Imaginez des centaines de familles rassemblées dans les rues de Caracas, brandissant des pancartes et scandant des slogans déchirants. Elles ne demandent ni richesse ni pouvoir, simplement la liberté pour leurs proches enfermés depuis plus d’un an. Ces détenus ne sont pas des criminels violents, mais en grande majorité des employés du secteur pétrolier, des professionnels qualifiés accusés d’actes qui menaceraient la sécurité nationale.
Le Venezuela traverse une période particulièrement trouble. Après des bouleversements politiques majeurs au début de l’année 2026, l’espoir d’une amnistie générale refait surface. Jeudi, l’Assemblée nationale doit reprendre les discussions sur une loi promise par les nouvelles autorités. Pour de nombreuses familles, cette loi représente peut-être la dernière chance de retrouver un mari, un fils, un frère.
Une affaire qui secoue le cœur de l’économie vénézuélienne
L’industrie pétrolière constitue depuis des décennies le pilier principal de l’économie du pays. Lorsque ce secteur tousse, c’est tout le Venezuela qui s’étouffe. Les autorités ont toujours considéré les installations pétrolières comme des zones ultrasensibles, presque militaires. Toute irrégularité, même mineure, peut être interprétée comme une menace directe contre l’État.
C’est dans ce contexte ultra-tendu qu’a éclaté ce que l’on nomme désormais l’affaire PDVSA Obrera. Plus de 170 personnes – pour l’essentiel des techniciens, ingénieurs, opérateurs – se retrouvent derrière les barreaux depuis 2024. Les accusations principales tournent autour de la contrebande de carburant, de sabotage présumé d’infrastructures et de corruption à grande échelle.
Les faits reprochés : entre réalité et exagération ?
Selon les proches des détenus, les charges retenues manquent cruellement de preuves solides. On parle notamment de « contamination » d’essence dans une raffinerie importante du centre-nord du pays. Un autre groupe aurait endommagé une vanne utilisée pour charger du carburant sur un pétrolier. Des actes graves, certes, mais qui, pour les familles, relèvent davantage de la maintenance ordinaire ou d’erreurs techniques que d’un complot organisé.
Les avocats et les proches insistent : ces travailleurs sont des professionnels expérimentés, pas des terroristes. Pourtant, ils ont été déférés devant des tribunaux spécialisés dans les affaires de terrorisme. Une qualification qui alourdit considérablement les peines encourues et complique toute possibilité de défense efficace.
« Ce ne sont pas des terroristes, ce sont des professionnels ! »
Scandé par les familles lors du rassemblement à Caracas
Cette phrase résume à elle seule le sentiment dominant chez les manifestants. Ils refusent que leurs proches soient traités comme des ennemis de l’État alors qu’ils ont passé des années à faire fonctionner l’appareil pétrolier national.
Des conditions de détention dénoncées comme inhumaines
Les témoignages qui filtrent des prisons sont glaçants. Plusieurs familles rapportent des cas de maltraitances physiques et psychologiques graves. Une jeune femme de 24 ans raconte que son frère a subi des tortures particulièrement cruelles, notamment avec un tube appliqué au niveau du coccyx. D’autres parlent de coups répétés, d’isolement prolongé, de pressions psychologiques intenses destinées à obtenir des aveux.
Ces allégations ne sont pas isolées. Une organisation reconnue pour le suivi des détenus politiques recense plus de 600 personnes emprisonnées pour des motifs considérés comme politiques à travers le pays. Une partie non négligeable de ce total proviendrait précisément de cette vague d’arrestations dans le secteur pétrolier.
Une procédure judiciaire entachée d’irrégularités
Une avocate liée à l’un des détenus n’hésite pas à qualifier l’ensemble de la procédure de nulle dès le départ. Selon elle, les droits constitutionnels les plus élémentaires ont été bafoués : absence de preuves matérielles claires, délais déraisonnables, interrogatoires sous pression, violations des garanties de défense. Elle parle même d’une affaire à caractère politique, motivée par la volonté de montrer une main de fer sur le secteur stratégique par excellence.
Le caractère disproportionné de la réponse judiciaire frappe également les observateurs. Accuser de terrorisme des ouvriers et techniciens qui, pour la plupart, n’avaient jamais eu affaire à la justice auparavant, semble excessif aux yeux de beaucoup.
Le contexte politique : vers une amnistie générale ?
Depuis les événements du 3 janvier 2026 et la capture de l’ancien dirigeant par des forces étrangères, le paysage politique vénézuélien a radicalement changé. La présidente par intérim a publiquement promis une loi d’amnistie générale destinée à apaiser les tensions et à tourner la page d’une période marquée par la répression.
Les familles des détenus de PDVSA Obrera placent tous leurs espoirs dans ce texte. Elles ont adressé un document circonstancié au président de l’Assemblée nationale, détaillant les accusations, les irrégularités procédurales et les conditions de détention. Leur objectif : obtenir l’inclusion de leurs proches dans le champ de l’amnistie.
Le débat parlementaire qui doit reprendre jeudi représente donc un moment crucial. Une adoption rapide de la loi pourrait permettre la libération de nombreuses personnes détenues pour des motifs politiques ou considérés comme tels. À l’inverse, un report ou un rejet aggraverait le sentiment d’injustice qui règne déjà dans de nombreux foyers.
Pourquoi cette affaire touche-t-elle autant ?
Le secteur pétrolier n’est pas un secteur comme les autres au Venezuela. Il emploie des dizaines de milliers de personnes directement et fait vivre indirectement des millions d’habitants. Quand des travailleurs expérimentés sont emprisonnés en masse, c’est toute une chaîne de compétences qui disparaît temporairement. Dans un pays où l’industrie souffre déjà d’un manque cruel d’investissements et de maintenance, cette perte humaine aggrave la crise.
Au-delà des aspects techniques, c’est aussi une question de dignité. Ces hommes et ces femmes ont souvent consacré toute leur carrière à PDVSA. Se voir traités comme des criminels après des années de labeur provoque une profonde blessure morale chez leurs collègues et leurs familles.
Les voix qui s’élèvent pour demander justice
Les rassemblements se multiplient à Caracas et dans plusieurs villes. Les proches ne se contentent plus d’attendre en silence. Ils organisent des veillées, des marches, des conférences de presse improvisées. Leur message est clair : il faut distinguer les vrais actes de corruption des erreurs professionnelles ou des règlements de comptes internes.
Ils demandent également une enquête indépendante sur les allégations de torture. Selon eux, les aveux obtenus sous la contrainte ne peuvent servir de base à une condamnation juste. Cette exigence rejoint les préoccupations de nombreuses organisations internationales qui suivent de près la situation des droits humains dans le pays.
Quelles perspectives pour les détenus et leurs familles ?
Si la loi d’amnistie est adoptée dans les prochains jours ou semaines, une partie significative des 173 personnes concernées par l’affaire PDVSA Obrera pourrait recouvrer la liberté. Cela représenterait un soulagement immense pour des centaines de foyers dévastés par l’incarcération prolongée d’un proche.
Mais même en cas de libération, les séquelles seront profondes. Les traumatismes physiques et psychologiques, la perte d’emploi, la stigmatisation sociale, les difficultés financières accumulées… Le retour à une vie normale prendra du temps. Certains craignent également que les libérations soient conditionnées ou partielles, laissant une partie des détenus derrière les barreaux.
Un symbole plus large de la transition vénézuélienne
Cette affaire dépasse largement le cadre d’un simple dossier judiciaire. Elle incarne les défis immenses auxquels le pays est confronté : réformer un appareil judiciaire perçu comme politisé, restaurer la confiance dans les institutions, relancer une industrie pétrolière exsangue, répondre aux attentes de justice et de réconciliation après des années de polarisation extrême.
La décision qui sera prise à l’Assemblée nationale jeudi et dans les jours suivants aura donc une portée symbolique forte. Elle dira beaucoup sur la volonté réelle des nouvelles autorités d’ouvrir une page nouvelle, plus apaisée, plus respectueuse des droits fondamentaux.
Pour l’instant, les familles continuent de se rassembler, de témoigner, d’espérer. Leur combat rappelle que derrière chaque dossier judiciaire, il y a des vies brisées, des enfants qui grandissent sans père, des épouses qui luttent seules pour joindre les deux bouts. Leur voix, faible mais tenace, porte en elle l’aspiration profonde d’un pays qui veut tourner la page des divisions et des souffrances inutiles.
Le Venezuela observe, retient son souffle. La suite dépendra en grande partie de ce qui se passera dans l’hémicycle ces prochains jours.
À retenir : Plus de 170 personnes, essentiellement des travailleurs pétroliers, attendent toujours leur sort dans des prisons vénézuéliennes. Les accusations de sabotage et de corruption sont contestées par leurs proches qui dénoncent une procédure injuste et des conditions de détention inhumaines. L’amnistie générale en discussion pourrait changer la donne. Mais pour l’instant, l’incertitude domine.
Chaque jour supplémentaire passé en détention est un jour de plus volé à ces familles. Espérons que la raison et la clémence l’emporteront rapidement.









