Qui aurait parié, il y a seulement quatre ans, qu’un mineur de Bitcoin au bord de la faillite transformerait ses installations en l’un des plus gros fournisseurs d’infrastructures pour l’intelligence artificielle aux États-Unis ? Pourtant, c’est exactement ce que Core Scientific est en train de réussir. Au deuxième trimestre 2026, la société affiche 1,1 gigawatt de capacité déjà louée à des clients et plus de 24 milliards de dollars de revenus potentiels sur des contrats longs. Un chiffre qui fait rêver. Mais derrière cette résurrection spectaculaire se cache une réalité beaucoup plus brutale : une dette qui a explosé et des chantiers qu’il faut encore livrer.
Du Chapitre 11 Au Rêve De 24 Milliards
En décembre 2022, Core Scientific se déclarait en faillite. Bitcoin s’effondrait, les coûts d’électricité grimpent, et un litige avec Celsius, son client historique, plombait encore davantage la trésorerie. L’entreprise n’avait plus que quatre millions de dollars en caisse. Sur le papier, c’était la fin. Dans les faits, elle possédait quelque chose de bien plus précieux que du cash : des sites déjà raccordés au réseau électrique, des sous-stations, du foncier et des bâtiments conçus pour une consommation d’énergie massive.
Ces actifs, construits à l’origine pour le minage intensif, sont devenus d’un coup extrêmement stratégiques. Construire un data center AI de zéro prend des années d’études de réseau, de permis et de travaux. Core Scientific, elle, disposait déjà de 724 mégawatts de capacité opérationnelle répartie dans cinq États américains. Quand les géants de l’intelligence artificielle se sont mis à se battre pour trouver de l’électricité disponible et des terrains prêts, l’ancien mineur s’est retrouvé avec un avantage concurrentiel rare.
Le plan de réorganisation a été validé en janvier 2024. La dette a été allégée d’environ 400 millions de dollars grâce à des conversions en actions. L’entreprise est ressortie de la procédure et a repris sa cotation sous le ticker CORZ. À partir de là, la direction a commencé à commercialiser ces sites non plus pour miner du Bitcoin, mais pour héberger des clusters de calcul haute densité.
CoreWeave, Le Premier Catalyseur
Tout a basculé en juin 2024 avec la signature des premiers contrats avec CoreWeave. Douze ans d’engagement, environ 200 mégawatts au départ, et plus de 3,5 milliards de dollars de revenus cumulés estimés. Les extensions successives ont porté la capacité contractée avec ce seul client à près de 590 mégawatts, pour un potentiel de 10,2 milliards de dollars. Mieux encore, CoreWeave a accepté de financer une partie des constructions. Au premier semestre 2026, ce client a ainsi injecté 180,9 millions de dollars directement dans les dépenses d’investissement de Core Scientific.
Cette relation a failli aller beaucoup plus loin. Une offre de rachat en cash à 5,75 dollars par action a été rejetée en 2024. Puis, en juillet 2025, les deux sociétés ont annoncé une fusion en actions valorisée autour de 9 milliards de dollars. Les actionnaires de Core Scientific ont finalement dit non en octobre, jugeant le ratio d’échange trop défavorable et l’exposition au cours de CoreWeave trop risquée. Le mariage a été annulé, mais les contrats commerciaux sont restés intacts. Un signal clair : l’ancien mineur préférait garder son indépendance plutôt que de se vendre trop tôt.
AMD Entre Dans La Danse Avec 530 Mégawatts
Le 28 juillet 2026, Core Scientific a frappé un grand coup en annonçant un partenariat élargi avec AMD. Cinq sites américains, 530 mégawatts sous contrats de quinze ans, et plus de 14 milliards de dollars de revenus de base potentiels. Les premiers déploiements sont prévus pour 2027 et s’appuieront sur les accélérateurs Instinct, les processeurs EPYC et la pile logicielle ROCm d’AMD.
AMD dispose également de droits de réservation sur 1,925 gigawatt supplémentaires. Si tout se convertit en contrats fermes, le partenariat pourrait atteindre 2,5 gigawatts. Attention toutefois : des droits de réservation ne sont pas des baux signés. Leur transformation dépendra de la demande des clients finaux, de la disponibilité réelle du réseau électrique, de l’avancement des travaux et, bien sûr, des financements.
En échange, AMD a reçu des bons de souscription lui permettant d’acheter jusqu’à 30 millions d’actions Core Scientific à 23,47 dollars. Environ 6,5 millions de ces warrants se sont déjà exercés après la signature des premiers baux en juillet. Une partie de la capacité initiale a été louée à l’opérateur Neocloud. AMD a mis en place un dispositif de soutien au crédit lié à l’équipement installé, sans pour autant se porter garant inconditionnel de tous les paiements.
Ce partenariat a le mérite de réduire la dépendance exclusive à CoreWeave. Pourtant, la concentration de clients reste élevée. Une poignée de contreparties génère encore l’essentiel des revenus de colocation. Un point de vigilance que les investisseurs ne manquent pas de souligner.
Quand La Colocation Dépasse Enfin Le Minage
Les résultats du deuxième trimestre 2026 montrent que le basculement n’est plus seulement théorique. La colocation a généré 136,7 millions de dollars de revenus, contre seulement 10,6 millions un an plus tôt. Cette activité a produit près de 80 millions de dollars de marge brute, soit un taux proche de 59 %. À l’inverse, le self-mining n’a apporté que 21,5 millions de dollars et a même enregistré une perte brute d’environ 12,2 millions.
À la fin du trimestre, 437 mégawatts généraient déjà des revenus facturables. Core Scientific estime que cela représente environ 635 millions de dollars de revenus annuels annualisés de type hosting selon les normes GAAP. Le chiffre d’affaires total du trimestre a atteint 164,2 millions de dollars. La transition est donc bien engagée sur le terrain opérationnel.
Pourtant, l’entreprise reste déficitaire en normes comptables classiques. La perte nette du trimestre s’élève à près de 1,16 milliard de dollars, dont 1,05 milliard provient de variations de juste valeur liées aux warrants et aux droits conditionnels. Ces charges non cash reflètent principalement les mouvements du cours de l’action. Elles ne correspondent pas à des sorties d’argent réelles. L’EBITDA ajusté, lui, ressort positif à 41,1 millions de dollars. Un indicateur non GAAP qu’il faut manier avec prudence, mais qui montre que l’activité sous-jacente commence à générer de la trésorerie opérationnelle.
Le 20 août 2026, l’action CORZ évoluait autour de 18,72 dollars, valorisant la société à environ 6,1 milliards de dollars. C’est plusieurs fois le niveau de 3,44 dollars atteint le premier jour de cotation post-restructuration en janvier 2024. Le marché a clairement réévalué le dossier. Reste à savoir si cette valorisation anticipe correctement les risques à venir.
Le Vrai Test : Financer La Construction Sans Se Noyer
Voici le nœud du problème. Au premier semestre 2026, Core Scientific a dépensé 954,2 millions de dollars en immobilisations corporelles. Elle a également racheté pour environ 232,5 millions de dollars des terrains et droits de développement pour un futur site de 430 mégawatts dans le comté de Hunt, au Texas. Pour financer cette accélération, la société a émis en mai 3,3 milliards de dollars d’obligations senior sécurisées à 7,75 %, arrivant à échéance en 2031. La dette long terme a ainsi grimpé à près de 4,3 milliards de dollars au 30 juin, contre seulement 1,06 milliard à la fin 2025.
À la même date, la trésorerie et les actifs numériques s’élevaient à environ 1,8 milliard de dollars. Une réserve confortable, mais qui ne suffira pas à financer seule l’ensemble du programme de conversion et de construction. Les flux de trésorerie opérationnels du premier semestre ont bénéficié de ventes de Bitcoin, de financements clients et de variations de besoin en fonds de roulement. Ces éléments non récurrents ne prouvent pas encore que les revenus de colocation sont capables de porter seuls le rythme d’investissement actuel.
Le modèle économique ressemble désormais davantage à celui d’un promoteur de data centers qu’à celui d’un mineur crypto. Il faut construire, livrer à temps, maintenir un taux d’utilisation élevé et s’assurer que les clients paient pendant quinze ans. Chaque retard de chantier, chaque problème de raccordement électrique ou chaque défaillance d’un grand client peut faire basculer l’équation.
Ce Que Révèle Vraiment Le Chiffre De 24 Milliards
Il est tentant de s’enthousiasmer pour les 24 milliards de dollars de revenus potentiels. Ce montant n’est pourtant ni de l’argent déjà encaissé ni un profit garanti. Il s’agit d’une estimation de chiffre d’affaires cumulé sur des contrats pouvant aller jusqu’à quinze ans. Pour que ces milliards se transforment en cash réel, il faut que les installations soient construites, que les clients commencent à consommer de la capacité, que les uptimes soient respectés et que personne ne se désengage en cours de route.
Core Scientific a clairement changé de modèle. Elle a réduit son exposition directe au prix du Bitcoin et à la difficulté de minage. En contrepartie, elle a pris des risques de construction, de financement et de crédit client. C’est un échange classique dans le monde des infrastructures : moins de volatilité de marché, plus de complexité opérationnelle et de levier financier.
D’autres mineurs de Bitcoin observent la même trajectoire. Face à la compression des marges de minage, la conversion de sites déjà électrifiés en data centers AI apparaît comme une voie de sortie logique. Core Scientific a simplement pris de l’avance grâce à sa taille et à ses premiers contrats signés.
Les Prochaines Étapes Qui Compteront Vraiment
À court terme, l’entreprise doit mettre en service davantage de capacité CoreWeave et préparer les premiers déploiements liés à AMD prévus en 2027. Chaque mégawatt qui passe en production facturable améliore le profil de cash-flow et rassure les marchés. À l’inverse, tout retard significatif ou toute hausse des coûts de construction pèsera immédiatement sur la perception du risque.
La concentration client reste un point sensible. Même avec l’arrivée d’AMD et de Neocloud, une part importante des revenus futurs repose encore sur un nombre limité de contreparties. Un incident majeur chez l’un d’eux pourrait avoir des répercussions rapides.
Le niveau d’endettement, enfin, change la donne. Avec 4,3 milliards de dette long terme et un coupon de 7,75 % sur les nouvelles obligations, le coût du capital n’est plus négligeable. Tant que les marges de colocation restent élevées et que les taux d’occupation progressent, le levier peut être maîtrisé. Si la croissance des revenus ralentit ou si les chantiers coûtent plus cher que prévu, la pression sur la structure financière augmentera vite.
Une Transformation Réelle, Mais Encore Inachevée
Core Scientific a accompli en moins de trois ans un parcours rare. De la quasi-faillite à une valorisation de plus de 6 milliards de dollars, d’un modèle purement minier à une activité de colocation qui génère déjà la majorité des revenus, le virage est indéniable. Les 1,1 gigawatt déjà sous contrat et les 24 milliards de dollars de pipeline constituent une base solide.
Pourtant, le plus dur commence maintenant. Il ne s’agit plus d’annoncer des contrats, mais de les exécuter. Construire des milliers de mégawatts de capacité haute densité, gérer une dette multipliée par quatre en six mois, maintenir des relations clients complexes et transformer des revenus potentiels en cash-flow récurrent : voilà le vrai test des prochaines années.
Le marché a déjà récompensé la promesse. Il jugera désormais la capacité à livrer. Si Core Scientific réussit à convertir son pipeline sans laisser la dette prendre le dessus, elle aura écrit l’une des plus belles histoires de reconversion de l’industrie crypto. Si elle trébuche sur l’exécution ou le financement, le rebond spectaculaire pourrait s’avérer bien plus fragile qu’il n’y paraît aujourd’hui.
Dans un secteur où l’appétit pour la puissance de calcul AI semble sans limite, les détenteurs d’électricité disponible et de sites prêts à l’emploi disposent d’un avantage structurel. Core Scientific fait partie de ce club restreint. Reste à voir si elle saura le monétiser sans se laisser submerger par le poids de sa propre ambition.
Les prochains trimestres seront décisifs. Chaque mise en service, chaque nouvelle signature de bail et chaque point de marge brute compteront. Pour l’instant, le récit est captivant. La réalité opérationnelle, elle, n’a pas encore fini de se construire.
Ce qui se joue ici dépasse le simple cas d’une entreprise. C’est le symptôme d’une bascule plus large : celle d’une industrie du minage qui cherche désespérément à se réinventer face à la compression des marges et à l’explosion de la demande en calcul intensif. Core Scientific a choisi de parier gros. Les chiffres du deuxième trimestre 2026 montrent que le pari commence à porter ses fruits. Mais entre un pipeline de 24 milliards et une dette de 4,3 milliards, la ligne de crête est étroite. L’histoire n’est pas encore écrite. Elle se construit, mégawatt après mégawatt, chantier après chantier.
Les investisseurs, les analystes et les concurrents regardent maintenant avec attention. Car si Core Scientific réussit, elle aura non seulement sauvé une entreprise autrefois au bord du gouffre, mais aussi tracé une feuille de route pour toute une génération de mineurs en quête de second souffle. Et dans un monde où l’intelligence artificielle a soif d’énergie, ceux qui contrôlent déjà les prises électriques pourraient bien avoir une longueur d’avance décisive.
Le chemin reste long. Les 530 mégawatts AMD ne commenceront à produire des revenus significatifs qu’en 2027. Les extensions éventuelles jusqu’à 2,5 gigawatts dépendent de facteurs que Core Scientific ne contrôle pas entièrement. La construction d’un site de 430 mégawatts au Texas demande du temps et des capitaux. Chaque décision de financement, chaque négociation de raccordement électrique et chaque relation client devient stratégique.
Dans ce contexte, la communication de la société joue un rôle important. Afficher 24 milliards de revenus potentiels permet de captiver l’attention et de soutenir le cours de l’action. Mais les marchés finissent toujours par exiger des preuves concrètes. Les prochains rapports trimestriels seront scrutés à la loupe : progression des mégawatts facturables, évolution de la dette nette, capacité à générer du free cash-flow une fois les dépenses d’investissement passées le pic.
Core Scientific a déjà prouvé qu’elle savait survivre. Elle doit maintenant prouver qu’elle sait exécuter à grande échelle. C’est une histoire différente, plus complexe, plus exigeante. Et c’est précisément ce qui rend le dossier fascinant. Peu d’entreprises passent aussi radicalement d’un modèle à un autre en aussi peu de temps. Encore moins le font en partant d’une situation de quasi-faillite.
Le rebond est réel. Les contrats sont signés. Les sites existent. L’électricité est là. Reste la partie la plus délicate : transformer tout cela en une machine à cash durable, sans laisser le poids de la dette et les aléas de la construction compromettre le rêve de 24 milliards. Pour l’instant, le scénario reste ouvert. Et c’est exactement ce qui continue de faire de Core Scientific l’un des dossiers les plus suivis de la convergence entre crypto et intelligence artificielle.









