultat est d’une vérité saisissante, sans jamais tomber dans le simple reportage.
Un hommage nécessaire
Au fil des pages, on comprend que cette bande dessinée n’est pas seulement un exercice de mémoire sportive. C’est un acte de réparation. Kid Francis a payé le prix de ses origines, de ses fréquentations et d’une époque qui ne pardonnait rien. Sa carrière fulgurante a été gâchée, sa fin a été atroce. Pourtant, il a existé. Il a frappé, il a gagné, il a perdu, il a aimé Marseille.
En refermant l’album, on se surprend à chercher d’autres traces de lui. Des photos d’époque, des coupures de presse, des témoignages. On a envie de savoir ce qu’il pensait en montant sur le ring face à Panama Al Brown, ce qu’il a ressenti le jour de la rafle, ce qu’il a vécu dans les derniers mois. La bande dessinée ouvre des portes. Elle ne les ferme pas toutes.
Marseille a toujours cultivé ses mythes. Certains sont glorieux, d’autres sulfureux. Kid Francis appartient aux deux catégories à la fois. C’est peut-être ce qui le rend si fascinant. Un champion qui a touché le ciel et qui a fini dans l’enfer des camps. Un homme du peuple qui a côtoyé les stars et les gangsters. Un oublié que la fiction graphique ramène enfin à la lumière.
Kid Francis
Marius Rivière et Grégory Mardon
Éditions Casterman – 240 pages – 25,95 €
Cette œuvre arrive à un moment où la mémoire des sportifs disparus dans les camps commence enfin à être mieux documentée. D’autres noms émergent progressivement. Mais peu d’histoires possèdent cette densité romanesque, cette ancrage géographique si fort, cette capacité à parler à la fois de boxe, de ville et d’Histoire.
En suivant Kid Francis du quartier Saint-Jean jusqu’aux arènes du Prado, puis jusqu’aux ténèbres de la déportation, le lecteur traverse un demi-siècle de bouleversements. Il découvre une Marseille populaire, bruyante, dangereuse et attachante. Il comprend pourquoi certains destins restent gravés longtemps après que les noms aient disparu des chroniques sportives.
La bande dessinée ne prétend pas tout expliquer. Elle montre. Elle fait ressentir. Elle laisse des images qui restent. Un gamin qui cire des chaussures. Un jeune champion qui lève les bras. Un homme qui regarde son oncle avec défiance. Une foule qui hurle. Un quartier qui disparaît sous les explosions. Un silence final.
C’est peut-être cela, la force de ce récit : il ne cherche pas à juger. Il raconte. Et en racontant, il redonne une place à celui qui n’en avait plus. Kid Francis n’est plus seulement un nom dans une liste de raflés. Il redevient un boxeur, un Marseillais, un homme. Et c’est déjà énorme.
Pour qui aime la boxe, l’histoire locale ou les destins brisés, cet album s’impose comme une lecture essentielle. Il rappelle que derrière chaque titre, chaque victoire, chaque défaite, il y a des vies. Certaines s’achèvent dans les ovations. D’autres dans l’oubli le plus total. Jusqu’à ce qu’un scénariste et un dessinateur décident de les faire revivre.
Kid Francis a perdu son dernier combat. Mais grâce à cette bande dessinée, sa mémoire vient de gagner une manche décisive. Et Marseille, une fois de plus, retrouve l’un de ses enfants oubliés.









