Vendredi matin, dans une salle d’audience placée sous haute sécurité à Dar es Salaam, un homme de 58 ans a levé le poing devant un public dense. Tundu Lissu, figure emblématique de l’opposition tanzanienne, entamait enfin sa défense dans un procès pour trahison qui pourrait le condamner à la peine capitale. Ce geste, presque instinctif, résumait à lui seul des années de confrontation avec le pouvoir. L’accusé n’a pas tardé à qualifier le dossier qui le vise de pure construction politique, directement liée à son combat pour des réformes électorales et constitutionnelles. Derrière les arguments juridiques se dessine une question bien plus large : jusqu’où un État peut-il aller pour museler les voix critiques ?
Un procès qui cristallise les tensions politiques
Les débats avaient débuté en mai 2025 avant de connaître une longue interruption de plus de cinq mois pour des raisons de procédure. Ils ont repris le 10 août. Ce vendredi, les trois juges ont d’abord rejeté une requête de la défense qui demandait de déclarer le dossier de l’accusation trop faible et de mettre fin à la procédure. Dans le système judiciaire tanzanien, comme dans certaines traditions anglo-saxonnes, la défense peut demander au tribunal d’estimer que les éléments à charge sont insuffisants et d’acquitter l’accusé avant même qu’il présente sa propre version des faits.
Le juge Dunstan Ndunguru a lu la décision de la cour : l’accusation a établi un dossier auquel l’accusé doit répondre. Les magistrats ont considéré que les dix-sept témoins présentés par le parquet avaient rapporté que Tundu Lissu avait manifesté son intention de perturber le scrutin de 2025. Pour l’accusation, cette attitude constitue une menace contre le gouvernement et caractérise le crime de trahison, passible de la peine de mort. La procédure se poursuit donc. Immédiatement après cette décision, l’opposant a pris la barre comme premier témoin de sa propre défense.
Le profil d’un opposant déterminé
Tundu Lissu n’est pas un inconnu. Président du Chadema, principale formation d’opposition face au CCM qui dirige le pays depuis l’indépendance, il est avocat et juriste de formation. En 2017, il a survécu à une tentative d’assassinat qui l’a contraint à fuir le pays. Il est rentré en 2023, après que la présidente Samia Suluhu Hassan a levé l’interdiction des meetings de l’opposition instaurée sous son prédécesseur John Magufuli. Cette rentrée s’était faite dans un climat d’espoir relatif. Beaucoup voyaient alors en la nouvelle présidente une possible réformatrice.
Cet espoir s’est rapidement dissipé. L’arrestation de Lissu en avril 2025 s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes. L’élection présidentielle de fin octobre, remportée par Samia Suluhu Hassan avec 98 % des suffrages, a été marquée par une contestation violente réprimée dans le sang. Une commission d’enquête mise en place par la présidente elle-même a annoncé en avril que les violences avaient fait 518 morts, sans identifier de responsables. L’opposition et les défenseurs des droits de l’homme avancent de leur côté un bilan d’environ 2 000 personnes tuées par les forces de l’ordre.
Une défense qui refuse le cadre imposé
À la barre, Tundu Lissu a d’abord rappelé qu’il se bat depuis 2015 pour des réformes constitutionnelles et électorales. Il a affirmé croire que cette lutte a engendré un conflit direct avec ceux qui détiennent le pouvoir. Selon lui, la communauté internationale elle-même comprend que l’accusation de trahison n’est qu’une affaire politique. Des diplomates étrangers étaient d’ailleurs présents dans le public et suivaient les débats avec attention.
L’opposant a annoncé son intention d’appeler à la barre des personnalités de premier plan : la présidente Samia Suluhu Hassan elle-même, les chefs de l’armée, des services de renseignement et de la police criminelle, ainsi que des responsables de son propre parti. Il a également réclamé le droit de s’entretenir librement avec ses témoins et ses avocats. Ces derniers, a-t-il souligné, ne sont pas autorisés à lui rendre visite en prison dans des conditions garantissant la confidentialité. « Si je ne peux pas rencontrer mes témoins et avocats de façon privée sans que nos conversations soient écoutées par des gardiens, alors ce ne sera pas un procès équitable », a-t-il déclaré.
Je crois que la lutte pour des réformes constitutionnelles et électorales a engendré un conflit avec ceux qui détiennent le pouvoir. La communauté internationale elle-même comprend que l’accusation de trahison portée contre moi n’est qu’une affaire politique.
Le poids de l’histoire récente
Pour comprendre la gravité de ce procès, il faut revenir sur le parcours de Samia Suluhu Hassan. Arrivée au pouvoir à la mort soudaine de John Magufuli en 2021, elle avait d’abord multiplié les gestes d’ouverture. La levée de l’interdiction des meetings de l’opposition avait permis le retour de figures comme Lissu. Pourtant, ces signes d’apaisement se sont révélés de courte durée. Les critiques se sont multipliées sur la manière dont le pouvoir traite les voix dissonantes.
L’opposition et les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent une intimidation et une répression croissantes. L’affaire Lissu devient ainsi un symbole. Arrêté en avril 2025, l’homme qui a survécu à des balles en 2017 se retrouve aujourd’hui confronté à une accusation qui, en droit tanzanien, peut conduire à la peine de mort. Le message envoyé aux autres critiques du régime est clair.
Les enjeux d’un procès sous haute tension
La salle d’audience était comble. La sécurité maximale entourant le tribunal témoigne de la sensibilité du dossier. Lissu est arrivé dans sa posture combative habituelle, poing levé. Ce détail n’est pas anodin. Il rappelle que l’accusé refuse de se présenter comme une victime passive. Il transforme chaque apparition en affirmation politique.
Le rejet de la requête visant à clore prématurément la procédure place désormais la défense dans une position délicate. Elle devra répondre point par point aux témoignages des dix-sept personnes entendues par l’accusation. Ces témoins auraient affirmé que Lissu avait exprimé l’intention de perturber le scrutin de 2025. Pour le parquet, cela suffit à caractériser une menace contre le gouvernement.
La stratégie de Lissu consiste à élargir le débat. En demandant la comparution de la présidente et des plus hauts responsables sécuritaires, il cherche à transformer le procès en tribune. Il veut faire de l’audience un moment de confrontation politique plutôt qu’un simple exercice judiciaire. Cette approche n’est pas sans risque. Elle peut renforcer l’image d’un opposant qui refuse les règles du jeu judiciaire. Elle peut aussi, au contraire, mettre en lumière les limites d’un système qui peine à garantir un procès équitable.
La question du procès équitable
L’un des points les plus sensibles soulevés par l’accusé concerne les conditions de sa détention et de sa préparation. L’impossibilité de s’entretenir librement et en privé avec ses avocats et ses témoins constitue, selon lui, une atteinte fondamentale aux droits de la défense. Dans de nombreux systèmes juridiques, cette confidentialité est considérée comme un pilier du procès équitable. Son absence peut entacher l’ensemble de la procédure.
Des diplomates étrangers suivaient les débats. Leur présence n’est pas anodine. Elle rappelle que l’affaire dépasse les frontières tanzaniennes. Les organisations internationales de défense des droits de l’homme observent de près l’évolution de la situation politique dans le pays. Le sort réservé à Tundu Lissu sera scruté comme un indicateur de l’état réel des libertés publiques sous la présidence de Samia Suluhu Hassan.
Un bilan humain encore contesté
Les chiffres des morts liés aux violences post-électorales restent l’objet d’une vive controverse. La commission d’enquête officielle a avancé le nombre de 518 victimes. L’opposition et les défenseurs des droits de l’homme parlent d’environ 2 000 personnes tuées par les forces de l’ordre. Cette divergence n’est pas seulement statistique. Elle révèle une fracture profonde sur la manière dont le pouvoir et ses critiques analysent les événements de fin octobre.
La commission a été jugée partiale par l’opposition. Elle n’a identifié aucun responsable des violences. Ce silence pèse lourd. Il nourrit le sentiment que les autorités refusent de regarder en face les conséquences de la répression. Dans ce contexte, le procès de Lissu apparaît comme une nouvelle étape dans une séquence de tensions qui ne cesse de s’aggraver depuis 2021.
Le Chadema face à l’épreuve
Le parti de Tundu Lissu, le Chadema, se trouve placé dans une position délicate. Principal adversaire du CCM depuis des années, il doit gérer à la fois le soutien à son président et la poursuite de son activité politique dans un climat de pression accrue. L’arrestation de Lissu en avril 2025 a privé le mouvement de l’une de ses figures les plus visibles et les plus expérimentées.
L’opposant a annoncé qu’il appellerait également des responsables de son propre parti à la barre. Cette décision peut servir plusieurs objectifs. Elle permet de documenter le contexte politique dans lequel les faits reprochés se seraient déroulés. Elle offre aussi une tribune à d’autres voix de l’opposition. Enfin, elle force le tribunal à entendre des témoignages qui sortent du cadre strictement pénal pour aborder les questions de réformes électorales et constitutionnelles.
La dimension internationale du dossier
La présence de diplomates dans la salle d’audience n’est pas un détail. Elle montre que plusieurs capitales suivent de près l’évolution de la situation. Tundu Lissu a explicitement invoqué la compréhension de la communauté internationale quant à la nature politique de l’accusation. Cette référence n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie qui consiste à internationaliser le dossier pour compenser ce que la défense estime être un déséquilibre dans l’arène judiciaire nationale.
Les organisations de défense des droits de l’homme ont multiplié les alertes sur la détérioration du climat politique en Tanzanie. L’affaire Lissu devient un cas d’école. Un opposant qui a survécu à une tentative d’assassinat, qui est rentré au pays dans un contexte d’ouverture relative, se retrouve aujourd’hui confronté à une accusation pouvant entraîner la peine de mort. Le contraste est saisissant.
Les mécanismes de la répression dénoncés
L’opposition et les défenseurs des droits de l’homme décrivent un climat d’intimidation croissante. Les réunions politiques sont surveillées, les voix critiques ciblées, les espaces d’expression restreints. Dans ce contexte, le procès pour trahison apparaît comme l’outil le plus radical. Il ne s’agit plus seulement de limiter l’action politique, mais de criminaliser le débat lui-même.
Tundu Lissu insiste sur le lien direct entre son engagement pour les réformes électorales et l’accusation dont il fait l’objet. Selon lui, ceux qui détiennent le pouvoir voient dans cette lutte une menace existentielle. La demande de comparution de la présidente et des chefs sécuritaires vise précisément à forcer ces acteurs à s’expliquer publiquement sur ce conflit.
Une procédure lourde de conséquences
Le fait que le tribunal ait jugé le dossier de l’accusation suffisamment solide pour obliger Lissu à présenter sa défense change la dynamique du procès. L’accusé ne peut plus se contenter de contester la recevabilité des charges. Il doit désormais entrer dans le fond. Chaque mot, chaque témoignage, chaque question posée aux futurs témoins sera scruté.
La demande de s’entretenir librement avec ses avocats et ses témoins reste un point de friction majeur. Si cette revendication n’est pas satisfaite, la défense pourra arguer que les conditions d’un procès équitable n’ont pas été réunies. Cette argumentation pourrait, le moment venu, nourrir des recours nationaux ou internationaux.
Le poids symbolique du poing levé
L’arrivée de Tundu Lissu dans la salle d’audience, poing levé, a marqué les esprits. Ce geste, répété depuis des années, est devenu une signature. Il rappelle que l’homme refuse de se laisser définir uniquement par son statut d’accusé. Il continue de se présenter comme un combattant politique.
Dans un contexte où la peine de mort est encourue, ce comportement peut paraître provocateur. Il peut aussi être lu comme un acte de résistance. En refusant de baisser la tête, Lissu force le regard à se poser non seulement sur sa personne, mais sur le système qui le juge.
Les réformes électorales au cœur du conflit
Depuis 2015, Tundu Lissu place les questions de réforme constitutionnelle et électorale au centre de son engagement. Ces sujets touchent directement à la manière dont le pouvoir est exercé et transmis. Dans un pays dirigé par le même parti depuis l’indépendance, toute discussion sur les règles du jeu électoral prend une dimension sensible.
L’accusation de trahison transforme ce débat politique en affaire pénale. C’est précisément ce glissement que Lissu dénonce. Selon lui, le pouvoir utilise l’outil judiciaire pour régler un différend qui devrait rester dans le champ politique. Cette analyse est partagée par une partie de l’opposition et par plusieurs observateurs des droits de l’homme.
Un climat de méfiance généralisée
La commission d’enquête sur les violences post-électorales a contribué à renforcer la méfiance. En annonçant un bilan de 518 morts sans désigner de responsables, elle a laissé un vide. L’opposition y a vu la confirmation d’une volonté de protéger les forces de l’ordre. Les autorités, de leur côté, ont présenté ce travail comme une tentative d’établir les faits.
Dans un tel climat, chaque décision judiciaire est interprétée à travers le prisme de la confrontation politique. Le procès de Tundu Lissu n’échappe pas à cette logique. Même les questions de procédure purement techniques sont lues comme des indices de partialité ou, au contraire, d’indépendance de la justice.
La stratégie de l’internationalisation
En invoquant la compréhension de la communauté internationale, Lissu cherche à créer un contre-pouvoir. Il sait que l’attention médiatique et diplomatique peut constituer une forme de protection relative. La présence de diplomates dans la salle d’audience valide en partie cette approche. Elle montre que le dossier n’est plus uniquement une affaire interne.
Cette stratégie comporte toutefois des limites. Les pressions internationales ne se traduisent pas automatiquement par un assouplissement des positions nationales. Elles peuvent même, dans certains cas, renforcer le discours de souveraineté et de refus d’ingérence. Lissu marche donc sur une ligne étroite.
Les conséquences possibles pour l’opposition
Si Tundu Lissu est condamné, le signal envoyé aux autres opposants sera extrêmement fort. La criminalisation du débat politique sur les réformes électorales pourrait dissuader de nombreuses initiatives. Le Chadema devrait alors se réorganiser dans un environnement encore plus hostile.
À l’inverse, un procès qui mettrait en lumière les faiblesses du dossier de l’accusation pourrait redonner du souffle à l’opposition. Tout dépendra de la manière dont les débats se dérouleront dans les semaines et les mois à venir. La décision de faire comparaître des personnalités de premier plan, si elle est acceptée par le tribunal, pourrait transformer radicalement la nature des audiences.
Un homme face à son destin judiciaire
À 58 ans, Tundu Lissu a déjà connu l’exil, la violence et le retour. Le procès actuel représente peut-être l’épreuve la plus difficile de son parcours. L’accusation de trahison n’est pas anodine. Elle place l’accusé dans une position où chaque mot peut être interprété comme une nouvelle preuve de sa culpabilité.
Pourtant, l’homme continue de se battre avec les armes du droit et de la politique. En se présentant comme premier témoin, en demandant la comparution de la présidente et des chefs sécuritaires, en exigeant des conditions de préparation équitables, il refuse de laisser le cadre du procès lui être entièrement imposé.
La justice à l’épreuve de la politique
Le cœur du débat réside dans la frontière entre le politique et le judiciaire. Quand un opposant est poursuivi pour trahison en raison de ses positions sur les réformes électorales, la distinction devient floue. Le tribunal de Dar es Salaam se trouve placé au centre de cette tension.
Les juges ont déjà tranché une première fois en estimant que le dossier de l’accusation méritait d’être entendu. Ils devront maintenant gérer une défense qui refuse de rester dans les limites strictes du pénal. La demande de comparution de la présidente, si elle est maintenue et acceptée, placera l’institution judiciaire dans une position inédite.
Un moment de vérité pour la Tanzanie
Ce procès dépasse largement la personne de Tundu Lissu. Il interroge la capacité du système politique tanzanien à accepter le débat, même virulent, sur les règles du jeu électoral. Il questionne aussi la réalité des ouvertures annoncées après la mort de John Magufuli.
Les semaines qui viennent seront déterminantes. Les audiences vont se poursuivre. Les témoins de la défense seront, ou non, entendus. Les conditions de préparation de Lissu évolueront, ou resteront inchangées. Chaque décision sera analysée comme un signal.
Dans une salle d’audience sous haute sécurité, un homme au poing levé a commencé à raconter sa version des faits. Il affirme que le dossier qui le vise est politique. Il demande que ceux qui détiennent le pouvoir viennent s’expliquer. Il exige les conditions d’un procès équitable. La suite de cette histoire s’écrira désormais dans les prétoires de Dar es Salaam, sous le regard attentif d’une partie de la communauté internationale et d’une opposition qui refuse de baisser les bras.
Le combat de Tundu Lissu pour des réformes constitutionnelles et électorales se poursuit désormais dans un cadre judiciaire d’une extrême gravité. L’issue de cette procédure dira beaucoup sur l’état réel des libertés politiques en Tanzanie aujourd’hui. Pour l’instant, l’accusé refuse de se taire. Il transforme chaque audience en affirmation de sa conviction : ce procès n’est pas seulement le sien. Il concerne tous ceux qui, dans le pays, continuent de défendre l’idée que le pouvoir doit pouvoir être contesté sans que cela soit assimilé à une trahison.
Les prochains développements seront suivis de près. La demande de comparution de la présidente Samia Suluhu Hassan, si elle est examinée, pourrait constituer un moment inédit dans l’histoire judiciaire récente du pays. De même, la question des conditions de détention et de préparation de la défense restera au centre des débats. Tundu Lissu a ouvert le feu. Il a posé ses conditions. Il a rappelé son combat. Le tribunal devra maintenant trancher non seulement sur les faits reprochés, mais aussi sur la manière dont la justice peut, ou non, rester indépendante face à un dossier aussi politiquement chargé.
Dans les rues de Dar es Salaam comme dans les chancelleries, on attend. L’homme au poing levé a parlé. La suite appartient désormais aux juges, aux témoins, et à la capacité du système à garantir ce qu’il affirme défendre : un procès équitable, même quand l’accusé s’appelle Tundu Lissu et que l’accusation porte le nom de trahison.









