Imaginez un lundi d’août où une agence fédérale habituellement discrète décide soudain de se dresser contre l’un des États les plus puissants du pays. Ce n’est pas une crise pétrolière ni un krach boursier classique. C’est une bataille autour de plateformes qui permettent de parier sur l’issue d’événements réels, des matchs de foot aux annulations de vols. Le 11 août 2026, le président de la Commodity Futures Trading Commission a signé un ordre d’urgence qui place directement Washington face à Albany. En jeu : la survie juridique de Kalshi et, plus largement, l’avenir de tous les marchés de prédiction aux États-Unis.
Une confrontation inédite entre le fédéral et les États
La Commodity Futures Trading Commission n’a pas l’habitude de faire la une en plein mois d’août. Son rôle habituel consiste à surveiller les contrats à terme agricoles et les swaps de taux d’intérêt, ces mécanismes financiers discrets qui font tourner l’économie américaine en arrière-plan. Pourtant, le 11 août 2026, le président Mike Selig a déclenché une procédure exceptionnelle. Il a ordonné à KalshiEX de poursuivre ses activités à l’échelle nationale, en se fondant sur les principes fondamentaux de la Commodity Exchange Act.
Le déclencheur ? Une plainte déposée le 31 juillet par la procureure générale de New York, Letitia James. Elle accuse Kalshi d’avoir proposé des marchés liés au sport sans licence de la New York State Gaming Commission. James réclamait une injonction temporaire d’application nationale et plus de 36 milliards de dollars de dommages. Pour Kalshi, c’était une menace existentielle : si le tribunal acceptait, la plateforme aurait dû suspendre toutes ses opérations, pas seulement à New York.
La réponse de la CFTC a été immédiate et purement juridictionnelle. Selig a qualifié l’approche new-yorkaise de tentative d’imposer un « rideau de fer de lois étatiques sur les jeux » avant que les tribunaux fédéraux n’aient tranché. L’agence affirme que les marchés de prédiction sont des swaps réglementés au niveau fédéral, pas des produits de jeu. Laisser un État unique les fermer reviendrait, selon elle, à saper le marché national uniforme que le Congrès a voulu créer avec la Commodity Exchange Act.
Ce n’est pas un débat sur l’existence même de ces marchés. C’est une guerre d’attribution de compétences. Et la réponse va redessiner l’ensemble du secteur. La CFTC a déjà assigné neuf États. FlightAware a ouvert un front totalement différent autour des droits sur les données. Polymarket, le leader en volume, se retrouve pris dans le même feu croisé avec un statut réglementaire distinct mais une exposition juridique identique. Tout se joue dans les salles d’audience, bien plus vite que n’importe quel processus législatif.
Ce que contient vraiment l’ordre d’urgence de la CFTC
La base légale repose sur la section 8a(9) de la Commodity Exchange Act. Cette disposition autorise la Commission à prendre des mesures d’urgence pour protéger l’intégrité des marchés et garantir un fonctionnement ordonné. L’agence l’a utilisée avec parcimonie dans son histoire, notamment lors de la crise des contrats à terme pétroliers de 2020, quand le West Texas Intermediate a basculé en territoire négatif pour la première fois.
Cette fois, l’urgence a été déclenchée par une notification de Kalshi elle-même. Après le dépôt de la plainte new-yorkaise, la plateforme a informé la CFTC que le procès menaçait directement sa capacité à fonctionner en tant que marché de contrats désigné. La demande d’injonction nationale, si elle avait été accordée, aurait forcé la suspension totale des échanges.
L’ordre de la CFTC ne tranche pas sur le fond des accusations de jeu illégal. Il ne proclame pas que les marchés de prédiction sont définitivement exemptés de toute réglementation étatique. Il affirme simplement que, tant que les tribunaux fédéraux n’auront pas tranché la question de compétence, une bourse enregistrée auprès de la CFTC ne peut pas être fermée unilatéralement par un seul État. La Commission présente cela comme une question de stabilité des marchés : une fermeture brutale nuirait aux clients détenteurs de positions ouvertes et éroderait la confiance du public dans le marché des dérivés.
Dans sa déclaration, Selig a insisté sur le caractère interétatique de ces plateformes. Elles mettent en relation l’offre d’un résident d’un État avec la demande d’un résident d’un autre État, puis soumettent les transactions à une chambre de compensation qui garantit les opérations pour des clients à travers tout le pays. Pour lui, il s’agit clairement de marchés financiers relevant de l’autorité fédérale. L’ordre rappelle aussi que ce n’est pas la première intervention de ce type : la CFTC avait déjà agi plus tôt en 2026 pour empêcher Kalshi d’annuler des trades après une décision de justice dans le Michigan.
La carte des procès : neuf États déjà ciblés
Le bras de fer avec New York n’est que la face la plus visible d’un conflit bien plus large. La CFTC a désormais engagé des procédures contre neuf États : Arizona, Connecticut, Illinois, Kentucky, Minnesota, Nouveau-Mexique, New York, Rhode Island et Wisconsin. Elle a également déposé des mémoires d’amicus dans les cours d’appel fédérales des sixième et neuvième circuits, ainsi que devant la Cour suprême judiciaire du Massachusetts.
Le schéma se répète quasiment à l’identique. Un procureur général ou une commission des jeux accuse les marchés de prédiction, surtout ceux liés au sport, d’opérer comme des plateformes de paris non licenciées. L’État demande des injonctions, des amendes, ou les deux. La CFTC intervient alors en affirmant que son autorité réglementaire sur les marchés de contrats désignés prévaut sur le droit des jeux des États.
La thèse des États est simple. Les lois sur les jeux existent depuis des décennies et définissent souvent le pari de façon large : toute mise sur l’issue d’un événement futur. Les paris sportifs étaient illégaux dans la plupart des États jusqu’à ce que la Cour suprême invalide le Professional and Amateur Sports Protection Act en 2018 dans l’affaire Murphy v. NCAA. Depuis, les États ont construit des régimes de licences et de taxes complexes qui génèrent des milliards de dollars. Pour eux, un marché de prédiction qui propose des contrats sportifs sans licence n’est rien d’autre qu’un bookmaker clandestin.
La CFTC répond que ces plateformes ne sont pas des bookmakers. Ce sont des bourses de dérivés qui offrent des contrats d’événements, un instrument financier que la Commodity Exchange Act autorise explicitement l’agence à réglementer. La distinction est cruciale : les bourses de dérivés fonctionnent sous un cadre fédéral qui impose des règles de protection des clients, des exigences de marge, des obligations de compensation et une surveillance des transactions, autant d’éléments absents du droit des jeux des États.
Le Minnesota a été le premier État à tester cette théorie en justice. Un juge y a donné raison à l’État, estimant que les contrats sportifs de Kalshi étaient des produits de jeu soumis à la réglementation locale. Kalshi a fait appel, et la CFTC a déposé un mémoire en soutien. L’affaire est désormais devant le sixième circuit. La première décision d’appel sur la classification des marchés de prédiction pourrait créer un précédent déterminant pour toutes les affaires suivantes.
La répartition géographique des procès a son importance. Neuf États répartis sur quatre circuits fédéraux signifient qu’une décision favorable à la CFTC dans un circuit n’empêchera pas un autre de trancher différemment. Un conflit de circuits enverrait presque certainement la question devant la Cour suprême, un processus qui pourrait prendre des années. En attendant, le paysage juridique reste fragmenté : certaines plateformes opèrent sous enregistrement fédéral dans certains États et font face à des actions coercitives dans d’autres.
FlightAware ouvre un nouveau front : les droits sur les données
Pendant que la CFTC et les États s’affrontent sur la compétence, un autre type de contentieux a surgi d’une source inattendue. FlightAware, l’entreprise de suivi de vols, a déposé plainte en accusant Kalshi d’utiliser ses données sans autorisation pour régler des marchés de prédiction sur les annulations de vols individuels.
Le litige porte sur des marchés lancés le mois précédent, permettant aux utilisateurs de trader sur le risque d’annulation d’un vol précis. Kalshi indiquait aux utilisateurs que les résultats étaient « vérifiés via FlightAware ». Selon la plainte, FlightAware n’a jamais accepté que ses données servent à cela et n’a pas été informée que ses informations détermineraient les paiements aux traders.
La plainte invoque rupture de contrat, atteinte à la marque et concurrence déloyale. FlightAware estime que le simple fait de la nommer comme source de vérification a créé l’impression d’un partenariat commercial, nuisant à la réputation d’une société dont les services sont utilisés dans l’aviation commerciale et privée.
Au-delà des arguments contractuels, FlightAware a soulevé des questions de sécurité. L’entreprise affirme que permettre de gagner de l’argent sur les annulations de vols crée des incitations à tenter d’influencer les opérations aériennes, même si Kalshi exclut les paiements pour les annulations liées à des actes malveillants. Elle parle d’« indignation et d’inquiétude généralisées » face au risque que ces contrats encouragent des comportements dangereux capables de bloquer des voyageurs, de perturber les compagnies et de menacer la sécurité.
Cette affaire dépasse le cas précis de FlightAware. À mesure que les plateformes élargissent leurs catégories de contrats d’événements, elles s’appuient de plus en plus sur des sources de données tierces pour déterminer les résultats. Météo, résultats électoraux, indicateurs économiques, résultats d’entreprises : tout passe par des fournisseurs privés. Si les tribunaux décident qu’utiliser ces données pour régler des contrats nécessite une autorisation explicite, le coût opérationnel de lancement de nouveaux marchés explosera. Chaque nouvelle catégorie demanderait des accords de licence avant même le premier trade.
Le cas FlightAware met aussi en lumière une tension plus large : celle entre les marchés de prédiction et les acteurs dont l’activité réelle génère les événements tradés. Les compagnies aériennes n’ont pas demandé que leurs horaires deviennent des produits de pari. Les athlètes n’ont pas consenti à ce que leurs performances soient cotées sur des bourses de dérivés. La question des droits sur les données est, au fond, celle du contrôle de la valeur commerciale de l’information sur le monde réel.
Les 36 milliards de New York : un chiffre stratégique
La plainte new-yorkaise contre Kalshi inclut une demande de dommages-intérêts supérieure à 36 milliards de dollars. Ce montant mérite qu’on s’y attarde, car il révèle la façon dont l’État calcule le préjudice économique qu’il attribue aux marchés de prédiction.
Le chiffre semble dériver du volume total des contrats tradés sur Kalshi que l’État considère comme des paris non licenciés. Sous les lois new-yorkaises sur les jeux, l’État peut demander la restitution des profits, des pénalités civiles par infraction, et les recettes fiscales qui auraient été collectées si Kalshi avait obtenu une licence de jeu. En 2025, les opérateurs de paris sportifs licenciés de New York ont payé un taux effectif de 51 % sur leur revenu brut de jeu, le plus élevé du pays. Appliquer ce taux rétroactivement au volume total de Kalshi fait rapidement grimper le total dans les dizaines de milliards.
L’arithmétique compte parce qu’elle montre les enjeux économiques qui motivent les États. New York a collecté environ 2,4 milliards de dollars de recettes fiscales sur les paris sportifs au cours de l’exercice 2025. Les opérateurs licenciés ont payé pour le droit d’offrir des paris aux résidents, et ils ont répercuté une partie de ces coûts sur les consommateurs via des spreads plus larges et des cotes moins favorables. Un marché de prédiction qui propose des contrats similaires sans payer de taxes étatiques ni obtenir de licence représente, aux yeux de l’État, à la fois une perte de recettes et une concurrence déloyale.
C’est aussi pourquoi l’argument de préemption de la CFTC porte des enjeux aussi élevés. Si les tribunaux fédéraux jugent que les marchés de prédiction sont exemptés de la réglementation étatique sur les jeux, les États perdent une base fiscale sur une catégorie de produit en croissance rapide. Kalshi a traité 1,7 milliard de dollars de volume notionnel en juin 2026 seulement. Les chiffres de Polymarket sont encore plus élevés. Si ces plateformes continuent d’opérer sans licences de jeu, les États perdent à la fois les recettes et le levier réglementaire pour imposer des standards de protection des consommateurs différents de ceux de la CFTC.
Le montant de 36 milliards est presque certainement irrécouvrable en pratique. Les tribunaux accordent rarement des dommages de cette ampleur dans des affaires de régulation, et le chiffre d’affaires réel de Kalshi n’est qu’une fraction de son volume de trading. Mais le nombre a une fonction stratégique : il signale aux autres plateformes que le coût d’opérer sans licence étatique pourrait être ruineux, et il met la pression sur la CFTC pour négocier un cadre qui laisse aux États un rôle dans la supervision des contrats d’événements liés à des activités qu’ils réglementent déjà.
Polymarket dans la ligne de mire
Polymarket est le plus grand marché de prédiction en volume de trading, mais il occupe une position réglementaire différente de celle de Kalshi. Alors que Kalshi fonctionne comme un marché de contrats désigné enregistré auprès de la CFTC et basé aux États-Unis, Polymarket tourne sur Polygon, un réseau de scaling Ethereum, et restreint l’accès des utilisateurs américains à son interface principale depuis un règlement de 2022 avec la CFTC, qui lui a coûté une amende de 1,4 million de dollars.
Ce règlement n’a pas mis fin à l’exposition de Polymarket dans le conflit de compétences. Le statut réglementaire américain de la plateforme reste ambigu, et les théories juridiques testées dans les affaires Kalshi s’appliquent avec la même force à toute plateforme qui offre des contrats d’événements à des résidents américains. Si les tribunaux décident que les marchés de prédiction sont des produits de jeu soumis au droit des États, la décision s’appliquera qu’elle soit enregistrée auprès de la CFTC ou qu’elle opère depuis l’étranger.
L’échelle de Polymarket la rend impossible à ignorer pour les régulateurs. La plateforme a traité 4,3 milliards de dollars de volume sur son seul marché « World Cup Winner », un record pour un contrat unique. Son volume mensuel a dépassé les 8 milliards de dollars plusieurs mois en 2026. Selon des informations du secteur, elle cherche à lever 1 milliard de dollars pour une valorisation de 20 milliards, ce qui en ferait l’une des entreprises privées les plus valorisées du secteur crypto.
L’asymétrie réglementaire entre Kalshi et Polymarket crée un marché à deux vitesses. Kalshi se soumet à la surveillance de la CFTC, finance une infrastructure de conformité et affronte des actions étatiques. Polymarket fonctionne avec une charge réglementaire plus légère mais ne peut pas servir légalement les clients américains sur sa plateforme principale. Si la CFTC gagne le combat de préemption et que les marchés de prédiction sont classés comme dérivés fédéraux, Polymarket aurait une voie claire vers un enregistrement américain. Si les États gagnent et que ces marchés sont classés comme jeux, la structure offshore devient une caractéristique permanente plutôt qu’un arrangement temporaire.
La Coupe du monde a illustré cette dynamique. Les marchés de prédiction ont capturé 27 % du volume total de paris sportifs pendant le tournoi, selon des données sectorielles, contre moins de 5 % lors de l’édition 2022. Ce taux de croissance rend la question de compétence urgente pour les deux camps. Les États voient une catégorie de jeu qui progresse plus vite que n’importe quel produit licencié. La CFTC voit un marché de dérivés qui valide la thèse de la demande pour les contrats d’événements. Aucun des deux ne peut se permettre de perdre.
L’argument le plus solide des États
Le récit préféré de l’industrie des marchés de prédiction présente le conflit de compétences comme une opposition entre efficacité fédérale et empiètement étatique. Pourtant, la position juridique des États n’est pas frivole, et sa version la plus convaincante mérite d’être examinée.
Les États réglementent les jeux parce que le jeu crée des coûts sociaux qu’ils assument. Traitement des addictions, forces de l’ordre, protection des consommateurs contre la fraude, externalités liées aux problèmes de jeu : tout cela pèse sur les budgets étatiques. En échange, les États collectent des recettes fiscales et imposent des conditions de licence qui financent la supervision. C’est le même modèle que pour les casinos, les loteries et les opérateurs de paris sportifs.
Les marchés de prédiction qui proposent des contrats sur des événements sportifs ressemblent, du point de vue d’un régulateur des jeux, à des paris sportifs classiques. Un utilisateur dépose de l’argent, choisit un résultat, et reçoit un paiement si ce résultat se produit. Le fait que le contrat soit structuré comme un dérivé et compensé via une chambre enregistrée auprès de la CFTC ne change ni l’expérience utilisateur ni les coûts sociaux. Une personne qui développe un problème de jeu via des marchés de prédiction impose les mêmes charges à l’État qu’une personne qui le développe via DraftKings ou FanDuel.
Les États soulignent aussi le caractère sélectif de la préemption revendiquée par la CFTC. L’agence ne prétend pas que tous les contrats d’événements sont des dérivés, seulement ceux offerts sur des bourses enregistrées. Mais si la définition d’un dérivé dépend du lieu où il est proposé plutôt que de sa nature, la classification devient circulaire : un pari sportif est un dérivé si Kalshi l’offre, mais un produit de jeu si DraftKings l’offre, alors même que la substance économique est identique.
Cet argument a trouvé un écho judiciaire. Le tribunal du Minnesota qui a statué contre Kalshi a cité la similarité fonctionnelle entre les contrats de marchés de prédiction et les paris sportifs traditionnels, concluant que la classification juridique de l’instrument devait reposer sur sa substance économique plutôt que sur le statut réglementaire de la plateforme qui le propose.
Si la Cour suprême finit par se saisir de l’affaire, elle devra probablement trancher directement cette circularité. La réponse pourrait passer par une ligne de démarcation fondée sur la conception du contrat, les exigences de marge ou les obligations de compensation, plutôt que sur le simple enregistrement de la plateforme. Un cadre de ce type forcerait les deux camps à des concessions.
Ce qu’il faut surveiller dans les mois à venir
La motion de transfert de New York. Kalshi a demandé que le procès de l’État soit transféré devant un tribunal fédéral. Si la motion aboutit, l’affaire sera entendue par un juge fédéral potentiellement plus réceptif à l’argument de préemption de la CFTC. Si elle échoue, le dossier reste devant un tribunal d’État new-yorkais, sous le droit des jeux local.
La décision du sixième circuit sur le Minnesota. La première décision d’appel sur la classification des marchés de prédiction influencera toutes les affaires suivantes. Une victoire de Kalshi créerait une autorité persuasive pour la position de la CFTC à l’échelle nationale. Une défaite encouragerait d’autres États à engager des actions coercitives.
L’éventuelle réglementation formelle de la CFTC sur les contrats d’événements. La Commission a signalé son intérêt pour l’adoption de règles précisant quels contrats d’événements relèvent des dérivés réglementés. Si elle agit avant que les tribunaux ne tranchent, elle pourrait restreindre ou élargir la catégorie d’une manière qui affecte directement le conflit de compétences.
La phase de discovery dans l’affaire FlightAware. Le dossier sur les droits de données passera par la découverte de preuves, ce qui pourrait révéler comment les marchés de prédiction sourcent et utilisent les données tierces sur l’ensemble de leur gamme de produits. Le précédent pourrait toucher toutes les plateformes qui s’appuient sur des flux de données externes pour régler leurs contrats.
La décision de Polymarket sur une éventuelle licence américaine. Si Polymarket demande un enregistrement auprès de la CFTC ou poursuit une licence de jeu étatique, ce choix indiquera quel cadre réglementaire la plus grande plateforme en volume estime susceptible de l’emporter.
Un enjeu qui dépasse largement Kalshi et Polymarket
Au fond, cette guerre de territoire ne concerne pas seulement deux plateformes. Elle pose la question de savoir si les marchés de prédiction formeront une classe unique de dérivés nationaux, ou un patchwork de licences de jeu étatiques. La distinction porte des implications pour chaque plateforme de contrats d’événements aux États-Unis.
Si le modèle fédéral l’emporte, les plateformes pourront opérer sous un cadre unique, avec des règles de protection des clients, de marges et de surveillance homogènes. Elles éviteront de devoir négocier des licences dans cinquante juridictions différentes et de s’adapter à des taux de taxation très variables. En contrepartie, elles resteront soumises à la supervision d’une agence spécialisée dans les marchés financiers plutôt que dans les externalités sociales du jeu.
Si le modèle étatique l’emporte, chaque plateforme devra obtenir des licences là où elle souhaite proposer des contrats sportifs, payer les taxes correspondantes et se conformer à des règles de publicité, de limites de dépôt et de protection des joueurs problématiques. Le coût d’entrée grimpera, mais les États conserveront le contrôle sur une activité qui génère des coûts sociaux qu’ils assument.
Entre les deux, un compromis est possible. La CFTC pourrait définir plus précisément quels contrats d’événements relèvent vraiment des dérivés, en s’appuyant sur des critères de conception, de marges ou de compensation. Les États pourraient conserver une compétence sur les contrats les plus proches des paris sportifs traditionnels. Mais pour l’instant, les deux camps semblent déterminés à faire tranché les tribunaux plutôt qu’à négocier.
La vitesse à laquelle cette bataille progresse est frappante. En quelques semaines, une plainte d’État a entraîné un ordre d’urgence fédéral, une série d’actions contre neuf juridictions, un contentieux distinct sur les données, et une attention renouvelée sur le statut de la plus grande plateforme du secteur. Le Congrès, lui, n’a pas encore légiféré de façon significative sur le sujet. Les marchés de prédiction sont en train de construire leur architecture juridique dans les salles d’audience, pas dans les hémicycles.
Pour les utilisateurs, l’incertitude reste réelle. Les positions ouvertes peuvent théoriquement être menacées si une injonction nationale était un jour accordée. Les nouvelles catégories de marchés, notamment celles qui s’appuient sur des données privées, deviennent plus risquées à lancer. Et les plateformes offshore, même si elles restreignent l’accès américain, restent exposées dès qu’elles attirent des résidents des États-Unis.
Pour les États, l’enjeu est double : préserver une base fiscale croissante et conserver le pouvoir de réglementer une activité qu’ils considèrent comme du jeu. Pour la CFTC, il s’agit de défendre l’intégrité d’un marché national de dérivés et d’empêcher qu’un seul État ne puisse le démanteler. Pour les plateformes, c’est une question de survie opérationnelle et de modèle économique.
Le prochain rebondissement pourrait venir d’une décision d’appel, d’une règle formelle de la CFTC, ou d’un jugement dans l’affaire FlightAware. Quelle que soit l’issue, elle ne sera probablement pas définitive. Un conflit de circuits reste probable. Une intervention de la Cour suprême, dans quelques années, n’est pas à exclure. En attendant, le secteur des marchés de prédiction évolue dans un flou juridique que seuls les tribunaux, pour l’instant, sont en train de clarifier, pièce par pièce.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement le sort de Kalshi ou de Polymarket. C’est la définition même de ce qu’est un contrat d’événement aux États-Unis, et de qui a le pouvoir de le réglementer. Une question qui semblait technique il y a encore peu de temps est devenue, en quelques mois, l’un des dossiers les plus structurants pour l’avenir des plateformes de prédiction et, plus largement, pour la frontière entre finance et jeu dans le pays.









