Et si le prochain visage d’une région allemande n’était pas celui d’un notable classique, mais celui d’un tribun de trente-cinq ans, souriant, photogénique, presque familier, qui signe des tasses comme on dédicace un disque ? La question n’a rien d’abstrait. En Saxe-Anhalt, Ulrich Siegmund avance avec une aisance qui détonne, une présence de réseau social et un objectif formulé sans détour : devenir le premier dirigeant d’extrême droite de l’après-guerre à la tête d’un Land. Derrière la poignée de main et la bière tendue au détour d’une fête de village, le projet politique est d’une autre nature. Il parle d’expulsion dès la première minute, de médias publics à dénoncer, de drapeau national à hisser chaque jour d’école, de drapeau arc-en-ciel à interdire dans les établissements, d’obligation scolaire à supprimer, de programmes d’histoire à recadrer. Le sourire ouvre la porte. Le programme, lui, vise une rupture.
Un tribun souriant pour une ambition de rupture
Le contraste est le cœur du récit. D’un côté, un homme svelte, les yeux bleus, une mèche poivre et sel plaquée sur le côté, qui sait se vendre comme un « bon copain ». De l’autre, un parti, l’Alternative pour l’Allemagne, décrit comme antimigrants, russophile et favorable à Donald Trump, qui devance depuis des mois, dans les sondages de la région, les conservateurs. L’écart rapporté approche les vingt points face aux formations du chancelier Friedrich Merz et de l’actuel dirigeant du Land, Sven Schulze. Ce n’est pas un détail de communication. C’est le cadre dans lequel Ulrich Siegmund inscrit sa course.
Récemment propulsé à la une d’un hebdomadaire prestigieux sous le titre qui le désigne comme « l’homme le plus dangereux d’Allemagne », il a choisi l’ironie plutôt que le recul. Il a diffusé une vidéo où il dédicace le magazine et promet de révéler, après les élections, le montant versé pour une telle publicité. Le geste dit beaucoup de sa méthode : retourner l’attaque en contenu, transformer la une en objet de campagne, parler à ceux qui se méfient déjà des médias établis.
À trente-cinq ans, il ne se présente pas comme un héritier de cabinet. Il se présente comme un produit de sa région natale, un homme revenu sur sa terre après Berlin, un commercial formé, un entrepreneur de parfums d’ambiance, un ancien membre pendant six ans du parti conservateur, celui associé à Helmut Kohl et à la promesse d’un avenir florissant faite aux citoyens de l’ancienne RDA. En 2014, un an après la création de l’AfD, il a basculé. Depuis, le sourire n’a pas quitté la stratégie. L’objectif, lui, s’est durci.
Cinq cent mille abonnés contre une campagne de terrain
Le chiffre circule comme une arme. Ulrich Siegmund compte plus de 500 000 abonnés sur Instagram. Son principal adversaire, Sven Schulze, en comptabilise 11 400. L’écart n’est pas seulement numérique. Il dessine deux manières d’exister. L’un occupe le fil d’actualité, les stories, le plan serré, le commentaire immédiat. L’autre reste, dans cette comparaison, largement hors champ. En campagne, le premier écume sa région natale depuis des semaines. Il enchaîne les selfies. Il signe des autographes sur des tasses et des tee-shirts à son effigie. Il accepte d’être un objet autant qu’un candidat.
La mise en scène n’est pas improvisée. Elle s’appuie sur des objets du quotidien est-allemand et sur des scènes que tout le monde reconnaît. Une chevauchée en Simson, petite mobylette érigée en symbole de l’identité de l’Est. Un footing. Une fête de village avec saucisses et châteaux gonflables pour enfants. Des mains serrées. Parfois des bières offertes. Une foule de tout âge qui l’accueille « comme une sorte de rockstar ». Le mot n’est pas anodin. Il dit la bascule d’un meeting politique vers un événement de proximité, presque festif, où l’on vient voir quelqu’un davantage que l’on vient écouter un programme ligne à ligne.
Scène type d’une tournée
Selfie, tasse dédicacée, poignée de main, saucisse, château gonflable, mobylette Simson, bière tendue, photo de groupe. Le politique se fond dans la fête. Le message, lui, reste hors du stand de grillades.
Un participant de dix-neuf ans, interrogé lors de l’un de ces événements, résumait le lien d’une phrase simple : « C’est comme un bon copain. » La confession illustre la réussite du personnage. Pas un distant. Pas un professeur. Un copain. L’image est travaillée jusque dans le détail physique déjà cité : silhouette mince, regard clair, mèche plaquée. Rien n’est laissé au hasard de la première impression. Tout sert à raccourcir la distance entre le candidat et la foule.
C’est comme un bon copain.
Un participant de 19 ans à l’un de ses événements
Cette familiarité n’efface pas le projet. Elle le rend abordable. Elle le rend partageable. Elle le rend filmable. Sur les réseaux, un plan de village se propage plus vite qu’un communiqué. Ulrich Siegmund l’a compris. Il privilégie explicitement les réseaux sociaux et leurs algorithmes face aux médias audiovisuels publics, qu’il accuse d’être biaisés. La campagne de terrain et la campagne numérique ne s’opposent pas. Elles se nourrissent. La fête fournit l’image. L’image fournit l’audience. L’audience prépare le discours de rupture.
Tangermünde, Berlin, puis le retour à l’Est
Né trois semaines après la réunification de l’Allemagne, en 1990, Ulrich Siegmund a grandi dans la ville médiévale de Tangermünde. Le calendrier a son poids. Il n’a pas connu la RDA comme adulte. Il a connu l’après. Il a vu, parmi ses concitoyens de l’Est, une idéalisation croissante de cette période. Dans ses meetings, certains arborent parfois l’ancien drapeau de l’Allemagne communiste. L’Ostalgie n’est pas un folklore lointain. Elle circule dans la salle. Elle colore le rapport à l’Ouest. Elle nourrit le sentiment d’être traités en citoyens de seconde zone.
Le parcours professionnel suit une ligne claire. Apprentissage de commercial. Études de psychologie économique et de gestion des entreprises. Fondation à Berlin d’une entreprise spécialisée dans la diffusion de parfums d’ambiance. Puis le retour en Saxe-Anhalt, sur la terre d’origine. Le récit personnel épouse le récit collectif : partir, réussir ailleurs, revenir. Le parfum d’ambiance, détail presque incongru, rappelle que l’homme sait vendre une atmosphère. En politique, l’atmosphère est devenue le produit.
Le passage par le parti conservateur pendant six ans ajoute une couche. Ce parti est celui du chancelier Helmut Kohl, associé à la promesse d’un avenir florissant adressée aux citoyens de la RDA. La déception de cette promesse, telle qu’elle est vécue à l’Est selon le portrait dressé, devient un levier. Ulrich Siegmund capitalise sur le sentiment d’injustice. Les compatriotes de l’Ouest sont perçus comme privilégiés. Les immigrés sont présentés, dans ce discours, comme prétendument favorisés. Deux figures d’un même ressentiment. Une même promesse de rééquilibrage par la fermeté.
Rejoindre l’AfD en 2014, un an après la naissance du parti, n’est donc pas raconté comme un caprice. C’est présenté comme un basculement après l’expérience conservatrice. Le sourire reste. Le camp change. L’ambition régionale s’installe. Devenir le premier dirigeant d’extrême droite d’un Land depuis 1945 n’est plus une hypothèse de salon. C’est l’horizon nommé.
L’Ostalgie comme levier, pas seulement comme décor
On pourrait croire que la mobylette Simson et le drapeau de la RDA relèvent du folklore de meeting. Le texte politique est plus sec. L’Ostalgie sert à nommer une blessure. Elle dit : nous n’avons pas reçu ce qui avait été promis. Elle dit : l’Ouest a gardé la main. Elle dit : d’autres, aujourd’hui, passeraient avant nous. Ulrich Siegmund sait se servir de cette mémoire affective. Il ne la crée pas. Il la rencontre dans la foule. Il la photographie. Il la reconvertit en identité de campagne.
Tangermünde, ville pittoresque, fournit le décor d’origine. La Saxe-Anhalt fournit le théâtre. Les fêtes de village fournissent le public mixte, jeunes et moins jeunes, familles autour des châteaux gonflables, convives autour des saucisses. Rien n’interdit de voir dans ces scènes une stratégie d’enracinement. L’homme n’arrive pas d’une capitale lointaine pour donner une leçon. Il circule. Il pose. Il dédicace. Il offre à boire. Il se laisse appeler copain.
Cette proximité n’annule pas la radicalité des mesures annoncées. Elle la rend audible pour une partie de l’électorat qui ne se reconnaît pas dans le langage des institutions. Le même candidat qui pose près d’un château gonflable veut, s’il accède au pouvoir, des décisions immédiates sur les immigrés en situation irrégulière. Le même candidat qui joue la chaleur locale veut dénoncer le contrat des médias audiovisuels publics. Le même candidat qui parle famille traditionnelle veut agir sur les drapeaux dans les écoles. La dualité n’est pas un accident. Elle est le mode opératoire.
| Image publique | Mesure annoncée |
|---|---|
| Selfies, tasses, tee-shirts | Rupture avec l’héritage politique et culturel d’après-guerre |
| Simson et fêtes de village | Expulsion des immigrés en situation irrégulière dès la première minute |
| Instagram et algorithmes | Dénonciation du contrat des médias audiovisuels publics |
| Famille traditionnelle | Interdiction de l’affichage officiel du drapeau arc-en-ciel à l’école |
Ce qu’il veut faire « dès la première minute »
Si Ulrich Siegmund accède au pouvoir, il entend mettre en œuvre des mesures qui marqueraient une rupture historique avec l’héritage politique et culturel de l’Allemagne d’après-guerre. La formule n’est pas un ornement. Elle donne le ton de tout le reste. Il ne s’agit pas, dans ce discours, d’ajuster une circulaire. Il s’agit de changer le cadre.
« Dès la première minute » de son entrée en fonctions, il veut expulser de Saxe-Anhalt les immigrés en situation irrégulière. L’urgence est revendiquée. Le territoire du Land devient le périmètre d’une décision immédiate. Le thème antimigrants du parti trouve ici une traduction administrative locale. Pas un débat théorique. Une priorité de prise de poste.
Il souhaite aussi dénoncer le contrat régissant les médias audiovisuels publics allemands. Il les accuse d’être biaisés. Il leur préfère les réseaux sociaux et leurs algorithmes. La préférence n’est pas cachée. Elle coïncide avec sa propre force : plus de cinq cent mille abonnés, une vidéo ironique en réponse à une une hostile, une capacité à parler sans intermédiaire. Attaquer le contrat public, c’est aussi légitimer le canal où il est déjà dominant.
Chantre de la famille traditionnelle, il promet d’« interdire l’affichage officiel du drapeau arc-en-ciel » — symbole des personnes LGBT+ — « dans les écoles et veiller en revanche à ce que le drapeau national flotte tous les jours d’école dans les établissements publics ». Deux drapeaux. Deux messages. L’un retiré de l’affichage officiel scolaire. L’autre imposé comme présence quotidienne. L’école devient un lieu de signal.
Interdire l’affichage officiel du drapeau arc-en-ciel dans les écoles et veiller en revanche à ce que le drapeau national flotte tous les jours d’école dans les établissements publics.
Comme l’éducation est du ressort des États régionaux en Allemagne, le levier existe. Il compte aussi supprimer l’obligation de fréquentation de l’école, ce qui ouvrirait en particulier la voie à l’enseignement à domicile. La compétence du Land n’est pas un détail juridique. Elle est la condition de possibilité du projet. Sans cette répartition des pouvoirs, plusieurs de ces mesures resteraient des slogans. Avec elle, elles deviennent un programme de gouvernement régional.
Il pense également modifier les programmes d’histoire dans les écoles, trop centrés à son goût sur la culpabilité de l’Allemagne du IIIe Reich. Le point touche au récit national transmis aux élèves. Il s’inscrit dans la même logique de rupture avec l’héritage culturel de l’après-guerre. Changer l’histoire enseignée, changer les drapeaux visibles, changer l’obligation scolaire : trois portes d’entrée vers la même école réinventée.
École, drapeaux, histoire : le Land comme laboratoire
En Allemagne, l’école n’est pas un accessoire de campagne. Elle est l’un des rares leviers directs d’un dirigeant de Land. Ulrich Siegmund le sait. D’où l’insistance sur l’affichage, sur l’obligation de fréquentation, sur les programmes. Chaque mesure peut se défendre seule. Ensemble, elles dessinent une école moins contrainte dans la présence physique de l’élève, plus contrainte dans les signes officiels, réorientée dans le récit du passé.
L’interdiction de l’affichage officiel du drapeau arc-en-ciel ne vise pas un débat abstrait sur les mœurs. Elle vise ce qui est montré dans l’enceinte scolaire. Le drapeau national, hissé chaque jour d’école dans les établissements publics, vise ce qui doit être montré à la place. Le contraste est voulu. Famille traditionnelle d’un côté. Signe LGBT+ retiré de l’officiel de l’autre. Nation visible tous les matins.
Supprimer l’obligation de fréquentation ouvre, « en particulier », la voie à l’enseignement à domicile. La précision compte. Ce n’est pas seulement un assouplissement administratif. C’est une réorganisation possible du lien entre famille et institution. Dans un discours qui se dit chantre de la famille traditionnelle, la cohérence est affichée : la famille reprend une part de ce que l’école obligatoire concentrait.
Modifier les programmes d’histoire parce qu’ils seraient trop centrés sur la culpabilité du IIIe Reich achève le tableau. Le passé n’est plus seulement une matière. Il devient un enjeu de souveraineté narrative. L’après-guerre allemand s’est largement construit sur la mémoire de ce crime. Toucher aux programmes, c’est toucher à cette construction. Le portrait le dit sans détour : rupture historique avec l’héritage politique et culturel.
Collaborateurs, Potsdam, zones d’ombre du camp
Le sourire du candidat n’épuise pas le dossier. Selon l’hebdomadaire qui l’a placé à la une, certains de ses collaborateurs ont été très proches de la mouvance d’extrême droite radicale et néonazie. L’information n’est pas développée ici au-delà de ce qui est établi dans le portrait. Elle suffit à rappeler que l’appareil autour de l’homme n’est pas un décor neutre.
Ulrich Siegmund fait également partie des membres de l’AfD qui ont participé à une réunion en novembre 2023 à Potsdam. Au cours de cette réunion a été évoqué un projet d’expulsion massive d’étrangers et d’Allemands d’origine étrangère. Le fait s’ajoute à la promesse locale d’expulser dès la première minute les immigrés en situation irrégulière. Deux échelles. Un même thème. L’une est une mesure de Land annoncée pour l’entrée en fonctions. L’autre est une réunion nationale de camp où un projet plus large a été évoqué.
Ces éléments pèsent sur la formule « homme le plus dangereux d’Allemagne ». On peut la juger outrancière. On peut la juger publicitaire, comme le candidat lui-même le suggère en ironisant sur un éventuel tarif. On ne peut pas dire qu’elle surgit du néant. Elle s’ancre dans un programme de rupture, dans des proximités rapportées de collaborateurs, dans une réunion dont le thème d’expulsion massive a été rendu public.
Le candidat, lui, continue de répondre par le registre du spectacle contrôlé. Dédicacer le magazine. Promettre le « prix » de la une après le scrutin. Garder le dernier mot. Dans sa logique, l’attaque d’un média établi confirme ce qu’il dit déjà des médias publics : biais, distance, mépris. Le conflit devient une preuve. La preuve devient un contenu. Le contenu devient un nouvel abonné.
Sondages, Merz, Schulze : le rapport de force régional
Depuis des mois, l’AfD devance dans les sondages, de près de vingt points actuellement, les conservateurs du chancelier Friedrich Merz et de l’actuel dirigeant de la Saxe-Anhalt, Sven Schulze. Le chiffre donne à la tournée de village une gravité qu’une simple série de selfies n’aurait pas. Si l’avance se confirme dans les urnes, le sourire cessera d’être une anecdote de réseau social. Il deviendra un fait institutionnel.
Sven Schulze incarne, dans ce récit, le camp en place et le déficit d’audience numérique. Onze mille quatre cents abonnés contre plus de cinq cent mille. L’écart illustre une bataille d’attention déjà perdue ou, du moins, très mal engagée sur le terrain préféré du challenger. Friedrich Merz, à l’échelle fédérale, représente le pôle conservateur que Siegmund a quitté après six années. Le duel régional se double donc d’un duel de familles politiques : l’ancien camp, le nouveau camp, et entre les deux le ressentiment est-allemand.
Le parti lui-même est décrit par trois traits : antimigrants, russophile, favorable à Donald Trump. Ces trois mots suffisent à le situer dans le paysage international. Ils expliquent aussi pourquoi un candidat local peut devenir une figure nationale. Ce n’est pas seulement la Saxe-Anhalt qui regarde. C’est la possibilité d’une première depuis 1945. Un Land dirigé par l’extrême droite changerait la carte mentale de l’après-guerre allemand.
Ulrich Siegmund poursuit cet objectif historique. Le mot « historique » n’est pas un superlatif de communiqué. Il décrit le précédent. Aucun dirigeant d’extrême droite n’a, depuis la guerre, pris la tête d’une région allemande. Franchir cette ligne, ce serait plus qu’une alternance. Ce serait un basculement de tabou politique.
La vie privée, le silence et l’écran
Marié et père d’une petite fille, Ulrich Siegmund reste discret sur sa vie de famille. La discrétion contraste avec l’exposition permanente de la campagne. On signe des tee-shirts à son effigie. On ne raconte pas le foyer. Le privé sert de réserve. Le public sert de théâtre.
Un détail biographique concerne son épouse. Avant leurs noces, elle a connu son heure de gloire à l’écran : elle a participé, selon un quotidien, à une émission de téléréalité intitulée « entre tulle et larmes », consacrée aux futures mariées à la recherche de leur robe de mariage idéale. L’information n’est pas un argument de programme. Elle ajoute une couche de culture populaire au couple. D’un côté, le candidat des fêtes de village et d’Instagram. De l’autre, un passage télévisuel lié au rituel du mariage. La famille traditionnelle n’est pas seulement un slogan. Elle a aussi une image d’émission.
Le choix de ne pas étaler davantage la vie familiale s’accorde avec le contrôle de l’image. Tout n’est pas montré. Tout ce qui est montré l’est pour servir la proximité. L’enfant n’est pas un accessoire de meeting dans ce portrait. La femme n’est citée que par ce souvenir d’écran et par le mariage. Le reste reste hors champ. Dans une campagne saturée de photos, le hors-champ devient une décision.
Pourquoi le sourire compte autant que le programme
On pourrait écrire le portrait à l’envers : commencer par Potsdam, les collaborateurs, l’expulsion, les drapeaux, l’histoire scolaire, et finir par la Simson. Le récit public, lui, commence par le sourire. C’est le sourire qui ouvre le fil Instagram. C’est le sourire qui fait dire à un jeune de dix-neuf ans le mot « copain ». C’est le sourire qui rend supportable, pour une partie de la foule, un projet que d’autres jugent dangereux.
La dangerosité attribuée par la une n’est pas une catégorie juridique. C’est une catégorie politique et médiatique. Le candidat la retourne. Il ne plaide pas coupable. Il ne plaide pas innocent dans la vidéo décrite. Il plaide l’ironie. Il transforme le magazine en objet dédicacé. Il laisse entendre qu’une telle couverture a un prix. Après les élections, promet-il, le montant sera révélé. Même la hostilité devient un teaser.
Cette technique n’invente pas le fond. Le fond reste : antimigrants, préférence pour les algorithmes contre l’audiovisuel public, famille traditionnelle, école recadrée, Ostalgie activée, ambition d’être le premier de l’après-guerre. La technique invente seulement le passage. Elle rend le fond circulable. Elle le fait entrer dans une fête où l’on vient aussi pour les saucisses et les châteaux gonflables.
Le risque, pour qui observe, est de ne voir que la fête ou de ne voir que la une. Les deux existent ensemble. L’homme le plus photographié de la tournée veut aussi être l’homme des premières minutes au pouvoir. L’homme qui offre une bière veut aussi dénoncer un contrat médiatique. L’homme né trois semaines après la réunification veut aussi réécrire ce que l’école dit du IIIe Reich. Tenir les deux bouts, c’est précisément le sujet.
Ce que change une victoire régionale
Une victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt, sous la conduite d’Ulrich Siegmund, ne serait pas un simple changement d’équipe. Elle donnerait un visage exécutif à un parti jusqu’ici plus souvent décrit comme force de protestation. Elle testerait, dans un Land concret, des mesures déjà énoncées : expulsion des personnes en situation irrégulière, offensive contre le cadre des médias publics, signaux scolaires, possible fin de l’obligation de fréquentation, revision des programmes d’histoire.
Parce que l’éducation relève des États régionaux, l’école serait le premier laboratoire visible. Les drapeaux se verraient ou disparaîtraient. Les familles pourraient, si la mesure passe, choisir plus largement l’enseignement à domicile. Les manuels et les progressions d’histoire pourraient être réorientés. Le quotidien des établissements changerait plus vite que bien des débats fédéraux.
Sur l’immigration irrégulière, la « première minute » fixe une norme de vitesse. Elle dit aux électeurs que l’attente est finie. Elle dit aux institutions qu’un nouveau calendrier s’imposerait. Sur les médias, dénoncer le contrat de l’audiovisuel public reviendrait à affaiblir un pilier de l’espace informationnel allemand au profit des plateformes où le candidat est déjà chez lui.
Reste la dimension symbolique. Premier dirigeant d’extrême droite d’un Land depuis 1945. La phrase tient en quelques mots. Elle pèserait des décennies. Elle serait lue à l’Est comme une revanche ou comme une normalisation, selon les camps. Elle serait lue à l’Ouest comme une alerte. Elle serait lue hors d’Allemagne comme le signe qu’un tabou national a cédé sur un territoire réel, avec un budget, une police régionale, des écoles, un chef.
Ce que le portrait ne dit pas, et ce qu’il dit assez
Le portrait ne donne pas le détail opérationnel de chaque expulsion. Il ne donne pas le texte juridique de la dénonciation du contrat médiatique. Il ne donne pas la liste nominative des collaborateurs ni le verbatim complet de Potsdam. Il ne faut pas inventer ces pièces. Il suffit de tenir celles qui sont là.
Ce qui est là suffit à dessiner une cohérence. Un homme de l’Est, né au moment de la réunification, formé au commerce et à la psychologie économique, passé par Berlin et par le camp conservateur, revenu au pays, devenu figure de l’AfD, dominant Instagram, en avance dans les sondages, accueilli comme une rockstar, appuyé sur l’Ostalgie, annoncé comme danger public, répliquant par l’ironie, discret sur sa fille, marié à une femme un temps vue dans une émission de robes de mariée, déterminé à frapper vite s’il gagne.
On peut relire cette liste à l’endroit de la séduction. On peut la relire à l’endroit de la rupture. Les deux lectures s’appuient sur les mêmes faits. C’est pourquoi le sourire n’est pas une parenthèse. C’est un instrument. Et c’est pourquoi la une qui parle de danger n’est pas une légende isolée. Elle est le contrechamp du même homme.
Au bout du chemin, il reste une région, un scrutin, un écart annoncé d’environ vingt points, un adversaire moins suivi en ligne, un parti antimigrants, russophile et favorable à Donald Trump, et un candidat qui a déjà décidé du titre qu’il vise : non pas seulement vainqueur local, mais premier de l’après-guerre. Entre la mobylette Simson et la première minute au pouvoir, l’espace est étroit. C’est précisément dans cet espace que Ulrich Siegmund a choisi d’avancer, la mèche plaquée, la main tendue, le programme déjà écrit.









