Imaginez une économie déjà sous tension, où chaque point de croissance se négocie au forceps, et où l’État décide d’ajouter une nouvelle couche de prélèvement nommé « transformation ». En Afrique du Sud, le débat n’est plus seulement moral. Il est devenu comptable, juridique et politique. Un fonds de plusieurs dizaines de milliards de rands, présenté comme un levier d’inclusion, est désormais décrit par ses opposants comme une taxe ciblée selon la couleur de peau. Le ministre du Commerce, Parks Tau, défend un instrument d’autonomisation. Russell Lamberti, économiste en chef de Sakeliga, parle d’une « taxe sur les Blancs ». Entre les deux lectures, c’est tout le modèle BBBEE qui se retrouve sur la table.
Ce Que Change Vraiment Le Nouveau Fonds
Le projet n’est pas né ce matin. Parks Tau l’avait évoqué il y a deux ans : un fonds de transformation de 100 milliards de rands, géré par le Fonds national d’autonomisation, le NEF, et aligné sur les codes de bonnes pratiques BBBEE. Le président Cyril Ramaphosa l’a ensuite inscrit dans le discours sur l’état de la nation de 2025, avec une trajectoire plus étalée : 20 milliards de rands par an pendant cinq ans pour financer des entreprises détenues par des Noirs et des petites structures. Le vocabulaire officiel insiste sur les femmes, les jeunes et les personnes en situation de handicap dans les marchés publics. Le vocabulaire critique insiste sur autre chose : qui paie, qui décide, et qui encaisse réellement.
Selon le ministre, les ressources seraient levées conformément aux codes BBBEE et via la participation d’intérêt public de la Commission de la concurrence. Une phrase technique, presque anodine. Elle recouvre pourtant un mécanisme déjà connu des directions financières : en vertu des codes, les entités sont tenues de verser l’équivalent de 3 % de leur bénéfice net annuel après impôts pour le développement des fournisseurs noirs. Ce n’est plus seulement une notation d’équité. C’est un flux d’argent. Et ce flux, une fois centralisé dans un fonds d’État, change de nature.
En une phrase. Le gouvernement veut transformer une obligation de « développement fournisseurs » en contribution à une caisse nationale de transformation, puis redistribuer ce capital selon les critères BBBEE.
Une architecture présentée comme indépendante
Interrogé au Parlement par le député Toby Chance, Parks Tau a assuré que le fonds serait une entité indépendante, dotée d’un suivi des investissements en temps réel. La promesse vise à désamorcer le soupçon le plus immédiat : celui d’une caisse opaque, mal contrôlée, destinée à recycler des réseaux plutôt qu’à financer des entrepreneurs. Chance n’a pas été convaincu. Il a décrit un risque de gouffre pour l’argent public et privé, avec peu de contrôle et peu de résultats mesurables. Son argument n’est pas seulement partisan. Il s’appuie sur le bilan déjà visible de l’autonomisation économique à grande échelle.
Le Freedom Front Plus, membre du gouvernement d’unité nationale, a rejoint cette lecture. L’objectif initial — donner aux Sud-Africains noirs les moyens de s’épanouir économiquement — n’aurait pas été atteint. Le système aurait été détourné pour enrichir un petit groupe de milliardaires, tandis que le grand public se serait encore appauvri. Cette phrase, brutale, résume vingt ans de ressentiment partagé à gauche comme à droite : la transformation a produit des fortunes visibles, pas une classe moyenne massive.
Le Fonds de transformation perpétuera le même cycle de mauvaise gestion qui a conduit à une faible croissance économique.
Toby Chance
Pourquoi Lamberti parle de taxe sur les Blancs
Russell Lamberti ne discute pas seulement le montant. Il discute la logique. Selon lui, on assiste à une prolifération de fonds de transformation auxquels les entreprises sont tenues de contribuer. Ce n’est plus une parenthèse. C’est une ramification nouvelle du BEE, peut-être même sa dernière phase. Au lieu de structurer des opérations sur capitaux propres — céder des parts, trouver des partenaires, monter des trusts — les entreprises se contenteraient d’injecter de l’argent dans une vaste caisse. Des « équivalents de capitaux propres », dit-il. Autrement dit : on paie, puis on est autorisé à participer.
Il suffit de verser l’argent. Il suffit de payer la taxe sur les Blancs pour pouvoir participer. Une fois cette taxe acquittée, on est autorisé à participer.
Russell Lamberti, Sakeliga
Il ajoute que le coût est considérable et peut être revu à la hausse à la discrétion du gouvernement. D’où le recours annoncé à la justice. Sakeliga ne présente pas le dossier comme un simple désaccord de politique industrielle. L’organisation y voit une restriction d’activité économique fondée sur la race, visant principalement les Blancs, avec une offensive réglementaire destinée à limiter la participation selon la couleur. Lamberti va plus loin : volonté de priver des entreprises de leur actionnariat et de licencier des salariés s’ils ne sont pas « de la bonne couleur ». Même si l’administration nie cette formulation, le débat public s’est déjà fixé sur ces mots.
Le BBBEE, vingt ans après la promesse
Pour comprendre la violence du débat, il faut rappeler ce qu’est le Broad-Based Black Economic Empowerment. Après l’apartheid, l’État a voulu corriger une économie où la propriété, le crédit, les grands contrats et les conseils d’administration restaient largement entre les mains d’une minorité. Le BBBEE a multiplié les scores, les codes sectoriels, les obligations d’actionnariat, de formation, d’achats préférentiels et de développement communautaire. Sur le papier, l’idée est large : pas seulement quelques actionnaires, mais une base sociale. Dans la pratique, les critiques répètent depuis des années que la largeur s’est rétrécie.
Les entreprises ont appris à optimiser leur note. Elles ont créé des structures d’actionnariat, parfois complexes, parfois réelles, parfois cosmétique. Elles ont recruté des cadres pour afficher la composition demandée. Elles ont financé des fournisseurs listés. Certaines ont réellement ouvert des marchés. D’autres ont surtout acheté de la conformité. Le résultat statistique est ambigu. Une élite noire s’est constituée, visible dans la finance, les mines, les télécoms et les grands groupes. En parallèle, le chômage reste massif, surtout chez les jeunes, et la pauvreté spatiale héritée de l’apartheid n’a pas disparu.
C’est précisément ce décalage que visent Chance et le Freedom Front Plus. Si l’outil n’a pas réduit les inégalités comme promis, pourquoi en créer un étage supplémentaire, plus centralisé, plus monétaire, moins lié à la vie concrète d’une entreprise ? Les défenseurs répondent que l’échec vient d’un financement insuffisant et d’un éparpillement. D’où l’idée d’un fonds unique, plus lisible, plus puissant. Les opposants répondent que centraliser un outil défaillant, c’est amplifier la défaillance.
Comment l’argent est censé entrer dans la machine
Le ministre évoque deux canaux. Le premier, les codes BBBEE eux-mêmes, avec cette contribution de 3 % du bénéfice net après impôts destinée au développement des fournisseurs noirs. Le second, la participation d’intérêt public imposée ou négociée dans le cadre de la Commission de la concurrence, notamment lors de fusions et d’acquisitions. Dans les deux cas, l’État ne crée pas seulement une subvention budgétaire. Il oriente des flux privés vers une priorité raciale définie par la réglementation.
Cette distinction compte. Une subvention votée au Parlement se discute chaque année. Une obligation inscrite dans des codes de pratique s’administre, se révise, se durcit, parfois sans le même débat. Lamberti insiste sur ce point : le coût peut monter. Une entreprise qui veut rester dans les appels d’offres, garder une licence, obtenir l’aval d’une fusion ou simplement protéger sa réputation réglementaire n’a pas vraiment le choix. Payer devient le prix d’accès au marché. D’où le mot taxe, même si le texte officiel parle de transformation.
| Élément | Lecture officielle | Lecture critique |
|---|---|---|
| Montant | 100 milliards au total, ou 20 milliards par an sur cinq ans | Charge additionnelle, révisable, mal plafonnée |
| Source | Codes BBBEE et intérêt public concurrence | Prélèvement de fait sur les entreprises non conformes au profil racial voulu |
| Gestion | Entité indépendante, suivi en temps réel, NEF | Risque de copinage et de mauvaise allocation |
| Cible | Entreprises noires, femmes, jeunes, handicap | Réseaux déjà proches du pouvoir |
Le gouvernement d’unité nationale sous pression
Le contexte politique n’est pas un détail. L’Afrique du Sud n’est plus dans la configuration d’un parti unique tout-puissant. Le gouvernement d’unité nationale oblige l’ANC à composer. Le Freedom Front Plus peut critiquer le fonds tout en siégeant. L’opposition libérale, dont Toby Chance est une voix économique reconnue, peut attaquer le BEE sans être immédiatement renvoyée à l’apartheid. Cette configuration rend le débat plus bruyant, mais aussi plus révélateur. La transformation n’est plus un totem intouchable. Elle est devenue un dossier de coalition.
Ramaphosa, lui, a besoin d’un récit. Croissance faible, infrastructures fatiguées, chômage élevé, criminalité économique, émigration de compétences : le bilan économique ne se vend pas tout seul. Un fonds de transformation permet de dire que l’État agit pour la majorité. Il permet aussi de répondre aux syndicats et aux ligues qui accusent le pouvoir d’avoir trop cédé au capital. Dans cette grammaire, refuser le fonds, c’est refuser la justice. Dans la grammaire inverse, accepter le fonds, c’est accepter une économie de permis racial.
Ce que le mot transformation recouvre désormais
Lamberti décrit un basculement. Autrefois, la transformation passait par la structure du capital : céder 25 % ou 30 % à des partenaires noirs, créer un trust de salariés, faire entrer un fonds d’empowerment. Ces montages étaient coûteux, souvent critiqués, parfois capturés par quelques intermédiaires. Ils avaient au moins l’apparence d’un partenariat d’entreprise. Le nouveau modèle est plus simple et, selon lui, plus dangereux : écrire un chèque. L’État ou son agence devient le grand collecteur. L’entreprise devient un contributeur. La relation n’est plus commerciale. Elle est fiscale, même si le mot n’est pas prononcé.
Cette simplification a un avantage politique. Elle est facile à expliquer dans un meeting. Elle a un inconvénient économique. Elle déconnecte le financement de la connaissance du métier. Un industriel qui forme un fournisseur le connaît. Un fonds central qui disperse des tickets selon des grilles de conformité connaît surtout le dossier. Entre les deux, la qualité de l’allocation du capital n’est pas la même. C’est le cœur de l’objection de Chance : la majeure partie des financements passerait à côté de l’objectif, à savoir stimuler des entreprises à forte croissance.
Les milliardaires, le copinage et la mémoire du BEE
Le mot milliardaire revient sans cesse dans les critiques. Il n’est pas anodin. Depuis les années 2000, une poignée de figures sont devenues le visage public de l’empowerment : anciens militants, proches de l’ANC, intermédiaires de privatisations ou de cessions minières. Certains ont créé de vraies entreprises. D’autres ont surtout monétisé l’accès politique. Le grand public, lui, a vu les prix, les pannes d’électricité, le chômage et la violence. D’où cette phrase devenue un lieu commun : le BEE a enrichi les uns sans émanciper les autres.
Un fonds de 100 milliards, même étalé, ravive cette mémoire. Qui sélectionnera les dossiers ? Selon quels critères de « noirceur » actionnariale ? Quelle place pour un entrepreneur sans réseau, dans un township, face à un montage déjà rodé à Pretoria ou à Sandton ? Tau promet l’indépendance et le suivi en temps réel. Chance répond que le cadre est déjà défaillant. Entre la promesse technologique et le soupçon historique, la confiance est mince.
Les effets collatéraux sur l’investissement
Les investisseurs regardent autre chose que le discours moral. Ils regardent la prévisibilité. Une obligation de 3 % du bénéfice net, ajoutée à d’autres scores, à l’équité en emploi, à des contraintes sectorielles, à une administration parfois erratique, produit un coût du capital plus élevé. Certaines entreprises absorbent. D’autres reportent des projets. D’autres encore structurent leur activité hors du pays, ou réduisent leur exposition. L’Afrique du Sud n’est pas seule au monde. Le Mozambique, la Namibie, Maurice, les Émirats ou l’Europe de l’Est concurrencent déjà pour les usines, les sièges régionaux et les talents.
Lamberti affirme que ces restrictions fondées sur la race ont des conséquences négatives pour presque tout le monde. L’argument n’est pas que la majorité noire n’aurait pas le droit de réussir. L’argument est qu’un filtre racial permanent déforme les décisions, protège des rentiers, décourage des compétences et transforme la conformité en métier plus rentable que la production. Quand licencier ou recruter selon la couleur devient un risque juridique, le marché du travail se rigidifie. Quand l’actionnariat doit changer de visage pour obtenir un contrat, le prix de l’entrée politique s’ajoute au prix de l’entrée économique.
Femmes, jeunes, handicap : la vitrine sociale du fonds
Ramaphosa a pris soin d’élargir la cible. Le fonds doit garantir des opportunités équitables dans les marchés publics aux entreprises détenues par des femmes, des jeunes et des personnes en situation de handicap. Cette phrase est politiquement puissante. Elle rend plus difficile l’accusation de simple revanche raciale. Elle ajoute des critères de genre, d’âge et de vulnérabilité. Sur le terrain, pourtant, ces critères se combinent souvent avec le BBBEE plutôt qu’ils ne le remplacent. Un jeune Blanc pauvre et une jeune Noire connectée à un réseau d’approvisionnement public ne partent pas du même point. Le fonds, s’il suit les codes existants, reproduira cette asymétrie.
Il existe de vrais entrepreneurs dans toutes les communautés, comme le dit Chance. Le pays n’en manque pas. Il manque de crédit patient, de logistique fiable, d’électricité stable, de sécurité juridique et de débouchés. Un chèque de transformation ne crée pas une ligne ferroviaire. Il ne répare pas un port. Il ne forme pas un soudeur en six mois. C’est pourquoi les critiques parlent de mauvaises causes profondes. Traiter le symptôme racial d’un problème d’offre et d’institutions, c’est risquer de dépenser beaucoup pour peu de croissance.
Le recours en justice comme stratégie économique
Sakeliga annonce des actions en justice. Ce n’est pas un accessoire. En Afrique du Sud, les tribunaux sont devenus un champ de bataille ordinaire des politiques économiques. Licences minières, expropriation, équité en emploi, marchés publics : presque chaque grand levier finit devant un juge. Le procès sert à gagner du temps, à obtenir des précisions, parfois à faire reculer un règlement. Il sert aussi à politiser le coût. Une entreprise isolée hésite à dire non à l’État. Une organisation patronale peut transformer le refus en principe.
« C’est inacceptable. Nous ne l’acceptons pas, et les entreprises ne devraient pas l’accepter non plus. » La phrase de Lamberti vise un basculement culturel. Pendant des années, beaucoup de groupes ont choisi la conformité silencieuse. Payer, céder des parts, afficher le score, continuer à produire. Si le nouveau fonds généralise le chèque obligatoire, cette stratégie devient plus chère et plus indéfinie. D’où l’idée de casser le mécanisme avant qu’il ne s’installe comme une nouvelle norme permanente.
Race, emploi et actionnariat : la grammaire complète
Le fonds ne vient pas seul. Il s’ajoute à l’équité en matière d’emploi, autre pilier contesté. Les employeurs doivent justifier la composition raciale de leurs effectifs selon des cibles nationales ou régionales. Les détracteurs y voient une pression au licenciement ou au blocage de carrière pour les salariés blancs, indiens ou métis selon les secteurs. Les défenseurs y voient le seul moyen de corriger des réseaux de recrutement hérités. Le fonds de transformation prolonge cette grammaire du côté du capital. D’un côté le salariat. De l’autre la propriété et le crédit.
Lamberti résume : restrictions d’activité économique fondées sur la race, visant principalement les Blancs ; volonté de restreindre la participation ; volonté de modifier l’actionnariat. On peut discuter le degré. On ne peut pas discuter le fait que la race reste une catégorie administrative centrale, trente ans après les premières élections universelles. C’est le paradoxe sud-africain. L’État post-apartheid a aboli la domination légale d’une minorité. Il a conservé la race comme boussole de réparation. À force, la boussole est devenue un système.
Ce que 100 milliards veulent dire dans une économie fragile
Le rand n’est pas une monnaie abstraite. Cent milliards, c’est un ordre de grandeur capable de peser sur des filières entières si l’argent est réellement levé et dépensé. Vingt milliards par an, c’est déjà une politique industrielle. Encore faut-il que la collecte ne casse pas l’assiette. Une entreprise qui verse 3 % de son bénéfice net après impôts pour le développement fournisseurs, puis contribue à d’autres fonds, puis ajuste son actionnariat, puis subit des pannes d’Eskom et des retards portuaires, finit par arbitrer. Elle peut augmenter ses prix. Elle peut réduire l’embauche. Elle peut geler une usine. Le coût n’apparaît pas seulement dans le rapport BBBEE. Il apparaît dans le PIB.
Les partisans diront que l’alternative — ne rien faire — perpétue une économie duale. Les township entrepreneurs n’accèdent pas aux appels d’offres. Les banques restent prudentes. Les grands groupes restent entre soi. Un fonds public-privé peut, en théorie, casser ces files d’attente. Encore faut-il qu’il finance la croissance et non la rente. L’histoire récente invite à la prudence. Trop de programmes d’empowerment ont acheté des actifs existants plutôt que d’en créer de nouveaux. Trop de partenaires ont revendu leurs parts. Trop peu d’emplois durables sont sortis de ces allers-retours patrimoniaux.
Petite entreprise contre grand réseau
Le président parle de petites entreprises. C’est le mot magique. Tout le monde aime la PME. Le diable est dans le canal. Une petite entreprise noire isolée a-t-elle les documents, les cautions, l’historique, le logiciel de facturation et l’avocat pour passer les filtres d’un fonds national ? Souvent non. Un intermédiaire qui sait remplir les grilles, lui, sait. C’est ainsi que des politiques d’inclusion produisent des industries de la paperasse. Le bénéficiaire final n’est pas toujours celui qui produit. C’est parfois celui qui traduit la réglementation en dossier.
Chance le dit à sa manière : le pays regorge d’entrepreneurs issus de communautés diverses qui ont simplement besoin d’une chance de réussir. La phrase est généreuse. Elle est aussi une critique du filtre racial comme filtre unique. Si le talent est dispersé, pourquoi verrouiller l’accès au capital selon une grille héritée des années 1990 ? Les défenseurs répondent que sans grille, le talent blanc et indien continuera de capter le crédit. Le débat n’est donc pas seulement technique. Il porte sur la nature même de la justice économique : réparation identitaire ou neutralité des règles.
Une offensive réglementaire, pas un incident
Lamberti refuse de traiter le fonds comme un accident de calendrier. Il y voit une orientation générale. Prolifération des fonds, glissement des équités vers le cash, durcissement des codes, pression sur l’emploi : le tableau d’ensemble compterait plus que chaque mesure isolée. Cette lecture a un mérite. Elle force à regarder l’accumulation. Une entreprise ne vit pas une loi. Elle vit une pile. À la fin de la pile, le dirigeant ne se demande plus si la transformation est juste. Il se demande s’il peut encore investir ici.
Le ministre, à l’inverse, a besoin de montrer que l’État ne se contente pas de discours. Après des années de croissance molle, l’affichage d’un véhicule de 100 milliards a une fonction théâtrale. Il dit aux électeurs : nous prenons l’argent là où il est, pour le mettre là où la majorité se trouve. Il dit aux entreprises : la participation n’est plus optionnelle. Cette théâtralité a un prix. Elle polarise. Elle donne aux opposants un objet simple à attaquer. Elle donne aux alliés un objet simple à défendre. Le fond, lui, reste une question d’allocation.
Ce que les Sud-Africains ordinaires peuvent en attendre
Derrière les sigles, il y a le prix du pain, le taxi du matin, le CV sans réponse. Si le fonds finance réellement des ateliers, des franchises, des flottes, des usines alimentaires, des services numériques, l’effet pourra se voir. Si le fonds finance surtout des prises de participation dans des actifs déjà rentables, l’effet se verra dans quelques déclarations de patrimoine. Les citoyens ont appris à distinguer les deux. Ils ont vu trop de « deals » célébrés à la télévision et trop peu d’emplois au coin de la rue.
Il faut aussi parler des salariés blancs, indiens, métis et étrangers résidents qui se sentent désormais comme une variable d’ajustement. Leur colère n’est pas un argument économique suffisant. Elle est un fait politique. Une société qui dit à une minorité que sa place dans l’emploi et le capital dépend d’un plafond racial entretient une émigration silencieuse. Or les compétences qui partent ne se remplacent pas par décret. L’Afrique du Sud le sait déjà dans la santé, l’ingénierie et la finance.
Le piège éthique et le piège budgétaire
Lamberti sépare deux critiques. L’éthique : fonder un prélèvement sur la race. Le coût : ce prélèvement peut enfler. Beaucoup de lecteurs n’entendent que la première. Les trésoriers d’entreprise entendent surtout la seconde. Une taxe, même déguisée, a besoin de limites, de contrôle, de date de fin, d’indicateurs d’efficacité. Un fonds de transformation conçu comme un instrument permanent n’a pas de date de fin. La réparation n’est jamais déclarée achevée. C’est le propre des politiques identitaires d’État : l’objectif se déplace à mesure qu’on l’approche.
Le piège budgétaire est plus prosaïque. Si les entreprises répercutent le coût, le consommateur paie. Si elles compriment l’investissement, le chômeur paie. Si l’État compense ensuite par d’autres subventions, le contribuable paie. Dans tous les cas, quelqu’un paie. Présenter le fonds comme un transfert gratuit des « riches blancs » vers « le peuple » est donc une simplification. Une partie du transfert ira à des intermédiaires. Une autre partie se perdra en friction. Une autre encore reviendra sous forme de prix.
Repères
- Proposition initiale de Parks Tau : fonds de 100 milliards de rands.
- Annonce présidentielle 2025 : 20 milliards par an sur cinq ans.
- Base citée : 3 % du bénéfice net après impôts pour le développement fournisseurs.
- Opérateurs évoqués : NEF et Commission de la concurrence.
- Opposition : Sakeliga, Toby Chance, Freedom Front Plus.
Une politique qui dit le pays qu’on veut
Au fond, le fonds de transformation n’est pas seulement un véhicule financier. C’est une déclaration sur ce qu’est encore l’Afrique du Sud. Soit une nation qui traite la race comme une parenthèse historique à refermer progressivement. Soit une nation qui traite la race comme une infrastructure permanente de l’État. Les codes BBBEE ont choisi la seconde voie depuis longtemps. Le nouveau fonds l’approfondit en monétisant davantage la conformité.
On peut comprendre le soupçon historique. L’apartheid n’est pas une légende. La propriété foncière, scolaire et financière a été racialement organisée pendant des décennies. Ignorer cela serait absurde. En faire l’unique boussole un tiers de siècle plus tard a pourtant un coût. Les pays qui sortent d’un régime racial ne réussissent pas tous de la même manière. Ceux qui reconstruisent des règles générales, une école exigeante et un État capable d’infrastructures s’en sortent mieux que ceux qui empilent les permis identitaires. Ce n’est pas une leçon morale. C’est une leçon empirique.
Ce qu’il faudra surveiller maintenant
Plusieurs signaux diront si le fonds ressemble à la brochure ou au procès-verbal d’échec. Premier signal : la gouvernance réelle, au-delà du mot indépendant. Deuxième signal : la part des dossiers allant à des entreprises nouvelles plutôt qu’à des holdings déjà riches. Troisième signal : la publication des bénéficiaires finaux, pas seulement des prête-noms. Quatrième signal : l’évolution des cibles de contribution. Cinquième signal : la réaction de l’investissement privé, mesurable dans les annonces d’usines, pas dans les communiqués.
Il faudra aussi regarder le prétoire. Si les recours de Sakeliga et d’autres organisations aboutissent à des suspensions, le gouvernement devra choisir entre durcir le récit politique et amender le mécanisme. Dans une coalition, ce choix n’est pas gratuit. Chaque partenaire a son électorat. L’ANC ne peut pas abandonner le mot transformation. D’autres formations ne peuvent pas accepter une taxe raciale. Le fonds devient alors un test de la durée de vie du gouvernement d’unité.
Au-delà du rand, une question de confiance
Les économies avancées ne reposent pas seulement sur des usines. Elles reposent sur la conviction que les règles ne changeront pas demain selon l’identité du dirigeant. L’Afrique du Sud a un appareil judiciaire encore respecté, une presse combative, des universités, des entreprises mondiales. Elle a aussi une habitude dangereuse : faire de la race la clé de presque toutes les politiques structurelles. Le fonds de transformation s’inscrit dans cette habitude. Ses défenseurs y voient de la justice. Ses critiques y voient de la défiance institutionnalisée.
Entre les deux, le pays continue d’attendre de la croissance. Pas un slogan. Des emplois. Si le fonds produit des entreprises solides, le débat d’aujourd’hui sera relégué au second plan. S’il produit une nouvelle couche de rente, la phrase de Chance sur le cycle de mauvaise gestion reviendra, plus dure. Pour l’heure, le mécanisme n’est pas un détail administratif. C’est le révélateur d’un choix : corriger le passé par le marché ouvert, ou le corriger par la caisse et la couleur. L’Afrique du Sud vient d’indiquer, une fois de plus, quelle voie elle privilégie. Reste à savoir ce que cette voie laissera, dans cinq ans, dans les comptes des entreprises et dans ceux des ménages.









