Quand la foi pousse certains à protéger et d’autres à chasser, le même mot peut recouvrir deux mondes. Ziva Sharp l’affirme sans détour: c’est sa foi juive qui l’a motivée à quitter Jérusalem pour se rendre en Cisjordanie occupée, afin de défendre des Palestiniens menacés par des colons radicaux. Cet engagement l’a conduite, avec son groupe, à être prise à partie par ces mêmes colons, qui revendiquent eux aussi être guidés par leur foi. Entre compassion proclamée et violence exercée, le terrain de Jannatah, près de Bethléem, est devenu le théâtre d’un affrontement où les textes sacrés servent de boussole à des chemins opposés.
Des Israéliens Face Aux Colons En Cisjordanie
Mme Sharp et une trentaine d’autres militants appartiennent à un groupe d’Israéliens qui se rendent régulièrement en Cisjordanie pour protéger les Palestiniens victimes d’attaques croissantes de colons violents. De tous âges et de diverses origines sociales, peu d’entre eux sont religieux. Leur présence n’a rien d’un hasard de week-end. Elle répond à une habitude: revenir, encore et encore, là où des familles palestiniennes disent subir pressions, harcèlement et empiètements.
La semaine dernière, au moins cinq militants ont été blessés alors qu’ils allaient porter assistance à des Palestiniens harcelés par des colons, dans le village de Jannatah, près de Bethléem. Ces derniers les ont violemment chassés des lieux, en lançant des pierres et en utilisant du gaz poivré. Un journaliste présent sur place a été blessé au menton par un coup de bâton administré par un enfant colon. Le récit est sec, presque administratif. Sur le terrain, il a laissé des traces: corps marqués, véhicules endommagés, et une question qui revient dans toutes les bouches: qui protège vraiment qui?
Ce que retiennent les militants
Aller en Cisjordanie occupée, protéger une maison, dégager une route, puis reculer sous les pierres. La foi, disent-ils, n’efface pas les coups. Elle explique seulement pourquoi ils sont venus.
Ziva Sharp Et Une Foi Qu’Elle Dit Humaniste
Mme Sharp explique avoir rejoint ces actions pour mettre en pratique son engagement envers son judaïsme, qu’elle décrit comme humaniste et non violent, et pour réduire, dans la mesure de ses possibilités, les dommages que le peuple juif inflige aux Palestiniens. La phrase est lourde. Elle ne parle pas d’un conflit lointain. Elle parle d’une responsabilité qu’elle situe dans son propre peuple, et d’une pratique qu’elle refuse de laisser aux seuls discours.
Nous sommes censés être à l’image de Dieu, suivre ses voies et les voies de Dieu sont celles de la pitié, de la compassion et de la justice.
Ziva Sharp
Cette citation n’est pas un ornement. Dans sa bouche, elle justifie le déplacement depuis Jérusalem, la présence physique auprès d’une famille palestinienne, le risque d’être chassée à coups de pierres. Elle oppose une lecture de la foi à une autre lecture, tout aussi revendiquée par ceux qui les ont attaqués. Les uns parlent de pitié. Les autres agissent, sur le même sol, avec des cailloux et du gaz poivré.
Peu de membres du groupe sont religieux. Ziva Sharp, elle, place explicitement sa motivation dans le judaïsme. Ce décalage interne au collectif n’efface pas le projet commun: se rendre régulièrement en Cisjordanie occupée pour protéger des Palestiniens. L’âge varie. Les origines sociales aussi. Ce qui les relie, d’après le récit de leurs actions, n’est pas un uniformement doctrinal, mais une décision répétée de s’interposer.
Bnei Avraham, Les Enfants D’Abraham
Son mouvement, Bnei Avraham (« Les enfants d’Abraham »), rassemble des juifs religieux revendiquant l’héritage du patriarche Abraham, père du monothéisme, selon la Bible. Une exception au sein de la mouvance des militants de la paix en Israël. Le nom n’est pas anodin. Il rappelle une figure commune, un récit d’origine, une filiation que le groupe entend habiter autrement que par la conquête d’un bout de colline.
Être une exception, dans ce paysage, signifie d’abord ceci: des juifs religieux qui ne se contentent pas de dénoncer de loin, mais qui se rendent sur place, dans des villages de Cisjordanie, pour construire une clôture, dégager une route, rester auprès d’une maison menacée. Le groupe n’est pas immense. Une trentaine de personnes autour de Mme Sharp pour ces actions. Assez, pourtant, pour que des colons montent dans deux voitures et viennent les chasser.
Abraham, dans le récit biblique que le mouvement invoque, est présenté comme père du monothéisme. Bnei Avraham s’en réclame pour justifier une présence aux côtés de Palestiniens. Les colons violents, eux, revendiquent aussi une foi. Les mêmes sources, deux usages. Les militants le diront plus loin: on peut toujours choisir, dans ses textes, ce qui arrange.
Nom du mouvement: Bnei Avraham
Sens: Les enfants d’Abraham
Composition évoquée: juifs religieux se réclamant de l’héritage du patriarche
Place dans le paysage: exception parmi les militants de la paix en Israël
À Jannatah, Une Maison Et Une Clôture
À Jannatah, les militants voulaient construire une clôture pour protéger la maison de la famille Faraj, qui subit des pressions de la part d’extrémistes juifs. Une clôture n’a rien d’héroïque. C’est un geste matériel, presque banal: délimiter, freiner l’accès, signaler qu’une maison n’est pas un terrain vague. Dans ce village près de Bethléem, ce geste a suffi à faire arriver deux voitures.
Un membre de la famille palestinienne, Mohammed Faraj, a été tué lors d’affrontements avec des colons en mars, et plusieurs de ses proches blessés, sans que personne n’ait été arrêté pour ce meurtre, a dit son frère Hassan. La phrase tient en quelques mots. Elle porte un mort, des blessés, une absence d’arrestation. Les militants ne viennent pas dans un décor abstrait. Ils viennent après un deuil déjà inscrit dans la famille.
Les militants dégageaient des obstacles bloquant la route, installés par des colons, qui ont construit une maison préfabriquée sur les terres privées de la famille Faraj, quand deux voitures ont surgi. À leur bord, de jeunes colons, qui ont chassé militants et journalistes. La séquence est rapide. Dégager. Voir surgir. Reculer. Découvrir ensuite les dégâts.
Alors qu’ils faisaient marche arrière, ces derniers ont découvert les vitres de leurs véhicules brisées et leurs pneus crevés. Les soldats israéliens présents sur place ne sont quasiment pas intervenus. La scène se referme sur une double image: des militants qui partent avec des voitures hors d’usage, des militaires qui restent presque hors champ de l’action.
Mohammed Faraj a été tué lors d’affrontements avec des colons en mars. Plusieurs proches ont été blessés. Personne n’a été arrêté pour ce meurtre, selon son frère Hassan.
Un Avant-Poste Détruit Soixante-Quatre Fois
Selon les militants, l’avant-poste des colons, baptisé Kochav Yehuda, a été démantelé 64 fois par les autorités israéliennes et reconstruit à chaque fois, la dernière fois la veille de l’incident. Le chiffre donne le vertige. Soixante-quatre démantèlements. Soixante-quatre reconstructions. La veille encore, l’avant-poste était là, de nouveau.
Une maison préfabriquée sur des terres privées de la famille Faraj. Des obstacles sur la route. Un nom: Kochav Yehuda. Un rythme: détruire, reconstruire, détruire, reconstruire. Les militants décrivent un jeu d’usure où l’autorité qui démonte ne suffit pas à empêcher le retour. La veille de l’accrochage, le cycle avait encore tourné.
Ce détail n’est pas un accessoire de chronique. Il explique pourquoi une clôture autour de la maison Faraj n’est pas, pour eux, un caprice militant. C’est une réponse à une pression qui recommence. Quand un avant-poste revient 64 fois, une famille palestinienne ne discute plus d’un incident isolé. Elle parle d’une présence qui s’obstine.
| Élément | Ce que relatent les faits |
|---|---|
| Lieu | Jannatah, près de Bethléem |
| Famille | Faraj, maison sous pression |
| Avant-poste | Kochav Yehuda, démonté 64 fois, reconstruit |
| Veille de l’incident | Nouvelle reconstruction |
| Soldats présents | Quasi-absence d’intervention |
Les Jeunes Des Collines Et Des Mineurs
La plupart des personnes qui empiètent sur ces terres sont mineures et appartiennent au mouvement radical des « Jeunes des collines », qui veulent expulser les Palestiniens de la Judée-Samarie, le nom biblique que les Israéliens utilisent pour la Cisjordanie. Le portrait n’est pas celui d’une milice d’âge mûr. Ce sont, pour l’essentiel, des mineurs. Des jeunes. Un mouvement radical. Un objectif formulé sans détour: l’expulsion.
Judée-Samarie: le nom biblique. Cisjordanie: le nom usuel de ce territoire occupé par Israël depuis 1967. Les deux expressions désignent le même espace et ne portent pas le même récit. Les Jeunes des collines s’inscrivent dans le premier. Les militants de Bnei Avraham marchent dans le second, tout en restant juifs, parfois sionistes, parfois religieux.
Un enfant colon a frappé un journaliste au menton avec un bâton. La mention n’est pas un détail de couleur. Elle confirme l’âge de certains acteurs. Pierres, gaz poivré, bâton, deux voitures, vitres brisées, pneus crevés: la violence décrite n’a pas besoin d’être brodée. Elle est déjà là, dans la semaine dernière, à Jannatah.
Expulser les Palestiniens de la Judée-Samarie: tel est le but attribué à ce mouvement radical. Face à lui, des Israéliens viennent aider à protéger une maison, à poser une clôture, à ouvrir une route bloquée. Deux projets se croisent sur les terres privées de la famille Faraj. L’un construit un avant-poste qui revient. L’autre tente une barrière de protection.
Avishai Liss, Juif Et Sioniste Sur Place
Avishai Liss, 26 ans, qui a grandi dans une localité sioniste et religieuse du nord d’Israël, milite au sein de Bnei Avraham depuis plus d’un an. Son parcours n’est pas celui d’un militant venu d’un univers étranger au sionisme religieux. Il en vient. Il dit pourtant que ce qui se passe en Cisjordanie n’est pas juif, et n’est certainement pas moral.
En tant que juif, en tant que sioniste, je pense que ce qui se passe actuellement en Cisjordanie n’est pas juif. Et ce n’est certainement pas moral. C’est pour cela que je viens ici, pour aider le peuple palestinien et défendre leurs maisons contre les colons violents.
Avishai Liss
La double identité qu’il avance — juif, sioniste — sert précisément à refuser ce qu’il voit. Il ne parle pas depuis l’extérieur d’Israël. Il parle depuis une éducation de localité sioniste et religieuse du nord du pays. Plus d’un an de militantisme dans le mouvement. Assez pour connaître la route vers Jannatah. Assez pour formuler que défendre des maisons palestiniennes contre des colons violents est, pour lui, une manière d’être fidèle à ce qu’il entend par juif.
Cette phrase — « ce n’est pas juif » — entre en collision avec ceux qui, en face, agissent aussi au nom de la foi. Avishai Liss ne discute pas l’existence de l’autre camp. Il discute sa moralité et son caractère juif. Le désaccord n’est pas géographique. Il est intérieur au même peuple, au même vocabulaire, parfois aux mêmes textes.
Dror Nadel, De L’ultra-Orthodoxie À La Tzedakah
Dror Nadel, 27 ans, a lui grandi dans une communauté ultra-orthodoxe près de Tel-Aviv, mais a quitté ce milieu à l’adolescence. Il estime que son éducation ultra-orthodoxe a façonné sa vision « socialiste ». Le départ n’a pas tout effacé. Il relie encore sa manière de voir le monde à ce qu’il a reçu, notamment à travers son père.
Mon père pratiquait la tzedakah (la charité, un commandement du judaïsme), il donnait de l’argent aux personnes pauvres du quartier.
Dror Nadel
La tzedakah n’est pas, dans sa bouche, une abstraction pieuse. C’est un geste de quartier: donner de l’argent aux pauvres. De cette pratique paternelle, il tire un fil jusqu’à sa présence en Cisjordanie. Aider, protéger une maison, se tenir auprès de gens sous pression: il inscrit cela dans une continuité, même s’il a quitté le milieu ultra-orthodoxe à l’adolescence.
Socialiste, dit-il, à cause de cette éducation. Le mot peut surprendre au sortir d’une communauté ultra-orthodoxe près de Tel-Aviv. Il l’assume. Comme Avishai Liss assume d’être sioniste tout en venant défendre des maisons palestiniennes. Les biographies du groupe ne se ressemblent pas. Jérusalem pour Ziva Sharp. Le nord religieux et sioniste pour Avishai Liss. L’ultra-orthodoxie quittée pour Dror Nadel. Une même route vers Jannatah.
Même Textes, Autre Lecture
Interrogés sur ce qui différencie leur conception du judaïsme de celle des colons violents, les trois militants estiment qu’il s’agit essentiellement d’une question d’interprétation des mêmes textes. Pas un autre livre. Pas une autre tradition inventée pour l’occasion. Les mêmes sources. Un autre choix.
On peut toujours choisir, dans ses sources, ce qui nous arrange.
Ziva Sharp
La phrase de Mme Sharp est d’une sécheresse rare. Elle refuse la naïveté. Les textes ne dictent pas à eux seuls une conduite unique. On y puise. On y sélectionne. Les colons violents y trouvent de quoi justifier l’empiètement, l’expulsion rêvée, la chasse aux militants. Elle y trouve pitié, compassion, justice, et l’obligation de réduire les dommages infligés aux Palestiniens.
Le fait d’être juif ne signifie pas que vous êtes une bonne personne. Cela ne signifie pas que je soutiens vos valeurs. (…) je pense que la religion est quelque chose de vraiment dangereux. C’est quelque chose de vraiment beau, mais elle peut aussi vous conduire dans de très mauvaises directions.
Dror Nadel
Dror Nadel tient les deux bouts: beauté et danger. La religion, selon lui, n’offre aucune garantie morale automatique. Être juif ne suffit pas. Partager une identité ne force pas à partager des valeurs. Cette mise au point vise ceux qui, en face, se réclament aussi du judaïsme tout en lançant des pierres et en utilisant du gaz poivré.
Les trois voix — Sharp, Liss, Nadel — ne disent pas la même biographie. Elles disent la même chose sur le nœud: l’interprétation. Humanisme et non-violence d’un côté. Jeunes des collines et volonté d’expulser de l’autre. Abraham invoqué par le nom du mouvement. Judée-Samarie invoquée par le mouvement radical. Le livre reste. La lecture change.
Occupation, Colonies Et Hausse Des Violences
Israël occupe la Cisjordanie depuis 1967, où plus de 500.000 Israéliens vivent dans des colonies aux côtés de quelque trois millions de Palestiniens. Le cadre n’est pas un arrière-plan flou. Il est daté. Il est chiffré. Occupation depuis 1967. Plus de cinq cent mille Israéliens dans des colonies. Environ trois millions de Palestiniens à leurs côtés, sur le même territoire.
Les violences commises par des colons israéliens contre des Palestiniens ont fortement augmenté depuis l’attaque du 7 octobre 2023 contre Israël menée par le Hamas depuis Gaza. La hausse n’est pas présentée comme un détail saisonnier. Elle est liée à cette date. C’est dans ce climat que les militants disent se rendre « régulièrement » en Cisjordanie, et que la semaine dernière a blessé au moins cinq d’entre eux à Jannatah.
Protéger des Palestiniens victimes d’attaques croissantes de colons violents: telle est la raison d’être du groupe telle qu’elle est exposée. Attaques croissantes. Colons violents. Présence répétée d’Israéliens qui ne sont, pour la plupart, pas religieux, avec toutefois un noyau qui, comme Sharp, Liss ou Nadel, parle explicitement depuis le judaïsme, le sionisme ou l’héritage d’une éducation religieuse.
- Occupation de la Cisjordanie depuis 1967
- Plus de 500.000 Israéliens dans des colonies
- Quelque trois millions de Palestiniens
- Hausse marquée des violences de colons depuis le 7 octobre 2023
- Présence régulière de militants israéliens auprès de familles palestiniennes
Ce Que La Semaine Dernière A Laissé Voir
Revenons à Jannatah, puisque c’est là que le récit se noue. Des militants veulent une clôture autour de la maison Faraj. Ils dégagent des obstacles sur la route. Une maison préfabriquée trône déjà sur des terres privées. Kochav Yehuda a été rebâti la veille, après 64 démontages. Deux voitures arrivent. De jeunes colons chassent tout le monde. Pierres. Gaz poivré. Un bâton tenu par un enfant. Au moins cinq militants blessés. Un journaliste touché au menton. Vitres brisées. Pneus crevés. Soldats presque absents de l’intervention.
On peut relire cette scène sans y ajouter un seul fait. Elle suffit. Elle montre une famille déjà éprouvée par la mort de Mohammed Faraj en mars, des proches blessés, aucune arrestation selon Hassan. Elle montre des Israéliens qui viennent « réduire les dommages ». Elle montre d’autres Israéliens, souvent mineurs, liés aux Jeunes des collines, qui veulent chasser les Palestiniens de la Judée-Samarie.
Guidés par la foi: le début du récit vaut pour les deux camps. Ziva Sharp le dit d’elle-même. Les colons le revendiquent aussi. Le judaïsme humaniste et non violent qu’elle invoque n’annule pas l’autre usage de la foi. Il le combat sur le terrain, à hauteur d’une clôture et d’une route.
Porter Assistance, Puis Reculer
Porter assistance à des Palestiniens harcelés: c’était le motif immédiat de la venue à Jannatah. Reculer: ce fut la fin de la séquence. Entre les deux, la violence des colons a tranché. Le groupe n’est pas resté maître du lieu. Il a été chassé. La formule « violemment chassés des lieux » n’a pas besoin d’amplification. Pierres et gaz poivré parlent d’eux-mêmes.
Les véhicules ont raconté la suite mieux qu’un discours. Vitres brisées. Pneus crevés. On ne découvre cela qu’en faisant marche arrière. Autrement dit: l’attaque s’est poursuivie jusque sur le moyen de partir. Les militants et les journalistes n’ont pas seulement été éloignés. Leurs voitures ont été rendues difficiles à conduire.
Les soldats israéliens présents sur place ne sont quasiment pas intervenus. Cette phrase, répétée parce qu’elle est dans le récit, pèse autant que les pierres. Être présent et n’intervenir presque pas, c’est déjà une forme de cadre. Les militants le constatent. Ils ne décrivent pas une absence totale de militaires. Ils décrivent une quasi-absence d’acte.
Une Exception Dans La Mouvance Pacifiste
Bnei Avraham est présenté comme une exception au sein de la mouvance des militants de la paix en Israël. Pourquoi exception? Parce qu’il rassemble des juifs religieux. Parce qu’il revendique Abraham. Parce que la plupart des autres visages de cette mouvance, d’après le même récit, ne s’alignent pas sur cette identité religieuse explicite.
Peu d’entre eux, dans le groupe élargi d’une trentaine de personnes, sont religieux. L’exception est donc double. Exception dans le paysage pacifiste israélien, du fait du caractère religieux du mouvement. Exception interne, du fait que la majorité des personnes qui se déplacent ne se définissent pas d’abord par la pratique religieuse. Ziva Sharp, elle, le fait.
Cette composition mixte — quelques religieux, beaucoup qui ne le sont pas, tous âges, diverses origines sociales — donne au collectif une allure moins monolithique que le nom biblique du mouvement. On n’y entre pas seulement par la yeshiva. On y entre aussi par une décision concrète: aller protéger des Palestiniens menacés par des colons radicaux.
Réduire Les Dommages, Une Formule Qui Engage
« Réduire, dans la mesure de nos possibilités, les dommages que le peuple juif inflige aux Palestiniens. » La formule de Mme Sharp mérite qu’on s’y arrête sans l’enfler. Elle ne dit pas tout réparer. Elle dit réduire. Elle ne dit pas les dommages d’un adversaire lointain. Elle dit les dommages infligés par le peuple juif. Elle situe l’action dans une limite: la mesure du possible.
À Jannatah, la mesure du possible a tenu dans une clôture commencée, une route dégagée, puis une fuite sous les projectiles. Le possible a une géographie. Il a aussi un rapport de force. Deux voitures de jeunes colons ont suffi à interrompre le geste. Le possible, ce jour-là, s’est arrêté là où commençaient les pierres.
Image de Dieu, voies de la pitié, de la compassion et de la justice: le vocabulaire reste élevé. Le geste, lui, reste bas, au ras du sol: planches, obstacles à écarter, maison à ceinturer. C’est précisément ce contraste que le récit donne à voir. La théologie descend dans la poussière d’un village près de Bethléem.
Le Nom Biblique Du Territoire
Judée-Samarie: les Israéliens utilisent ce nom biblique pour la Cisjordanie. Les Jeunes des collines parlent depuis ce lexique quand ils veulent expulser les Palestiniens. Le nom n’est pas neutre. Il replonge le présent dans un récit ancien. Il transforme un territoire occupé depuis 1967 en page d’Écriture.
Les militants de Bnei Avraham ne quittent pas le monde juif pour autant. Ils en revendiquent une autre page: Abraham, la pitié, la tzedakah, l’image de Dieu. Le conflit de vocabulaire est un conflit de cartes. Une carte dit Judée-Samarie à vider. Une autre dit Cisjordanie occupée où des maisons palestiniennes doivent être défendues.
Plus de 500.000 Israéliens dans des colonies, quelque trois millions de Palestiniens: les chiffres rappellent que le débat n’est pas une querelle de séminaire. Il organise la vie quotidienne de millions de personnes. Les colonies ne sont pas une hypothèse. L’occupation n’est pas une métaphore. Les attaques croissantes depuis le 7 octobre 2023 non plus.
Mars, Un Mort, Pas D’arrestation
Mohammed Faraj a été tué en mars lors d’affrontements avec des colons. Plusieurs proches ont été blessés. Personne n’a été arrêté pour ce meurtre, d’après Hassan, son frère. Ces trois phrases précèdent logiquement la venue des militants. On ne construit pas une clôture par goût du bricolage. On la construit après un deuil et après l’annonce qu’aucune arrestation n’a suivi.
Hassan parle à visage découvert, en frère. Le récit s’appuie sur sa parole pour relier le mort du printemps à la pression qui continue sur la maison. Terres privées. Maison préfabriquée des colons. Obstacles sur la route. Avant-poste Kochav Yehuda. La famille Faraj n’apparaît pas comme un symbole flottant. Elle apparaît comme un foyer précis, dans un village précis, Jannatah.
Protéger la maison de la famille Faraj: l’objectif déclaré des militants. Chasser militants et journalistes: l’objectif atteint par les jeunes colons le jour de l’incident. Entre les deux, la clôture n’a pas eu le temps de devenir une protection durable. Elle est restée un projet interrompu.
Ce Que Les Militants Opposent Aux Colons
Ils n’opposent pas une autre identité nationale à l’identité juive. Ils opposent une autre conduite. Avishai Liss dit: juif, sioniste, et pourtant ce qui se passe n’est pas juif. Dror Nadel dit: être juif ne signifie pas que vous êtes une bonne personne. Ziva Sharp dit: judaïsme humaniste et non violent. Trois manières de casser l’équation automatique entre appartenance et vertu.
Les colons radicaux, eux, revendiquent d’être guidés par leur foi. Le texte ne leur prête pas d’autre discours développé. Il constate la revendication. Il constate aussi les actes: pierres, gaz poivré, bâton, chasse, dégâts aux véhicules, empiètement, maison préfabriquée, obstacles, reconstruction obstinée d’un avant-poste.
La différence, répètent les trois militants, est une interprétation. Ce mot peut sembler trop calme pour un menton fendu par un bâton. Il est pourtant celui qu’ils choisissent. Interpréter, c’est décider ce qu’on tire des sources. Choisir ce qui arrange, dit Sharp. Prendre une très mauvaise direction, dit Nadel à propos de la religion. Venir quand même, disent-ils tous par leurs actes.
Le Quotidien D’un Aller-Retour Depuis Israël
Se rendre régulièrement en Cisjordanie: la régularité compte autant que l’épisode de la semaine dernière. Jérusalem pour Sharp. Une localité du nord pour l’enfance de Liss. Les environs de Tel-Aviv pour celle de Nadel. Puis la route vers un village près de Bethléem. Le militantisme n’est pas décrit comme une installation permanente. Il est décrit comme un va-et-vient.
Une trentaine de personnes. Tous âges. Diverses origines sociales. Peu de religieux. Un mouvement nommé d’après Abraham. Assez de diversité pour éviter le portrait d’une secte. Assez de constance pour que les colons sachent qui ils trouvent devant la maison Faraj. Assez de vulnérabilité pour que cinq d’entre eux au moins sortent blessés.
Défendre des Palestiniens menacés par des colons radicaux: l’infinitif est simple. Sa réalisation ne l’est pas. Elle suppose d’accepter d’être pris à partie par ceux qui, en face, parlent aussi de foi. Elle suppose d’accepter que les soldats présents n’interviennent presque pas. Elle suppose de découvrir, en reculant, que la voiture non plus n’a pas été épargnée.
Beautés Et Dangers De La Religion
Dror Nadel tient une ligne étroite. La religion est vraiment dangereuse, dit-il. Elle est vraiment belle, ajoute-t-il. Elle peut conduire dans de très mauvaises directions. Cette tension n’est pas un exercice d’équilibre mondain. Elle commente directement la scène de Jannatah, où la foi est invoquée des deux côtés, avec des résultats opposés.
Beauté: la tzedakah du père, l’argent donné aux pauvres du quartier, l’idée d’être à l’image de Dieu, les voies de la compassion. Danger: les mauvaises directions, les colons violents, l’enfant au bâton, la volonté d’expulser, l’avant-poste qui revient 64 fois. Le même mot — religion — circule d’un bord à l’autre.
Ziva Sharp n’idéalise pas non plus les sources. On peut toujours y choisir ce qui arrange. Cette lucidité la distingue d’une apologie naïve. Elle continue pourtant de parler au nom de son judaïsme. Elle continue de faire la route. La lucidité n’annule pas l’engagement. Elle l’accompagne.
Depuis Le 7 Octobre, Un Climat Plus Dur
L’attaque du 7 octobre 2023 contre Israël, menée par le Hamas depuis Gaza, sert de jalon. Depuis, les violences commises par des colons israéliens contre des Palestiniens ont fortement augmenté. Le groupe d’Israéliens qui se rend en Cisjordanie s’inscrit dans cette période. Il parle d’attaques croissantes. Il parle de harcèlement. Il parle de pressions sur une famille déjà endeuillée.
Le jalon n’efface pas l’occupation commencée en 1967. Il s’y ajoute. Soixante années et plus d’occupation d’un côté. Une accélération des violences de colons de l’autre. Au milieu, 500.000 colons et trois millions de Palestiniens. Au milieu encore, une trentaine de militants, une clôture, deux voitures, des pierres.
Le récit ne prétend pas résoudre l’histoire. Il fixe une scène. Il fixe des noms: Ziva Sharp, Avishai Liss, Dror Nadel, Hassan Faraj, Mohammed Faraj. Il fixe des lieux: Jérusalem, Jannatah, Bethléem, Cisjordanie occupée, une localité du nord, une communauté près de Tel-Aviv. Il fixe un avant-poste: Kochav Yehuda. Il fixe un mouvement: Bnei Avraham. Il fixe un autre mouvement: les Jeunes des collines.
Ce Qu’il Reste Après Les Pierres
Après les pierres, il reste les phrases. « Mettre en pratique mon engagement envers mon judaïsme. » « Réduire les dommages. » « Ce n’est pas juif. Ce n’est certainement pas moral. » « On peut toujours choisir, dans ses sources, ce qui nous arrange. » « La religion est quelque chose de vraiment dangereux. » Ces phrases ne referment pas Jannatah. Elles expliquent seulement pourquoi certains Israéliens y sont allés.
Il reste aussi les faits bruts, sans commentaire ajouté. Au moins cinq militants blessés. Un journaliste frappé au menton par un enfant colon. Gaz poivré. Route bloquée puis dégagée. Maison préfabriquée sur terres privées. Soixante-quatre démantèlements. Une reconstruction la veille. Quasi-non-intervention des soldats. Mort de Mohammed Faraj en mars. Pas d’arrestation, selon Hassan.
Guidés par la foi, des militants juifs affrontent des colons violents pour protéger des Palestiniens. La phrase initiale n’a pas besoin d’être réinventée. Elle dit le choc. Elle dit le paradoxe apparent. Elle dit surtout une réalité déjà là: dans la Cisjordanie occupée, la foi n’unifie pas les conduites. Elle les dispute.
Et c’est précisément pour cela que le village de Jannatah, la maison Faraj et le nom d’Abraham continueront de se croiser. Non parce qu’un récit plus grand aurait été ajouté, mais parce que les mêmes éléments — textes, terres, jeunes colons, militants, soldats immobiles — suffisent déjà à tenir toute la scène.









