Imaginez un convoi militaire américain traversant les plaines arides du nord-est syrien, chargé de blindés, de conteneurs préfabriqués et d’équipements accumulés pendant plus d’une décennie. Cette scène, autrefois impensable, est devenue réalité ces derniers jours. Les États-Unis s’apprêtent à tourner une page majeure de leur engagement au Moyen-Orient : le retrait total de leurs forces de Syrie, prévu pour s’achever dans un délai d’un mois.
Un départ qui marque la fin d’une ère
Depuis lundi, les observateurs sur le terrain assistent à un mouvement sans précédent. Une colonne impressionnante de poids lourds a quitté la base de Qasrak, située dans la province de Hassaké, dernier point d’ancrage américain dans ce qui fut longtemps le bastion kurde. Les images sont éloquentes : des véhicules militaires alignés, des soldats affairés, et surtout cette direction claire vers la frontière irakienne.
Ce mouvement n’est pas isolé. Au cours des deux dernières semaines, deux autres sites stratégiques ont déjà été évacués : al-Tanf dans le sud-est et al-Chaddadi plus au nord. Ces bases servaient à la fois de points d’appui pour les opérations aériennes et de symboles d’une présence maintenue malgré les bouleversements politiques syriens.
Les chiffres d’une présence historique
Environ un millier de militaires américains étaient encore déployés récemment dans ces installations. Leur mission principale consistait à conduire des frappes aériennes contre les résidus de l’organisation État islamique. Même si le groupe a perdu ses territoires en 2019, ses cellules dormantes continuent de représenter une menace diffuse, particulièrement dans les zones désertiques.
Le retrait actuel s’inscrit dans un contexte régional profondément modifié. Depuis décembre 2024, le pouvoir à Damas a changé de mains. La coalition dirigée par Ahmad al-Chareh a pris le contrôle après la chute de Bachar al-Assad. Ce nouveau pouvoir central a progressivement étendu son autorité sur l’ensemble du territoire, y compris les régions auparavant tenues par les forces kurdes.
D’ici un mois, ils se seront retirés de Syrie et il n’y aura plus aucune présence militaire américaine.
Un responsable gouvernemental syrien
Cette déclaration anonyme résume parfaitement l’enjeu. Le départ américain n’est plus une hypothèse : il est en cours et semble irréversible.
Le timing : entre consolidation syrienne et tensions régionales
Pourquoi maintenant ? Plusieurs facteurs se conjuguent. D’abord, Damas a rejoint officiellement la coalition internationale contre l’État islamique l’année dernière. Ce ralliement a modifié la donne stratégique. Ensuite, les autorités centrales ont lancé une série d’opérations qui leur ont permis de reprendre des zones clés autrefois sous contrôle kurde.
Parallèlement, Washington concentre désormais ses moyens militaires autour de l’Iran. Les menaces de frappes en cas d’échec des négociations sur le dossier nucléaire se multiplient. Dans ce contexte, maintenir des troupes en Syrie apparaît de moins en moins prioritaire pour l’administration américaine.
Un diplomate d’un pays proche à la fois de Washington et de Damas a confié que le processus devrait être bouclé en une vingtaine de jours. Après ce délai, les frappes aériennes américaines en Syrie pourront toujours être conduites, mais depuis des bases situées ailleurs dans la région.
L’impact sur les forces kurdes
Les combattants kurdes, qui ont payé un lourd tribut dans la lutte contre l’État islamique, se retrouvent en première ligne des conséquences de ce retrait. Un responsable kurde a confirmé que la présence de la coalition internationale dans le nord et le nord-est syrien prendrait fin d’ici trois à cinq semaines au maximum.
Cette fin de présence coïncide avec un accord conclu fin janvier entre les autorités de Damas et les forces kurdes. Sous la pression militaire exercée par le pouvoir central, les deux parties ont convenu d’intégrer progressivement les combattants kurdes au sein de l’armée syrienne régulière.
Ce processus d’intégration représente à la fois une opportunité et un défi majeur pour les Kurdes syriens. Après des années d’autonomie de facto dans certaines régions, ils doivent désormais composer avec une autorité centrale islamiste qui cherche à uniformiser le contrôle du territoire.
Le sort des prisons et des camps de jihadistes
L’un des aspects les plus sensibles du retrait américain concerne la gestion des détenus liés à l’État islamique. Avant leur départ, les forces américaines ont transféré plus de 5 700 personnes présumées membres du groupe vers l’Irak. Cette opération visait à assurer une surveillance continue de ces individus jugés particulièrement dangereux.
Les prisons concernées étaient jusqu’alors sous contrôle kurde. Leur transfert aux autorités syriennes s’est accompagné d’une fermeture progressive des sites. Le camp d’al-Hol, qui abritait des dizaines de milliers de personnes – principalement des femmes et des enfants liés à des jihadistes étrangers – a été vidé dans des conditions chaotiques.
Après le transfert du contrôle aux autorités syriennes le 20 janvier, la plupart des résidents ont apparemment quitté les lieux dans le chaos.
Human Rights Watch
Ces milliers de personnes, souvent détenues sans jugement formel pendant des années, posent désormais un problème humanitaire et sécuritaire majeur. Beaucoup de pays d’origine ont refusé leur rapatriement, laissant ces familles dans une situation extrêmement précaire.
L’État islamique : une menace toujours présente
Malgré sa défaite territoriale en 2019, l’organisation conserve une capacité de nuisance. Samedi, pour la première fois depuis deux ans, un message audio attribué à l’État islamique a été diffusé. Il appelle ses combattants à défier les nouvelles autorités syriennes.
Le même jour, une attaque revendiquée par le groupe a coûté la vie à quatre membres des forces de sécurité à Raqa. Cette ville, récemment reprise par le pouvoir central aux forces kurdes, illustre la persistance de la menace jihadiste dans des zones récemment stabilisées.
Les zones désertiques, difficiles d’accès et peu contrôlées, offrent toujours un refuge potentiel aux cellules dormantes. Le retrait américain pourrait donc créer un vide sécuritaire que les nouvelles autorités syriennes devront combler rapidement.
Conséquences géopolitiques à moyen terme
Ce retrait s’inscrit dans une reconfiguration plus large des alliances et des priorités au Moyen-Orient. Les États-Unis réduisent leur empreinte directe en Syrie tout en renforçant leur posture face à l’Iran. Cette double dynamique pourrait avoir des répercussions importantes sur la stabilité régionale.
Pour Damas, le départ américain représente une victoire symbolique et pratique. Il lève une contrainte majeure sur son exercice de la souveraineté et lui permet de consolider son autorité sur l’ensemble du territoire national.
Pour les Kurdes, en revanche, l’avenir s’annonce incertain. Leur intégration dans les structures étatiques syriennes se fera sous la surveillance étroite du pouvoir central. La question de leur autonomie culturelle et politique reste entière.
Vers une nouvelle phase de la stabilisation syrienne ?
Le retrait américain ouvre une période de transition délicate. Les nouvelles autorités syriennes devront démontrer leur capacité à assurer la sécurité sur l’ensemble du territoire, à lutter efficacement contre les résidus jihadistes et à gérer les questions humanitaires liées aux anciens camps et prisons.
La communauté internationale suivra attentivement l’évolution de la situation. La lutte contre l’État islamique reste une priorité partagée, même si les modalités de cette lutte évoluent. Le transfert de responsabilité aux forces syriennes représente à la fois un défi et une opportunité pour stabiliser durablement le pays.
Dans les prochains mois, l’issue de ce processus de transition dira beaucoup sur la capacité du nouveau pouvoir à s’imposer comme un acteur crédible et responsable sur la scène régionale. Le retrait américain n’est pas une fin en soi, mais le début d’une nouvelle phase dans l’histoire récente de la Syrie.
Les prochains jours et semaines seront déterminants. Les images de convois quittant les bases pourraient bientôt céder la place à celles de soldats syriens prenant position dans ces mêmes lieux. Un symbole fort de la souveraineté retrouvée, mais aussi d’immenses défis à relever pour éviter que le vide laissé par le départ américain ne profite aux forces centrifuges ou aux groupes jihadistes.
La Syrie entre dans une période charnière. Après plus d’une décennie de guerre, d’interventions étrangères et de bouleversements politiques, le pays cherche désormais à reconstruire une stabilité fragile sur de nouvelles bases. Le retrait américain, loin d’être anodin, marque un jalon important dans cette longue quête.
Points clés à retenir
- Retrait total américain prévu d’ici un mois
- Évacuation en cours des dernières bases : Qasrak, al-Tanf, al-Chaddadi
- Transfert de plus de 5 700 détenus présumés EI vers l’Irak
- Intégration progressive des forces kurdes dans l’armée syrienne
- Fermeture chaotique du camp d’al-Hol et problèmes humanitaires persistants
- Attaques récentes de l’État islamique démontrant sa capacité de nuisance résiduelle
- Recentralisation du pouvoir à Damas sur l’ensemble du territoire
Ce tournant stratégique soulève de nombreuses interrogations sur l’avenir immédiat de la Syrie et sur l’équilibre régional au Moyen-Orient. Une chose est sûre : les prochains mois seront décisifs pour savoir si ce retrait contribue à une stabilisation durable ou s’il ouvre la voie à de nouvelles incertitudes.
À suivre de très près.









