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Crépol Face Aux Propos Haineux Sur Snapchat

À Crépol, l’enquête ne s’arrête plus au bal. Une conversation Snapchat d’une soixantaine de personnes et un autre corso six mois plus tôt changent le dossier. Ce que les juges examinent maintenant.

Et si le drame de Crépol ne commençait pas seulement la nuit où Thomas Perotto a perdu la vie, mais des mois plus tôt, dans un autre village, autour d’un autre bal, puis plus tard encore dans une conversation Snapchat d’une soixantaine de personnes ? Cette question, longtemps reléguée au second plan, revient au cœur du dossier. Des jeunes originaires du quartier de La Monnaie, à Romans-sur-Isère, déjà mis en examen, apparaissent désormais dans un faisceau d’éléments numériques et de témoignages qui parlent d’insultes, de frontières identitaires et d’un langage de rue où le mot Français n’aurait plus le même sens pour tout le monde. Le récit judiciaire s’épaissit. Il ne s’agit plus seulement de reconstruire une rixe. Il s’agit de comprendre ce qui, dans les têtes, dans les téléphones et dans les habitudes de groupe, a pu précéder le sang.

Ce Que Les Juges Examinent Désormais Autour De Crépol

Le 17 juillet, dans un bureau du tribunal de Valence, un jeune homme de 21 ans nommé Yanis B. répond aux questions d’une magistrate. Il fait partie des quatorze mis en examen pour le meurtre de Thomas Perotto à Crépol. Cinq jours plus tôt, la justice l’a avisé, comme d’autres, qu’une mise en examen supplétive était envisagée. L’enjeu n’est pas anodin. Il s’agit d’ajouter la circonstance aggravante de racisme aux chefs déjà retenus de meurtre et de tentative de meurtre. Une telle qualification peut changer la lecture du procès, la stratégie des défenseurs, le récit public et, au bout du chemin, le regard de la cour d’assises de la Drôme.

Face aux magistrats, presque tous les suspects nient avoir proféré ou même entendu des menaces racistes. Un seul reconnaît avoir perçu des propos du type « sale Blanc », « sale Français », auxquels des rugbymen auraient répondu par « sale Arabe » et « sale bougnoule ». Le face-à-face judiciaire se joue alors sur un terrain plus glissant que la seule reconstitution des coups. Les juges interrogent les mis en cause sur leur rapport à leur propre identité. Les téléphones, les conversations, les habitudes de langage deviennent des pièces à part entière.

Un Bal, Puis Un Autre, Six Mois Avant Le Drame

Les enquêteurs n’ont pas limité leur travail à la nuit de Crépol. Ils ont cherché ce qui avait pu précéder. Fin avril 2023, à Saint-Paul-lès-Romans, à une quinzaine de kilomètres, un corso rassemblait des habitants. Une jeune fille présente ce soir-là a raconté qu’un groupe d’une quinzaine de personnes les avait abordés en lançant « Sales Français ! ». Ce détail, isolé, aurait pu rester une altercation de fête. Il prend une autre consistance lorsque six jeunes de La Monnaie apparaissent dans les deux dossiers : celui de Saint-Paul-lès-Romans et celui de Crépol.

Parmi eux, Amar B., lui-même français, a déclaré lors de son audition une phrase qui résume, à elle seule, une fracture vécue comme une habitude : « À chaque bal, c’est les Français contre les Arabes et les Arabes contre les Français. » On peut discuter le caractère généralisant de cette formule. On ne peut pas ignorer qu’elle sort de la bouche d’un mis en cause, et qu’elle décrit un rite d’opposition plus qu’un accident isolé. Les bals villageois, dans cette lecture, ne sont plus seulement des fêtes. Ils deviennent des scènes où des groupes se reconnaissent, se défient, se nomment.

Repère chronologique. Avril 2023 : altercation rapportée à Saint-Paul-lès-Romans. Automne 2023 : drame de Crépol. Mars 2024 : nouvelles interpellations. Juillet : interrogatoires sur l’identité et la circonstance raciste. Septembre : ordonnance de mise en accusation attendue.

Le Mot Français Dans Le Langage Du Quartier

Les investigations numériques, selon le dossier commenté par les parties, font état d’éléments qui soulignent une distinction opérée par des membres du groupe de La Monnaie entre « eux » et « les autres ». Quelques heures après la fuite du groupe hors de Crépol, un membre mineur de la bande revient sur l’affrontement. Il évoque un ami blessé d’un coup de couteau involontaire : « Je crois que c’est Yano qui a charclé sans faire exprès, il voulait charcler un Français, il a charclé [un membre de la bande] sans faire exprès. » La phrase est terrible par sa banalité. Le mot Français y fonctionne comme une cible, pas comme une nationalité partagée.

Quand j’entends le mot Français, je me sens concerné. Quand j’entends bougnoule, Arabe, je me sens concerné. Je n’ai rien à voir avec tout ça, avec les propos racistes. Je suis autant Français que tout le monde.

Yanis B., mis en examen, audition de juillet

Yanis B. affirme se sentir visé des deux côtés. Ilyes Z. parle d’un « délire de marginalisation » : on s’invente des ennemis, on s’invente des problèmes, alors que tout cela serait « dans la tête des gens ». Mathys I. voit plutôt une opposition entre ruraux et citadins, les collines d’un côté, Romans-sur-Isère de l’autre. Jawed K. avance une explication de vocabulaire : dans le langage du quartier, dire « Français » ne serait pas péjoratif, « c’est comme quand vous, vous dites les Maghrébins ». Chaïd A. renvoie au « langage de rue » et assure ne voir « aucun mal » à utiliser le mot. Ces versions ne s’annulent pas. Elles coexistent. Elles disent surtout que le même mot ne produit pas le même effet selon que l’on se trouve dans un prétoire, dans un village ou dans une conversation de groupe.

Une Conversation Snapchat D’Environ Soixante Internautes

Quelques mois plus tard, une conversation Snapchat identifie quatre des quatorze mis en cause parmi 62 participants. Y circulent des propos menaçants à l’encontre des Juifs, de la police et de la France. À ce moment-là, neuf suspects sont déjà mis en examen et placés en détention provisoire. Les enquêteurs viennent d’en interpeller cinq autres, le 11 mars 2024. L’un d’eux, Chaïd A., déjà détenu, est suspecté d’avoir « chouk », c’est-à-dire « balancé » des comparses. Le groupe numérique réagit. Le ton n’est plus celui d’une dispute de bal. Il bascule vers une rhétorique de rupture.

Un internaute anonyme gronde « Pays de juif ». Un autre enchaîne : « Faut que la niker la France wlh wlh. » Puis : « Comment tu veux aller travailler alors que, wallah, 12,50 le paquet d’clopes. L’État, le Coran, il v*ole les citoyens. C’est pour ça, il faut que la niquer sa mère la pute la France. » La suite va plus loin encore : « Faut que leur prendre de l’argent wallah. Faut que les voler, faut que vendre la drogue sa mère, faut tout niquer. » Un autre répond, quelques minutes plus tard : « Moi j’b*ise la France 5-6 millions, wallah j’me casse sa mère en Afrique. » Ces extraits, tels qu’ils figurent dans le dossier commenté, ne sont pas de la littérature de tribune. Ce sont des messages de groupe, écrits vite, avec l’orthographe du fil, la violence du défi et le mélange d’islam de façade, d’antiétatisme et de fantasme de départ.

Ce que la conversation met en circulation

  • Une hostilité explicite envers la France comme entité collective.
  • Des attaques antisémites formulées comme des grognements identitaires.
  • Un appel à voler, vendre de la drogue, « tout niquer ».
  • Le soupçon interne de trahison, le « chouk », qui fracture le groupe.

Pourquoi La Circonstance Raciste Peut Tout Déplacer

En droit français, la circonstance aggravante de racisme ne se décrète pas à partir d’une rumeur. Elle s’appuie sur des faits, des propos, un mobile, un contexte. Les dénégations des mis en cause sont classiques. Presque personne, dans un cabinet d’instruction, n’a intérêt à reconnaître une dimension raciste. Les magistrats le savent. Ils contourment donc les dénis frontaux et cherchent des indices de distinction : qui est désigné comme « Français » ? qui est « charclé » volontairement ? qui appartient au « nous » du quartier ? qui reste l’autre, même quand il habite le même département ?

Si cette circonstance est retenue, le procès ne portera plus seulement sur une bagarre dégénérée entre jeunes d’un village et jeunes d’un quartier. Il portera sur un mobile de haine. Les parties civiles y verront une reconnaissance. Les défenses y verront une stigmatisation collective. L’opinion publique, déjà saturée par l’affaire depuis l’origine, y trouvera un nouvel axe de lecture. Une ordonnance de mise en accusation est attendue en septembre. C’est dans ce document que les juges trancheont, pour de bon, les chefs d’accusation et renverront les mis en cause devant la cour d’assises de la Drôme.

La Monnaie, Romans, Les Collines : Une Géographie Mentale

Romans-sur-Isère n’est pas une abstraction. Le quartier de La Monnaie concentre, depuis des années, une réputation de tensions, de trafics, de solidarité de groupe et de défiance envers les institutions. Crépol, de son côté, incarne le village, le bal, le rugby, la fête locale. Réduire l’affaire à cette carte serait paresseux. Beaucoup d’habitants des deux côtés rejettent la logique des camps. Mais les propos recueillis dans le dossier montrent qu’une partie des mis en cause pense précisément en camps. Ruraux contre citadins. « Français » contre « Arabes ». Quartier contre collines.

Cette géographie mentale n’a pas besoin d’être vraie pour être opérante. Elle suffit à organiser le regard. Un bal devient un territoire à tester. Un regard de trop devient une provocation. Un groupe d’une quinzaine de personnes peut transformer une soirée en frontière. Six mois plus tard, la même logique, si elle est avérée, peut contribuer à expliquer pourquoi un affrontement bascule si vite vers les armes blanches. Cela n’excuse rien. Cela éclaire un mécanisme.

Les Réseaux Comme Salle D’Écho Après Le Drame

Snapchat n’est pas un détail technique. C’est une pièce sociale. Une conversation de 62 personnes n’est plus un secret entre amis. C’est une agora parallèle, avec ses codes, ses anonymats, ses outrances. Après une fuite, après des interpellations, après le soupçon d’un « balanceur », le groupe numérique devient un lieu où l’on se venge en paroles, où l’on durcit le « nous », où l’on insulte l’État, la police, les Juifs, la France. Le téléphone, saisi plus tard, transforme ces phrases en preuves potentielles.

Il faut pourtant rester précis. La présence dans une conversation n’équivaut pas, à elle seule, à l’adhésion à chaque message. Quatre mis en cause y sont identifiés. D’autres participants restent anonymes. La justice devra distinguer l’auteur, le relais, le témoin passif, le fanfaron. Cette distinction est essentielle. Une société qui confond automatiquement voisinage numérique et culpabilité collective sort du droit. Une société qui ignore le contenu de ces fils par peur de nommer le problème sort de la lucidité.

Ce Que Disent Les Auditions Sur L’Identité

Les extraits d’audition dessinent un portrait fragmenté. Yanis B. revendique d’être « autant Français que tout le monde » et se dit blessé par les injures des deux bords. Ilyes Z. psychologise le conflit et parle d’ennemis inventés. Mathys I. sociologise et oppose la ville à la campagne. Jawed K. lexicalise et transforme « Français » en simple marqueur de milieu. Chaïd A. banalise. Amar B. dualise : à chaque bal, deux camps. Ces stratégies de discours sont aussi des stratégies de défense. Elles ne sont pas forcément fausses. Elles ne sont pas forcément sincères. Elles sont, en tout cas, révélatrices d’un embarras : comment habiter la nationalité française tout en parlant d’un « Français » comme d’un adversaire possible ?

La phrase du mineur après Crépol — vouloir « charcler un Français » et blesser un ami par erreur — est plus difficile à relativiser. Elle ne parle pas d’un langage neutre. Elle parle d’une intention dirigée. Même si l’auteur du coup n’est pas encore jugé sur ce point, le vocabulaire employé dans l’immédiateté du drame pèse. Les juges le savent. Les parties civiles aussi. Les avocats tentent de le recadrer dans le registre du parler de cité. Le procès, s’il a lieu avec la circonstance raciste, devra trancher cette bataille de mots.

Le Risque Des Récits Tout Faits

Depuis le premier soir, l’affaire Crépol a été prise dans des récits prêts à l’emploi. D’un côté, la thèse d’une rixe de jeunes sans mobile identitaire, qu’il faudrait dépolitiser à tout prix. De l’autre, la thèse d’une chasse ethnique clairement revendiquée. La réalité judiciaire, plus lente, plus documentaire, plus irritante, se situe dans l’accumulation : un bal précédent, des insultes rapportées, six noms qui reviennent, un langage de ciblage, une conversation numérique chargée de haine, des dénégations massives, un seul aveu partiel d’avoir entendu des propos racistes croisés.

Refuser cette complexité, c’est choisir un camp médiatique. L’accepter, c’est admettre que des jeunes français de papier et de passeport peuvent tenir un discours anti-France, que des villageois peuvent répondre par des injures racistes, que des groupes se fabriquent des ennemis, et que la justice doit démêler l’ordre des faits sans céder à la panique ni à l’euphémisme. Le devoir d’un article d’actualité n’est pas de remplacer la cour d’assises. Il est de poser les éléments tels qu’ils circulent désormais dans le dossier.

Les Bals Comme Points De Friction

Le bal villageois reste, en France, un rituel mixte : familles, anciens, adolescents, musiques, alcool, rugby parfois, fierté locale souvent. Quand un groupe extérieur arrive en bloc, le rite peut basculer. Ce n’est pas une loi sociologique. C’est une récurrence observée dans plusieurs faits divers de ces dernières années. Saint-Paul-lès-Romans, puis Crépol, s’inscrivent dans cette série possible. Amar B. le dit presque comme une règle du jeu. « À chaque bal. » La répétition est le mot inquiétant. Elle suggère une habitude, non un orage unique.

Les élus locaux, les organisateurs de fêtes, les forces de l’ordre le savent sans toujours oser le formuler. Sécuriser un bal, c’est aujourd’hui anticiper des arrivées groupées, des rumours sur les réseaux, des règlements de comptes importés d’un quartier à une place de village. Cela ne signifie pas que tous les jeunes d’un quartier sont des agresseurs. Cela signifie qu’une minorité structurée suffit à transformer une fête en piège. Crépol l’a montré au prix d’une vie.

Haine En Ligne, Haine Hors Ligne

Les messages du fil Snapchat mélangent plusieurs haines. La France y est une « pute ». Les Juifs y deviennent un « pays ». L’État y « viole » les citoyens, dans une formule brouillonne qui invoque le Coran tout en appelant au vol et au trafic. On n’est plus dans le débat politique. On est dans une esthétique de destruction. Même si certains messages relèvent de la pose, la pose n’est pas innocente. Elle entraîne. Elle normalise. Elle prépare le mot suivant, plus dur, plus collectif.

Le passage à l’acte violent n’est jamais le simple décalque d’un message. Des milliers de conversations toxiques n’aboutissent à aucun coup de couteau. Mais lorsqu’un homicide a déjà eu lieu, ces conversations cessent d’être du bruit de fond. Elles deviennent un contexte. Elles aident à comprendre comment un groupe se raconte après-coup, comment il désigne l’ennemi, comment il punit le « balanceur », comment il rêve de « se casser en Afrique » après avoir « baisé la France ». Le numérique n’invente pas toujours la haine. Il la grave.

Ce Que Change Une Ordonnance De Mise En Accusation

En septembre, les parties attendent l’ordonnance. Ce texte n’est pas un verdict. C’est le seuil. Il fixe les chefs, les circonstances, le périmètre du futur procès. S’il retient le racisme, le débat d’assises portera sur le mobile autant que sur les gestes. S’il l’écarte, les débats se concentreront davantage sur la rixe, les armes, les responsabilités individuelles, la légitime défense alléguée ou non, la participation à une action collective. Dans les deux cas, les familles de victimes chercheront une vérité nette. Elles n’en obtiendront sans doute qu’une vérité judiciaire, forcément plus étroite que la douleur.

Quatorze mis en examen, des mineurs et des majeurs, des présences plus ou moins établies sur les lieux, des téléphones, des fuites, des reconstructions contradictoires : le dossier est lourd. La tentation sera grande, au procès, de noyer le mobile dans la confusion de la nuit. La tentation inverse sera de lire chaque phrase de Snapchat comme un manifeste politique. Le bon chemin, plus ingrat, consiste à relier les faits datés : avril 2023, Crépol, mars 2024, juillet 2025 dans le calendrier des auditions, septembre pour l’ordonnance.

Une Génération Prise Entre Deux Vocabulaires

Il y a le vocabulaire républicain : citoyen, égalité, nation, fraternité. Il y a le vocabulaire de rue : « Français » comme type social, « charcler », « chouk », « wallah », « niker la France ». Les deux peuvent cohabiter dans une même bouche, le matin au tribunal et le soir sur Snapchat. C’est précisément cette double langue qui déconcerte. Yanis B. se dit concerné par le mot Français. Le mineur du fil parle de « charcler un Français ». Jawed K. explique qu’il faut « être né là-bas pour comprendre ». Comprendre quoi ? Qu’un mot anodin ici devient une cible ailleurs ? Que l’appartenance se joue contre le pays autant qu’à l’intérieur ?

Cette double langue n’est pas propre à Romans. On la retrouve dans d’autres cités, d’autres fils, d’autres faits divers. Elle devient un sujet national dès qu’un mort l’arrache à l’entre-soi. Crépol a joué ce rôle de révélateur brutal. Non pas parce que tous les habitants d’un quartier penseraient ainsi — c’est faux — mais parce qu’un groupe assez nombreux pour remplir un bal et une conversation de 62 personnes suffit à produire une atmosphère, puis un drame, puis un dossier.

Les Familles, Les Parties, Le Temps Long

Derrière les extraits d’écoute et les citations d’audition, il y a une famille endeuillée, des blessés, des parents de mis en examen, des villages qui ne dansent plus de la même façon. Le temps judiciaire est lent par construction. Il protège les droits. Il frustre aussi. Chaque nouvelle pièce — un témoignage sur un corso d’avril, un fil Snapchat, une phrase sur un coup « sans faire exprès » — rouvre la plaie publique. Les réseaux s’emparent de chaque fuite. Les camps se reforment. Les mots « racisme anti-blancs », « rixe de jeunes », « bande », « quartier » deviennent des drapeaux.

Un article d’actualité ne peut pas consoler. Il peut seulement refuser deux facilités : l’effacement des propos haineux, et la condamnation de tout un quartier à partir de quatorze noms. La Monnaie n’est pas un bloc unique. Crépol n’est pas une carte postale intacte. Entre les deux, une nuit a basculé. Les juges devront dire selon quels mobiles. Le public, lui, devrait au moins accepter de lire les phrases telles qu’elles ont été écrites, y compris celles que l’on préfère ne pas citer dans les salons.

Ce Que Ces Phrases Font À La Nation Ordinaire

Une nation tient aussi par des évidences minuscules. Aller à un bal sans être traité de « sale Français ». Habiter un village sans devenir une cible générique. Être français sans que le mot serve d’insulte ou de catégorie adverse. Lorsque ces évidences craquent, même localement, le sentiment d’appartenance se fissure bien au-delà du lieu du crime. C’est pourquoi l’affaire dépasse la Drôme. Ce n’est pas une raison pour en faire un roman national simpliste. C’est une raison pour ne pas minorer le contenu des conversations et des témoignages.

Les extraits du fil parlent d’argent à prendre, de drogue à vendre, de France à « niquer », d’Afrique comme échappatoire. On y entend une colère sociale, oui, le prix du paquet de cigarettes, la rage contre l’État. On y entend surtout une jouissance de la rupture. Cette jouissance-là, lorsqu’elle rencontre un groupe, une nuit, un bal, des couteaux, cesse d’être un style. Elle devient un risque collectif. La justice n’a pas à moraliser le style. Elle a à qualifier les actes et, le cas échéant, le mobile.

Retenir Les Faits Sans Broder

Les faits aujourd’hui discutés dans le débat public autour de ce volet du dossier peuvent se résumer sans lyrisme. Des jeunes de La Monnaie sont mis en examen dans l’affaire du meurtre de Thomas Perotto. Six d’entre eux apparaîtraient aussi dans un incident d’avril 2023 à Saint-Paul-lès-Romans, où le cri « Sales Français ! » a été rapporté. Après Crépol, un message interne évoque l’intention de « charcler un Français ». Plus tard, une conversation Snapchat d’environ 60 personnes, où quatre mis en cause sont identifiés, véhicule des propos anti-France, antisémites et appelant au vol et au trafic. La quasi-totalité des suspects nie les menaces racistes. Un seul dit avoir entendu des insultes croisées. La justice envisage une circonstance aggravante de racisme. L’ordonnance de mise en accusation est attendue en septembre.

Élément Portée dans le dossier
Bal d’avril 2023 Insultes anti-françaises rapportées, six noms communs aux deux affaires
Nuit de Crépol Meurtre, tentatives, fuites, message sur un coup visant « un Français »
Fil Snapchat 62 participants, propos haineux, quatre mis en cause identifiés
Enjeu de septembre Chefs définitifs et éventuelle circonstance raciste avant les assises

Pourquoi Il Faut Lire Jusqu’Au Bout Le Dossier, Pas Seulement Les Slogans

Chaque camp extraira la citation qui l’arrange. Les uns retiendront Yanis B. se disant pleinement français. Les autres retiendront « niker la France wallah ». Les uns diront que « Français » n’est qu’un mot de quartier. Les autres répondront qu’on ne « charcle » pas un mot de quartier. La seule méthode honnête consiste à tenir les deux séries de phrases dans la même main. C’est inconfortable. C’est plus fidèle au réel. Un mis en cause peut se sentir français à l’audience et participer, ailleurs, à un espace numérique où la France est une ennemie. Cette contradiction n’invalide pas l’enquête. Elle la rend nécessaire.

Thomas Perotto n’est plus là pour dire ce qu’il a entendu, vu, compris dans les dernières minutes. Les survivants, les témoins, les téléphones parlent à sa place, imparfaitement. Le procès devra départager. En attendant, le public a le droit de savoir que le dossier ne s’est pas figé à la première version d’une rixe confuse. Il s’est enrichi d’un bal antérieur, d’un vocabulaire de ciblage et d’une conversation de groupe où la haine n’était plus un sous-entendu.

Une Affaire Locale Devenue Test National

Crépol sert désormais de nom-test. On y projette la question des insécurités rurales, de l’importation de conflits urbains, de l’identité, de la parole libre ou censurée selon l’origine des auteurs. Cette projection est parfois abusive. Elle n’est pas née de rien. Quand des propos anti-France pullulent dans un fil de 62 personnes lié à des mis en examen d’un homicide, l’affaire cesse d’être seulement locale. Elle interroge la capacité du pays à nommer des haines qui ne correspondent pas au schéma scolaire du racisme.

Le racisme n’a pas un seul visage. Il peut frapper un Arabe traité de « bougnoule » par des rugbymen. Il peut frapper un villageois traité de « sale Français » par un groupe venu d’un quartier. Les deux peuvent exister la même nuit, dans le même département, dans les mêmes bouches croisées. Le droit le prévoit. Encore faut-il que l’instruction ait le courage de regarder les deux versants. C’est précisément ce que les magistrats tentent de faire en questionnant l’identité, pas seulement les trajectoires des coups.

Ce Qu’Il Restera Après Les Assises

Même après un verdict, il restera des questions que la cour n’a pas vocation à trancher. Comment des bals redeviennent-ils des fêtes et non des pièges ? Comment un quartier cesse-t-il d’alimenter un « nous » construit contre un « Français » générique ? Comment les plateformes traitent-elles des conversations de dizaines de personnes où l’antisémitisme et l’appel au vol circulent comme des plaisanteries ? Comment les adultes — parents, éducateurs, policiers, élus — interviennent-ils avant le premier couteau, et pas seulement après le premier cercueil ?

Ces questions débordent le prétoire. Elles n’en sont pas moins liées au dossier. Un pays qui attend le meurtre pour lire ses conversations de groupe travaille toujours en retard. Crépol, Saint-Paul-lès-Romans, La Monnaie, Snapchat : quatre noms pour une même mécanique possible de reconnaissance hostile. On peut la nier. On peut la dramatiser. On peut aussi, plus utilement, la documenter. C’est le seul service que l’actualité peut encore rendre à une affaire déjà trop chargée de symboles.

Au moment où les juges s’apprêtent à figer les chefs d’accusation, une exigence simple devrait valoir pour tous : ne pas effacer les phrases gênantes, ne pas les coller non plus sur des innocents, ne pas transformer un quartier en destin, ne pas transformer un village en icône, et laisser le dossier parler jusqu’au bout. Le mot France, dans ces extraits, a été traîné dans la boue d’un fil. Le mot Français, dans d’autres extraits, a servi de cible. Le mot justice, lui, n’a de sens que s’il tient compte de tout cela sans céder à la peur de déplaire. Septembre dira comment le droit écrit cette nuit-là. Le pays, lui, devra encore longtemps lire ce que des jeunes ont écrit après avoir fui.

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