Et si la première leçon de géographie que presque tout le monde a reçue était fausse, non pas sur les noms des capitales, mais sur quelque chose de plus primitif encore : la place réelle des continents ? Vendredi 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies examine une résolution portée par le Togo et soutenue par l’Union africaine. Le même jour, Paris annonce qu’il abandonne, pour ses usages diplomatiques, la célèbre projection de Mercator. Deux gestes, un même constat : sur le planisphère le plus répandu de la planète, l’Afrique apparaît trop petite, l’Europe et l’Amérique du Nord trop grandes, le Groenland presque aussi vaste qu’un continent entier. Ce n’est pas un détail de dessin. C’est une habitude visuelle qui a formé des générations.
Pourquoi une carte du XVIe siècle gouverne encore le regard
En 1569, le cartographe flamand Gerardus Mercator publie une carte destinée aux navigateurs. Son génie n’est pas de montrer le monde « tel qu’il est », mais de le rendre praticable en mer. Sur sa grille, une route à cap constant devient une ligne droite. Pour y parvenir, il étire les latitudes à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Les régions polaires gonflent. Les terres tropicales se contractent. L’outil est brillant pour le cap. Il est trompeur dès qu’on le prend pour un portrait des superficies.
Cinq siècles plus tard, cette convention reste partout : salles de classe, salles de réunion, applications de navigation, fonds d’écran, journaux télévisés, manuels, logos d’institutions. On croit voir le monde. On voit une déformation savante devenue décor. Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, l’a résumé d’une phrase devenue le cœur du débat : une carte n’est jamais neutre. Elle oriente le regard, elle installe des hiérarchies, elle fixe très tôt ce que l’on croit savoir de la place des peuples.
Le choc des superficies, chiffres contre habitude
La démonstration la plus brutale tient en deux nombres. L’Afrique couvre environ 30,3 millions de kilomètres carrés. Le Groenland en couvre un peu plus de 2 millions. Sur une carte de Mercator, les deux masses peuvent sembler comparables. Dans la réalité, le continent africain est environ quatorze fois plus vaste. On pourrait y faire tenir les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon, le Mexique et une grande partie de l’Europe, et il resterait de la place.
Cette distorsion n’est pas un caprice africain. Elle frappe toutes les zones proches de l’équateur et allonge tout ce qui approche les pôles. La Russie, le Canada, l’Alaska, le nord de l’Europe gagnent une présence visuelle que leur surface ne justifie pas de la même manière. L’Amérique du Sud et l’Asie du Sud-Est, comme l’Afrique, perdent de l’ampleur. Le planisphère familial n’est donc pas seulement « injuste » pour un continent : il est géométriquement biaisé pour quiconque veut comparer des tailles.
Repère
Afrique ≈ 30,3 millions de km². Groenland ≈ 2,16 millions de km². Rapport réel : près de 14 pour 1. Rapport visuel sur Mercator : souvent proche de l’égalité. C’est toute la fracture entre la carte et le sol.
De la campagne militante à la tribune onusienne
Le mouvement n’est pas né en 2026. Au printemps 2025, des organisations africaines, notamment Africa No Filter et Speak Up Africa, lancent la campagne Correct the Map. Leur argument est simple : continuer à enseigner et à diffuser un planisphère qui rapetisse l’Afrique, c’est entretenir l’une des plus durables distorsions d’information visuelle du monde contemporain. L’Union africaine s’en saisit en août 2025. Les États membres sont invités à revoir leurs usages scolaires et officiels. Le Togo est ensuite chargé de porter le dossier à New York.
Robert Dussey, déjà intervenu à la tribune en septembre 2025, revient à la charge avec une résolution. Il refuse de réduire l’affaire à un règlement de comptes colonial, même s’il n’ignore pas l’histoire. Il insiste sur la science. Il existe des preuves mesurables. Les superficies ne se votent pas. Elles se constatent. « Ce débat n’est pas un débat politique, c’est un débat scientifique », répète-t-il. La formule est habile : elle désarme ceux qui verraient là une opération de communication, tout en ouvrant la porte à une décision politique, puisque seules des institutions peuvent changer les cartes qu’elles utilisent.
Une carte façonne les perceptions, influence la manière dont on comprend la place des peuples et des continents, et peut, dès les premières années d’école, perpétuer des représentations qui ne correspondent pas à la réalité géographique.
Robert Dussey, ministre togolais des Affaires étrangères
Le texte soumis aux États membres n’interdit pas Mercator comme on interdirait une substance. Il invite gouvernements, écoles, organisations internationales, médias et plateformes numériques à mieux enseigner les limites de chaque projection et à privilégier, lorsque l’enjeu est la taille relative des territoires, des représentations équivalentes. Autrement dit : garder Mercator pour la navigation si besoin, cesser de l’utiliser comme portrait officiel du monde.
Paris change de carte, et la France rétrécit à l’écran
Le même vendredi, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, annonce que son ministère abandonnera la projection de Mercator au profit de représentations « adaptées aux usages, plus fidèles aux superficies réelles et conformes aux prescriptions des cartographes et des scientifiques ». La France coparraine le texte onusien. Le geste a une conséquence visuelle immédiate : sur les nouvelles cartes diplomatiques, l’Hexagone, comme les États-Unis ou la Russie, occupera moins d’espace relatif. Ce n’est pas que le pays perdrait des kilomètres. C’est que l’œil cessera d’être flatté par une convention ancienne.
Barrot inscrit la décision dans une formule de diplomatie narrative : porter son propre récit, et représenter le monde avec justesse. Derrière la rhétorique, il y a un calcul plus terre à terre. L’Afrique pèse démographiquement, énergétiquement, minièrement, diplomatiquement. Continuer à la montrer comme une bande étroite sous un Groenland hypertrophié devient de plus en plus difficile à défendre, y compris devant des partenaires qui connaissent désormais le dossier par cœur.
Le choix français n’efface pas Mercator des salles de classe du jour au lendemain. Il fixe une norme d’État pour un acteur central de la diplomatie européenne. Quand un ministère des Affaires étrangères change de fond de carte, les brochures, les cartes murales des ambassades, les supports de briefing et, peu à peu, les manuels qui s’alignent sur les usages officiels suivent. C’est ainsi que les conventions meurent : moins par décret universel que par imitation institutionnelle.
Equal Earth, Peters et les autres : quelle carte à la place ?
Impossible de coller une sphère sur une feuille sans trahir quelque chose. Angle, surface, distance, forme : on ne peut pas tout conserver. Mercator privilégie les angles et les caps. D’autres projections privilégient les aires. La campagne africaine met en avant Equal Earth, conçue en 2018 par Bojan Šavrič, Bernhard Jenny et Tom Patterson. Elle cherche un compromis lisible : superficies plus justes, silhouette du monde encore reconnaissable, bords arrondis qui rappellent que la Terre n’est pas un rectangle.
Dans les années 1970, la projection de Gall-Peters avait déjà provoqué une tempête pédagogique. Elle rendait mieux les surfaces, au prix de continents étirés verticalement, presque filiformes. Beaucoup de cartographes la jugeaient juste sur le papier, laide à l’œil, donc peu adoptée. Equal Earth tente d’éviter cet écueil esthétique. D’autres options existent : Eckert IV, Mollweide, Winkel-Tripel, déjà utilisées par certaines institutions pour les cartes statiques. L’important, pour les promoteurs de la réforme, n’est pas le copyright d’un nom. C’est le principe : quand on parle de poids territorial, on montre des aires comparables.
| Projection | Ce qu’elle préserve | Ce qu’elle déforme |
|---|---|---|
| Mercator | Angles, routes à cap constant | Surfaces près des pôles, taille de l’Afrique |
| Equal Earth | Aires relatives, lisibilité globale | Directions droites, rectangle familier |
| Gall-Peters | Surfaces | Formes, allongement vertical |
| Winkel-Tripel | Compromis formes / distances | Ni angles parfaits, ni aires parfaites |
Ce que l’école a gravé sans le dire
Le vrai pouvoir d’une carte n’est pas diplomatique. Il est scolaire. Un enfant de huit ans n’apprend pas « projection conforme à conservation des angles ». Il apprend une image. L’Europe paraît centrale et vaste. L’Afrique paraît compacte, presque secondaire, coincée entre deux océans. Plus tard, les mêmes élèves deviendront journalistes, traders, diplomates, enseignants. L’image demeure. On peut connaître les chiffres et continuer à « voir » petit ce que l’on a d’abord vu petit.
Des académies, ici et là, ont déjà tenté le basculement. Certaines villes américaines ont remplacé Mercator dans les écoles il y a près de dix ans, au prix de débats houleux entre parents, professeurs et cartographes. L’objection revenait toujours : « nos enfants ne reconnaîtront plus le monde ». Comme si le monde était le rectangle de 1569. La réforme actuelle pose la question inverse : vaut-il mieux un monde reconnaissable et faux, ou un monde un peu déroutant et plus exact ?
L’Union africaine a demandé à ses États de revoir les programmes. Ce n’est pas une opération cosmétique. Changer les cartes murales, les manuels, les diaporamas, les logiciels éducatifs coûte de l’argent et du temps. Les éditeurs scolaires n’aiment pas jeter un stock. Les enseignants n’aiment pas devoir réexpliquer pourquoi le Groenland a « rétréci » pendant les vacances. Pourtant, c’est précisément là que la réforme prend corps, ou échoue.
Google, banques, agences : la carte invisible des institutions
Les planisphères officiels ne sont plus les seuls à compter. Les fonds de carte numériques commandent le quotidien. Beaucoup d’applications grand public restent ancrées dans une logique mercatorienne, commode pour zoomer rue par rue. Des institutions financières et des organisations internationales ont déjà, pour leurs cartes statiques, basculé vers Winkel-Tripel ou Equal Earth. D’autres « sortent progressivement » Mercator du web. Le paysage est donc déjà fragmenté. La résolution onusienne vise moins à inventer une technique qu’à accélérer une bascule déjà commencée.
Un événement est évoqué à Lomé pour le premier trimestre suivant, avec des agences culturelles et des acteurs technologiques. L’idée est concrète : passer de la motion de principe à des fichiers, des API, des modèles pédagogiques, des licences libres, des formations. Sans cela, le vote resterait un communiqué. Avec cela, il devient une infrastructure.
Science, mémoire et soupçon politique
Dussey a raison sur un point : la déformation est mesurable. Il a aussi raison, sans toujours le dire aussi fort, sur un autre : le moment choisi n’est pas innocent. L’Union africaine a lié cette initiative à un cycle plus large sur la justice, la mémoire et la place du continent dans l’ordre international. Des voix parlent de colonialisme cartographique. D’autres répliquent que Mercator n’a pas « voulu » rapetisser l’Afrique, qu’il a seulement résolu un problème de marine du XVIe siècle. Les deux phrases peuvent être vraies en même temps.
Une intention technique peut produire un effet politique durable. Une carte née pour les navires devient, quatre siècles plus tard, le décor mental des sommets, des journaux et des classes. On n’a pas besoin d’imaginer un complot pour admettre un héritage. On n’a pas besoin non plus de tout interpréter comme une guerre de récits pour admettre qu’un héritage se corrige.
Le danger, pour les promoteurs de la réforme, serait de laisser croire qu’une meilleure carte suffit à réparer l’histoire. Le danger inverse, pour leurs critiques, serait de traiter la superficie comme un caprice identitaire. Entre les deux, il reste un fait terrien : 30 millions de kilomètres carrés ne tiennent pas dans la silhouette d’une île glacée.
Ce que la réforme ne fera pas
Elle ne déplacera aucune frontière. Elle n’augmentera le PIB de personne. Elle ne réglera ni les dettes, ni les coups d’État, ni les routes, ni les réseaux électriques. Une résolution de quatre pages n’a pas ce pouvoir. Elle ne bannit même pas Mercator des ponts des navires ni des applications de randonnée. Elle dit seulement : cessons de prendre un outil de navigation pour une photographie du monde.
Elle ne uniformisera pas non plus toutes les cartes demain matin. Il n’existe pas de police mondiale du planisphère. Chaque État, chaque éditeur, chaque plateforme décide. Le vote onusien, s’il est favorable, crée une norme morale et pédagogique. L’adoption réelle se jouera dans cinq, dix, quinze ans, au rythme des rééditions scolaires et des mises à jour logicielles.
- Pas de nouveau découpage des États.
- Pas d’interdiction technique universelle de Mercator.
- Pas d’effet immédiat sur les applications grand public.
- Un levier fort sur l’école, la diplomatie et la communication officielle.
- Un test de cohérence pour les pays qui parlent d’égalité et affichent encore un monde tordu.
Pourquoi le sujet dépasse l’Afrique
Si l’Afrique est le visage le plus spectaculaire de la distorsion, elle n’en est pas la seule victime. L’Amérique latine, une partie de l’Asie, les archipels tropicaux subissent le même rétrécissement relatif. Inversement, le regard occidental s’est longtemps habitué à une Europe plus ample qu’elle n’est, à une Amérique du Nord plus massive, à une Russie presque océanique. Corriger la carte, c’est aussi corriger l’estime de soi de ceux qui se croyaient plus vastes qu’ils ne le sont.
Des voix caribéennes ont d’ailleurs appuyé le mouvement, y voyant un geste contre une idéologie ancienne de centralité atlantique. Des cartographes européens, depuis des décennies, disent la même chose sans vocabulaire militant : on n’enseigne pas les superficies avec Mercator. On enseigne autre chose, qu’on prend ensuite pour la géographie.
Le continent derrière le dessin
L’Afrique, ce n’est pas seulement 30 millions de kilomètres carrés. C’est plus d’un milliard quatre cents millions d’habitants, une urbanisation accélérée, des économies très inégales, des ressources stratégiques, une jeunesse massive, des États fragiles et des États ambitieux. La campagne le répète : un continent montré trop petit est un continent dont on sous-estime, par réflexe, le poids. Cela ne crée pas à lui seul l’investissement. Cela peut, en revanche, entretenir le réflexe du « petit marché », du « dossier secondaire », de la « périphérie ».
À l’inverse, une Afrique rendue à son échelle n’est pas automatiquement écoutée. Les rapports de force se jouent dans les urnes, les ports, les minerais, les alliances, les armées, les dettes. La carte n’est qu’un cadre. Mais le cadre compte. On négocie autrement face à une masse que l’œil reconnaît enfin comme immense.
Une journée, deux capitales, un même basculement
New York vote. Paris parle à la Sorbonne et dans les salons de la diplomatie. Lomé se prépare à accueillir la suite opérationnelle. Le calendrier n’est pas le fruit du hasard. Il montre qu’une idée née dans des organisations de plaidoyer a gravi les échelons : campagne, Union africaine, État porteur, coparrainage européen, assemblée mondiale. Peu de sujets dits « techniques » empruntent un tel chemin.
On peut sourire de voir la géopolitique s’emparer d’un problème de projection. On peut aussi y voir un signe d’époque : les symboles sont redevenus des champs de bataille, et les outils les plus banals, une carte accrochée au mur, un fond d’écran, un manuel, sont relus comme des actes. Dans ce climat, abandonner Mercator n’est plus seulement une décision de géographe. C’est un geste d’alignement.
Ce qu’il faudra regarder après le vote
Le score en séance dira qui accepte de corriger une habitude. Ensuite viendront les questions prosaïques. Quels ministères changeront réellement leurs chartes graphiques ? Quels éditeurs scolaires signeront des avenants ? Quelles plateformes proposeront un basculeur de projection plutôt qu’un unique fond mercatorien ? Quelles universités formeront les enseignants à expliquer pourquoi le monde a changé de silhouette sans avoir bougé d’un millimètre ?
Il faudra aussi surveiller la caricature. D’un côté, ceux qui transformeront Equal Earth en totem moral. De l’autre, ceux qui crieront à l’effacement de l’Europe parce qu’un rectangle cessera de la gonfler. Entre les deux, le travail sale et utile : choisir la bonne projection pour le bon usage, le dire clairement, l’enseigner sans pathos.
En une phrase
On ne redessine pas la Terre. On cesse de mentir sur ses proportions lorsque l’enjeu n’est plus de naviguer, mais de comprendre.
Une leçon plus large sur les images du monde
Les cartes ne sont qu’un cas parmi d’autres. Statistiques mal échelonnées, photographies cadrées, classements qui mélangent des unités, planisphères numériques qui privilégient le centre de l’utilisateur : le XXIe siècle n’a pas aboli les biais, il les a multipliés. La réforme africaine a le mérite de prendre un objet ancien, consensuel, presque invisible, et de le rendre à nouveau discutable. C’est rare. C’est précieux.
Elle rappelle aussi que l’exactitude n’est pas l’ennemie de la pédagogie. On peut aimer le rectangle familier et admettre qu’il ment sur les aires. On peut garder Mercator dans un cours de navigation et l’ôter d’un cours d’éducation civique. La maturité cartographique, c’est précisément cela : ne plus chercher la carte unique, mais la carte juste pour la question posée.
Vendredi, donc, une assemblée vote sur une image. Un ministère européen accepte de se voir plus petit. Un ministre ouest-africain répète que l’Afrique ne demande pas un traitement de faveur, seulement que sa réalité soit prise en compte. On peut trouver le dossier secondaire. On peut aussi se souvenir que la plupart des disputes du siècle commencent par une mauvaise mesure du monde. Ici, la mesure était sous les yeux depuis 1569. Il aura fallu attendre que des États s’en emparent pour que l’évidence redevienne un sujet.
Le planisphère du futur ne sera pas plus vrai en tout point. Aucun planisphère ne l’est. Il sera seulement moins menteur sur ce que l’œil croit énorme et sur ce qu’il croit minuscule. Pour un continent trop longtemps dessiné à moitié, ce n’est pas rien. Pour les autres, c’est une invitation à regarder enfin la feuille autrement. Et peut-être, en rangeant l’ancienne carte au grenier des outils utiles mais datés, à admettre que l’on a vécu longtemps avec une Terre trop étroite à l’équateur et trop vaste vers les glaces.









