Imaginez une salle de concert plongée dans une pénombre lourde, où l’air vibre déjà d’une tension palpable. Soudain, une silhouette imposante fait son entrée : un homme à la barbe maculée de boue, la tête inclinée, le poing serré, brandissant fièrement un drapeau bleu et jaune. Autour de lui, les guitares lancent des trémolos stridents tandis que la batterie déchaîne un torrent de doubles croches, comme si une machine de guerre menaçait d’exploser à tout instant.
Cette scène ne relève pas d’une fiction apocalyptique, mais d’un concert bien réel à Varsovie. Elle incarne une forme inattendue de riposte culturelle face à l’impérialisme russe. Le death metal, souvent perçu comme un genre extrême et marginal, devient ici un vecteur puissant de résistance et de mémoire historique.
Quand le metal se fait écho de la résistance ukrainienne
Le groupe à l’origine de cette performance intense porte un nom qui résonne avec l’histoire : 1914. Formé à Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, ce collectif s’est imposé comme l’une des formations les plus marquantes de la scène metal ukrainienne. Depuis ses débuts, il puise son inspiration dans les horreurs de la Première Guerre mondiale, reconstituant avec une précision chirurgicale l’enfer des tranchées et des combats oubliés.
Mais depuis l’invasion russe à grande échelle en 2022, l’existence même du groupe a été bouleversée. Les tournées ont été annulées, les membres contraints de respecter les restrictions de sortie du territoire imposées aux hommes en âge de combattre. Cette fois-ci, après des années d’attente, 1914 entame enfin une série de dates en Pologne, marquant un retour sur scène d’envergure après six ans de perturbations majeures.
Le message politique, déjà présent dans leur musique, s’en trouve amplifié. Sur scène, le chanteur principal, connu sous le nom de scène Dmytro Koumar, incarne cette fureur contenue. Vêtu d’une longue tunique rappelant les uniformes d’autrefois et d’un ceinturon, il lance un growl guttural avant de proclamer en anglais : « Un jour, l’Empire tombera ». Ces mots, hurlés avec une intensité viscérale, trouvent un écho immédiat dans la petite foule rassemblée.
Cette déclaration n’est pas anodine. Elle renvoie directement aux ambitions expansionnistes perçues de la Russie actuelle, tout en s’ancrant dans une réflexion plus large sur les mécanismes de la guerre. Le groupe ne se contente pas de jouer du metal ; il raconte des histoires, celles d’hommes broyés par les conflits, celles d’empires qui s’effondrent sous leur propre poids.
Un chanteur au charisme de guerrier
Dmytro Ternouchtchak, alias Dmytro Koumar, incarne parfaitement l’esprit du groupe. Âgé de 43 ans, ce métalleux trapu et affable a un parcours atypique. Ancien journaliste, il parle avec passion de ses influences, évoquant notamment son amour pour le punk polonais ou son aversion pour certaines figures politiques européennes. Son physique sur scène évoque celui d’un boucher sortant d’une fosse commune : barbe couverte de boue, posture imposante, gestes théâtraux où il se tient comme une statue ou se saisit le visage dans une expression de démence ou de profonde douleur.
Avant le concert, dans les loges, il s’est confié sur sa démarche artistique. Fondé en 2014, au moment où la guerre entre Kiev et des séparatistes soutenus par Moscou éclatait dans le Donbass, 1914 s’est rapidement distingué par son concept historique rigoureux. Les cinq membres se produisent habillés en soldats de l’empire austro-hongrois, qui contrôlait alors la Galicie, région dont fait partie Lviv.
Leur musique, un mélange de blackened death metal et de doom, reconstitue l’horreur de la Grande Guerre à travers des morceaux intenses et millimétrés. Des trémolos de guitare acérés côtoient des passages plus atmosphériques, aérés par des musiques d’époque ou des extraits sonores de films historiques en différentes langues. Koumar décrit son travail comme une forme de « nécrophilie historique » : plonger dans les archives pour comprendre les mécanismes profonds des conflits.
Son obsession anthropologique porte sur une question centrale : comment l’espèce humaine, capable de tant de raffinement, retombe-t-elle régulièrement dans ses instincts primaires les plus violents ? La guerre, selon lui, représente la forme la plus vulgaire d’agression collective, un retour à l’état de primate.
Une tournée marquée par les contraintes de la guerre
La pandémie de Covid-19 avait déjà ralenti les activités du groupe, mais l’invasion russe de 2022 a tout bouleversé. En 2023, une tournée européenne complète a dû être annulée faute d’autorisation de sortie du territoire pour les hommes âgés de 23 à 60 ans. Ces restrictions, compréhensibles dans un contexte de mobilisation, ont pesé lourdement sur la vie artistique de nombreux musiciens ukrainiens.
Cette nouvelle tournée en Pologne représente donc bien plus qu’une série de concerts. Elle symbolise une victoire sur les obstacles logistiques et administratifs, une affirmation de vie culturelle malgré les bombes et les restrictions. Pour les membres de 1914, monter sur scène devient un acte de résilience, une façon de porter haut les couleurs de leur pays sans pour autant négliger leur mission artistique première.
Dans la salle, l’atmosphère est électrique. Parmi le public, des Polonais, des Ukrainiens exilés, et même des artistes d’autres pays. Chacun y trouve une résonance personnelle avec le message délivré.
Le témoignage d’un jeune Ukrainien exilé
Mykyta Dokiïtchouk n’a que 15 ans. Il a fui l’Ukraine au tout début de l’invasion russe à grande échelle. Ce soir-là, à Varsovie, il assiste à son tout premier concert de metal. Lunettes sur le nez et cheveux longs, l’adolescent avoue simplement : « J’aime ce style, ça me chauffe ». Pour lui, la Russie cherche à « détruire » son peuple, et la musique du groupe 1914 lui offre un exutoire puissant.
Timidement au début, Mykyta commence à bouger au rythme des riffs. À ses côtés, des spectateurs plus expérimentés se livrent à des headbangs majestueux, leur chevelure fouettant l’air comme des essuie-glaces en pleine tempête. L’énergie collective est palpable, mélange de colère, de catharsis et de solidarité.
Ce jeune garçon incarne toute une génération d’Ukrainiens marqués par la guerre dès leur plus jeune âge. Dans cette salle, le death metal ne sert pas seulement à divertir ; il permet de canaliser des émotions complexes : peur, rage, fierté nationale et espoir d’un avenir meilleur.
Des spectateurs engagés face à l’impérialisme
Mikołaj Boratyński, 33 ans, est un Polonais venu assister au spectacle. Avec sa fine moustache, il s’anime en expliquant pourquoi il est là : « Faut s’opposer aux ambitions impériales de la Russie ». L’une de ses chansons préférées du groupe contient un refrain qui exhorte à « défoncer » l’envahisseur. Pour lui, l’art ne doit pas se limiter à des thèmes légers comme l’amour ou la fête ; il doit aussi aborder les sujets graves qui secouent le monde.
Katsiaryna Mankevitch, 37 ans, fait partie des rares femmes présentes dans la salle. Chanteuse d’un groupe de metal bélarusse appelé Dymna Lotva, elle a elle-même vécu en Ukraine sous occupation russe au début de l’année 2022. Elle abonde dans le sens de Mikołaj : l’art a le devoir de parler de ces réalités brutales.
Ces témoignages illustrent comment la musique de 1914 dépasse les frontières du genre metal pour toucher un public plus large, sensible aux questions géopolitiques actuelles. La Pologne, pays frontalier directement concerné par la guerre en Ukraine, offre un terreau fertile à ce type de messages.
Une démarche artistique ancrée dans l’histoire
Les quatre albums de 1914 plongent l’auditeur dans l’enfer de la Grande Guerre. Chaque morceau est construit avec une minutie presque obsessionnelle, s’appuyant sur des recherches historiques approfondies. Les textes ne se contentent pas de décrire les batailles ; ils explorent les dimensions psychologiques et anthropologiques des conflits.
Sur scène, Koumar alterne entre immobilité statuaire et déambulations démoniaques. Il peut soudain se saisir le visage, incarnant tour à tour un fou, un démon ou un homme brisé par les larmes. Cette théâtralité renforce l’immersion dans l’univers du groupe, où la musique devient presque une expérience sensorielle totale.
Le dernier album en date, sorti en novembre, s’intitule Viribus Unitis. Cette formule latine signifie « Par l’union de nos forces ». Il suit le parcours d’un Ukrainien de Galicie engagé dans des batailles méconnues de la guerre 14-18, notamment contre les forces russes de l’époque. À travers ce récit, le groupe établit un parallèle subtil mais puissant avec la situation contemporaine.
« Je fais de la nécrophilie ou, comme on dit… de l’Histoire », s’amuse Dmytro Koumar en parlant de son approche.
Cette phrase résume bien l’esprit du projet : plonger dans le passé pour mieux éclairer le présent. La guerre n’est pas glorifiée ; elle est disséquée dans toute son absurdité et sa brutalité.
La musique au service des soldats sur le front
La portée de 1914 va bien au-delà des salles de concert. Des soldats ukrainiens ont déjà porté des produits dérivés du groupe lors d’assauts sur le front. Certains ont même utilisé leurs titres dans des vidéos montrant des frappes contre les troupes russes. Lorsque Koumar a découvert cela, il avoue avoir été « choqué ». Pourtant, si sa musique peut galvaniser des combattants, il considère qu’il a accompli quelque chose d’utile.
Lui-même ne peut pas s’engager dans l’armée en raison d’un cancer dont il suit encore un lourd traitement. Cette situation lui inspire un profond sentiment de « honte ». Il refuse d’ailleurs de donner des concerts en Ukraine pour le moment, estimant qu’il n’a pas le droit de se produire devant des personnes qui vivent réellement l’horreur des tranchées modernes.
Malgré cela, le groupe participe à des collectes de fonds pour l’armée ukrainienne. Koumar espère également « ouvrir les yeux » de certains Européens qu’il qualifie d’« impotents » face au bellicisme du Kremlin. Pour lui, l’Ukraine agit comme un « bouclier » pour le reste du continent.
L’impact émotionnel d’un concert de metal engagé
Durant la soirée à Varsovie, plusieurs slogans ont retenti : « Gloire à l’Ukraine » bien sûr, mais aussi des expressions plus dures envers les troupes russes. L’atmosphère n’est pas seulement festive ; elle est chargée d’une dimension politique et émotionnelle forte.
Mykyta, le jeune adolescent, esquisse un sourire en fin de concert. Il dit avoir ressenti un « fort esprit ukrainien », un mélange chaotique d’endurance et de liberté. Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, cette soirée représente bien plus qu’un simple divertissement musical.
Le death metal, avec sa violence sonore assumée, offre un langage adapté à l’expression de la rage et de la détermination. Les growls gutturaux, les riffs écrasants et la batterie mitrailleuse deviennent les équivalents modernes des cris de guerre d’autrefois.
Le rôle de la culture dans les temps de crise
Cette histoire soulève une question plus large : quel est le rôle de l’art lorsque la guerre frappe aux portes ? Pour 1914, la réponse est claire. La musique ne doit pas s’évader de la réalité ; elle doit la confronter, la disséquer, la transformer en énergie créatrice.
Dans un monde où l’information circule à vitesse grand V, où les propagandes s’affrontent, une formation comme 1914 propose une contre-narration ancrée dans l’histoire et l’émotion brute. Leurs textes, loin d’être simplistes, invitent à une réflexion profonde sur la nature humaine et les cycles des conflits.
Le choix de thématiques liées à la Première Guerre mondiale n’est pas fortuit. Cette période marque le début de la modernité sanglante du XXe siècle, avec ses technologies destructrices, ses empires effondrés et ses millions de morts. Les parallèles avec le XXIe siècle sautent aux yeux : ambitions territoriales, propagande nationaliste, souffrance des populations civiles.
Une scène metal ukrainienne dynamique malgré l’adversité
1914 n’est pas un cas isolé. La scène metal ukrainienne, bien que relativement petite à l’échelle internationale, fait preuve d’une vitalité remarquable. De nombreux groupes ont dû adapter leur fonctionnement aux réalités de la guerre : répétitions interrompues, membres mobilisés, tournées impossibles.
Pourtant, la création continue. Des artistes produisent de nouveaux albums, organisent des concerts quand cela est possible, et utilisent leur plateforme pour collecter des fonds ou sensibiliser l’opinion publique internationale. Le metal, avec sa culture du DIY et son esprit rebelle, se prête particulièrement bien à cette forme d’engagement.
À travers l’Europe, des salles comme celle de Varsovie deviennent des espaces de solidarité. Le public polonais, particulièrement sensible à la cause ukrainienne en raison de l’histoire commune et de la proximité géographique, répond présent. Ces soirées créent des liens humains qui dépassent la simple consommation musicale.
L’album Viribus Unitis : un nouveau chapitre
Le dernier opus du groupe, Viribus Unitis, sorti récemment, poursuit l’exploration thématique entamée depuis des années. Il met en lumière le parcours d’un soldat ukrainien de Galicie confronté aux forces russes pendant la Grande Guerre. Les batailles décrites, souvent méconnues du grand public, servent de miroir aux événements actuels.
Musicalement, l’album reste fidèle à l’identité de 1914 : un blackened death-doom puissant, alternant passages lents et écrasants avec des accélérations furieuses. Les samples historiques et les interludes atmosphériques apportent une dimension cinématographique à l’ensemble.
Le titre lui-même, « Par l’union de nos forces », résonne comme un appel à la solidarité, tant au sein de l’Ukraine que plus largement en Europe face aux menaces communes.
Les défis personnels du leader
Derrière l’image scénique imposante de Koumar se cache un homme confronté à ses propres limites physiques. Le cancer dont il a souffert et les traitements lourds qu’il suit encore l’empêchent de rejoindre les rangs de l’armée. Cette impossibilité d’agir directement sur le front génère chez lui un sentiment de culpabilité qu’il exprime ouvertement.
Sa décision de ne pas tourner en Ukraine pour l’instant reflète une éthique personnelle forte. Il considère que les artistes ont aussi leurs responsabilités dans les moments critiques, et qu’il ne serait pas juste de se produire devant un public qui endure quotidiennement les réalités du conflit.
Cette honnêteté renforce la crédibilité du message du groupe. Il ne s’agit pas de posture ; les paroles et les actes sont alignés.
Le metal comme outil de sensibilisation internationale
En se produisant à l’étranger, 1914 remplit une double fonction. D’une part, il maintient une présence culturelle ukrainienne vivante malgré la guerre. D’autre part, il sensibilise un public souvent éloigné des débats géopolitiques aux réalités du terrain.
Les concerts deviennent des moments d’échange, où les discussions avec les fans portent autant sur la musique que sur la situation en Ukraine. Koumar espère ainsi contrer une certaine forme d’indifférence ou de fatigue face à l’actualité du conflit.
Dans un paysage médiatique saturé, la puissance émotionnelle du death metal offre un canal différent, plus viscéral, pour faire passer des messages complexes.
Réflexions sur la nature humaine et la guerre
Au cœur de la démarche de 1914 se trouve une interrogation profonde sur l’humanité. Comment expliquer que, siècle après siècle, les mêmes schémas de domination et de violence se reproduisent ? Le groupe ne propose pas de réponses simplistes, mais invite à observer, à comprendre, à ne pas oublier.
Les tranchées de 1914-1918, avec leur boue, leurs gaz asphyxiants et leurs assauts inutiles, trouvent des échos terribles dans les images du front ukrainien actuel : drones, artillerie lourde, combats urbains. L’histoire semble parfois se répéter dans ses aspects les plus sombres.
Pourtant, la musique de 1914 contient aussi une forme d’espoir. En transformant la souffrance en art, en créant de la beauté à partir de l’horreur, elle affirme la capacité humaine à résister, à créer, à se projeter vers l’avenir même dans les pires circonstances.
Un public diversifié uni par la musique
Ce qui frappe lors de tels concerts, c’est la diversité du public. Adolescents découvrant le metal, fans chevronnés, Polonais solidaires, artistes d’autres pays, tous se retrouvent unis par la puissance sonore et le message délivré.
Cette capacité du metal à créer des communautés transcendant les origines et les âges est l’une de ses forces. Dans le contexte ukrainien, elle prend une dimension supplémentaire : celle d’une résistance culturelle collective.
Les headbangs, les circle pits éventuels, les cris repris en chœur deviennent des gestes de défiance face à l’obscurité ambiante.
Perspectives pour la scène metal ukrainienne
L’avenir de 1914 et de ses pairs dépendra en grande partie de l’évolution de la situation sur le terrain. Si les restrictions de mobilité persistent, les groupes devront continuer à innover : lives en streaming, productions studio intensives, collaborations internationales.
Mais l’énergie est là. La détermination des artistes ukrainiens à continuer de créer malgré tout témoigne d’une vitalité culturelle remarquable. Le metal, souvent considéré comme un genre underground, prouve une fois de plus son utilité sociale et politique.
En attendant, chaque concert comme celui de Varsovie représente une petite victoire, un moment de lumière dans l’ombre de la guerre.
Conclusion : une riposte qui résonne loin
Le death metal de 1914 n’est pas qu’une affaire de riffs lourds et de growls agressifs. Il est devenu, presque malgré lui, un symbole de résistance ukrainienne face à l’impérialisme russe. À travers ses textes historiques, ses performances intenses et son engagement concret, le groupe rappelle que la culture reste un champ de bataille essentiel.
Que ce soit pour un jeune exilé comme Mykyta, pour un spectateur polonais engagé ou pour les soldats sur le front qui puisent de la force dans ces sons, la musique remplit une fonction vitale : maintenir l’esprit de liberté et d’endurance.
Dans une époque où les empires rêvent encore de domination, le message est clair : un jour, ils tomberont. Et en attendant, la musique continuera de hurler cette vérité avec une fureur salvatrice.
Cette soirée à Varsovie restera gravée dans les mémoires comme un moment où l’art et la réalité se sont fusionnés pour créer quelque chose de plus grand que la somme de ses parties. Le death metal ukrainien n’a peut-être pas les armes conventionnelles, mais sa puissance symbolique et émotionnelle est indéniable.
Et tandis que les dernières notes résonnent encore dans la salle, une certitude émerge : tant que des artistes comme ceux de 1914 monteront sur scène, la voix de l’Ukraine ne sera jamais réduite au silence.









