Est-ce que les animaux sont juste des tondeuses ? La question circule encore dans le massif des Corbières, un an après un incendie qui a traversé 17 000 hectares entre Carcassonne et la frontière espagnole. Dans ce sud de la France, le pastoralisme est aujourd’hui mis en avant comme outil de prévention des feux. Les éleveurs, eux, rappellent que ce n’est ni une solution miracle ni leur mission première.
Le Pastoralisme Après Le Mégafeu Des Corbières
Pour les agriculteurs pastoraux du massif, le stress de l’incendie n’est plus de se demander si le feu reviendra, mais quand il arrivera à nouveau. Lennert Vandenbroeck, éleveur de cochons et de brebis dans la région, résume ainsi le climat qui pèse sur les parcours. La phrase n’est pas une formule de circonstance. Elle décrit une attente permanente, ancrée dans le relief, dans la garrigue, dans la mémoire encore vive des flammes.
Plusieurs publications récentes soulignent le rôle positif du pastoralisme pour lutter contre les incendies. C’est aussi l’année internationale du pastoralisme, proclamée par l’ONU. Dans les Corbières, ce contexte international rencontre un plan de reconstruction présenté début août par les autorités locales. Le document insiste sur un point précis : le pâturage permet de créer des coupures naturelles contre le feu et d’entretenir les forêts.
Cette idée n’est pas abstraite. Elle se voit dans les hauteurs de Cucugnan, où les brebis et les chèvres de Frédéric Bichon pâturent la garrigue, cette formation végétale typique des régions méditerranéennes. Au menu du jour : buissons, lavande ou thym. L’éleveur, qui a vu les feux cerner sa ferme ces dernières années, l’affirme sans détour : contre les incendies, l’élevage est un des meilleurs outils.
Un Massif Encore Marqué Par Les Flammes
Le massif des Corbières n’est pas un décor de carte postale figé. C’est un territoire de pentes, de broussailles, de parcelles morcelées, de propriétés privées et publiques entremêlées. Un an après le passage du feu sur 17 000 hectares, la terre calcinée reste un rappel concret. Emmanuelle Bernier se trouvait au cœur de l’incendie géant en août 2025. De son ancienne maison, il ne reste qu’un poêle dans les gravats.
Ses brebis pâturent ailleurs. La terre calcinée de l’exploitation ne peut plus les nourrir. Le constat est simple et lourd. Le troupeau a dû quitter le lieu même où l’éleveuse vivait et travaillait. Pourtant, elle pense aussi que les zones pâturées constituent un vrai pare-feu. Elle ajoute aussitôt que ce n’est pas la panacée.
Les zones pâturées constituent un vrai pare-feu.
Emmanuelle Bernier
Le souvenir du feu n’est pas seulement matériel. Il oriente les discussions sur l’entretien du milieu, sur la place des animaux, sur ce que l’on attend d’un troupeau. Dans les Corbières, la reconstruction ne se limite pas aux bâtiments. Elle touche aussi la végétation, les pistes, les usages agricoles, les accords entre voisins. Le pastoralisme entre dans ce débat comme un levier parmi d’autres, jamais comme une baguette magique.
La garrigue, formée de buissons bas, de plantes aromatiques, de sols souvent pauvres, brûle vite quand elle n’est pas entretenue. Le pâturage réduit une partie de cette biomasse. Il ouvre des espaces. Il limite, par endroits, la continuité du combustible. C’est précisément ce que le plan local met en avant. Les éleveurs, eux, vivent cette logique au quotidien, avec ses avantages et ses contradictions.
Ce Que Le Pâturage Peut Faire Contre Le Feu
Le pâturage crée des coupures naturelles. Il entretient aussi les forêts, selon le document présenté par les autorités locales. L’idée est claire : un milieu ouvert, brouté, moins chargé en végétation haute, laisse moins de prise au feu. Frédéric Bichon le dit à sa manière, depuis les hauteurs de Cucugnan, où ses animaux consomment buissons, lavande et thym.
Contre les incendies, l’élevage est un des meilleurs outils.
Frédéric Bichon
Cette conviction s’appuie sur l’expérience des dernières années, quand les feux ont cerclé sa ferme. Elle ne signifie pas que le troupeau remplace tout le reste. Elle signifie que la présence d’animaux sur des parcours bien choisis change la structure de la végétation. Moins de broussaille continue, davantage de zones rases ou semi-ouvertes, une discontinuité qui peut ralentir une propagation.
La même lecture se retrouve ailleurs. Emmanuelle Bernier, dont l’exploitation a été touchée de plein fouet, estime aussi que les zones pâturées jouent ce rôle de pare-feu. Le point commun entre ces témoignages n’est pas un slogan. C’est une observation de terrain : là où les bêtes passent régulièrement, le combustible au sol et dans les bas étages n’est pas le même.
Le plan de reconstruction local s’appuie sur cette observation. Il inscrit le pastoralisme parmi les leviers. Il le fait au moment où l’année internationale du pastoralisme, proclamée par l’ONU, donne une visibilité particulière à ces pratiques. Dans les Corbières, cette visibilité rencontre une réalité brûlée, encore fragile, encore dépendante de décisions concrètes sur qui pâture, où, comment, et à quel prix.
Les Animaux Ne Sont Pas Que Des Tondeuses
Frédéric Bichon pose la question qui résume le malaise. Si les animaux ne servent qu’à entretenir le milieu, avec des objectifs de pâturage imposés, il ne pourra plus continuer à faire des agneaux. L’élevage pastoral n’est pas un service de débroussaillage déguisé. C’est une activité de production. Viande, lait, renouvellement du troupeau : tout cela dépend de ce que les bêtes trouvent à manger et de la manière dont elles se déplacent.
Est-ce que les animaux sont juste des tondeuses ? Dans ce cas-là, il doit y avoir des aides financières pour compenser le fait qu’ils ne mangent que de la broussaille et qu’il n’y a pas autant de viande ou de lait à valoriser.
Frédéric Bichon
La phrase est nette. Manger de la broussaille n’a pas la même valeur alimentaire que pâturer une herbe de qualité. Moins de viande, moins de lait, moins à valoriser. Si la société demande aux troupeaux de raser des parcelles pour protéger le massif, alors la compensation financière devient, pour cet éleveur, une condition de survie économique. Sans cela, le service rendu au milieu se paie sur le revenu de l’exploitation.
Lennert Vandenbroeck décrit la même tension sous un autre angle. L’équation, dit-il, est complexe. Si l’on veut bien protéger contre l’incendie, il faut raser les parcelles. Or les éleveurs engraissent leurs animaux à l’herbe. Les agneaux ont besoin de bouger très régulièrement pour trouver la meilleure chose à manger. Conséquence : l’herbe, à plein d’endroits, reste assez haute.
Si tu veux bien protéger contre l’incendie, il faut raser les parcelles.
Lennert Vandenbroeck
Le conflit n’est pas idéologique. Il est agronomique. Un objectif de prévention maximale pousse vers un pâturage très ras, presque mécanique. Un objectif d’engraissement et de qualité d’agneau pousse vers une recherche permanente des meilleures ressources, donc vers un déplacement fréquent et une végétation qui n’est pas uniformément rase. Les deux logiques ne se superposent pas spontanément.
C’est pourquoi les éleveurs insistent : le pastoralisme n’est pas leur mission de pompier végétal. C’est leur métier. Le feu entre dans ce métier comme une menace récurrente, pas comme un cahier des charges unique. Un an après 17 000 hectares brûlés, cette distinction reste au cœur des discussions dans les Corbières.
Parcours, Propriétaires Et Déclarations Quotidiennes
Pour leurs parcours, les éleveurs doivent s’entendre avec de multiples propriétaires, privés ou publics. Ils doivent aussi déclarer chaque jour où se trouvent leurs animaux. La phrase paraît administrative. Sur le terrain, elle décrit un travail de négociation permanent, parcelle après parcelle, saison après saison.
Le massif n’est pas un grand pré unique. Il est découpé. Chaque accord ouvre un passage, ferme un autre, impose un calendrier, une charge animale, parfois une surveillance sanitaire. Déclarer chaque jour la position du troupeau ajoute une contrainte de traçabilité. Elle s’ajoute à la conduite des bêtes, à la recherche de nourriture, à la gestion du stress lié au feu.
Lennert Vandenbroeck souligne un autre obstacle. Certains pensent que l’on peut faire pâturer des animaux n’importe où. Ce n’est pas si évident. Si plusieurs troupeaux ou plusieurs espèces se côtoient, il y a un risque de propagation de maladies comme la gale. Le mélange des parcours n’est pas anodin. Il engage la santé du cheptel.
Cette dimension sanitaire rappelle que le pastoralisme n’est pas un simple déplacement d’herbivores sur une carte. C’est un métier technique. Marie-Odile Nozières-Petit, chercheuse à l’Inrae, institut public français de recherche agronomique, le dit clairement : personne ne connaît très bien le métier d’éleveur pastoral, qui est très technique.
Personne ne connaît très bien le métier d’éleveur pastoral, qui est très technique.
Marie-Odile Nozières-Petit, Inrae
La méconnaissance pèse sur les attentes collectives. On voit le troupeau. On imagine une tondeuse vivante. On oublie les accords de parcours, les déclarations, la gale, le besoin des agneaux de bouger, la différence entre broussaille et herbe de qualité, le revenu qui dépend de la viande et du lait. Le métier reste largement invisible, même lorsqu’on le convoque comme solution contre les incendies.
Quand Le Troupeau Entre Dans La Vigne
Frédéric Bichon collabore avec un viticulteur. Ses brebis pâturent dans le vignoble, qu’elles nettoient. En échange, le cultivateur fait pousser les graines et la luzerne que les animaux mangent parfois. L’arrangement est simple à formuler. Il est plus rare à voir reconnu.
Ça fait sens. Pourtant, ce genre de pratiques ne sont pas reconnues.
Frédéric Bichon
Le vignoble est nettoyé par les bêtes. Le troupeau trouve une ressource complémentaire. Les deux activités s’épaulent. Dans un massif où le feu a déjà prouvé sa vitesse, ce type d’alliance locale pourrait sembler évident. Elle ne l’est pas dans les dispositifs. Elle existe par l’entente de deux professionnels, pas par une reconnaissance institutionnelle claire.
Cette absence de reconnaissance contraste avec d’autres dépenses. Etienne Ouvrard, éleveur de brebis dans la région, pointe que l’on va dépenser des millions d’euros pour refaire des pistes de défense des forêts contre l’incendie, alors que les anciennes sont de nouveau embroussaillées. C’est, selon lui, une des causes de la propagation très rapide du feu l’été dernier.
Les pistes existent. Puis elles se referment. La broussaille revient. Le réseau prévu pour circuler, pour intervenir, pour créer des coupures, perd de son efficacité s’il n’est pas entretenu. Le pâturage pourrait, par endroits, contribuer à cet entretien. Encore faut-il que les parcours soient possibles, acceptés, rémunérés, et compatibles avec la production.
Le contraste est donc double. D’un côté, des pratiques concrètes comme le passage des brebis dans les vignes, qui font sens et restent peu reconnues. De l’autre, des investissements lourds pour rouvrir des pistes que la végétation reprend. Entre les deux, les éleveurs demandent que l’on cesse de les voir uniquement comme un outil de prévention.
Une Réflexion Qui Dépasse Les Corbières
La réflexion n’est pas limitée au sud. Elle est également menée dans d’autres régions françaises, comme dans le parc des volcans d’Auvergne, dans le centre du pays, où 115 000 bêtes paissent de juin à octobre en montagne. Le calendrier est saisonnier. L’enjeu, lui, reste lié à l’ouverture des milieux.
Elodie Mardiné, chargée de mission pour le parc, explique qu’en gardant des milieux ouverts, landes et prairies, un feu de forêt a moins de capacité à sauter d’un endroit à l’autre parce qu’il y a moins de hauteur de végétation. L’argument rejoint celui entendu dans les Corbières, avec un paysage différent : montagne, estive, landes, plutôt que garrigue méditerranéenne.
En gardant des milieux ouverts, si on a un feu de forêt, il va avoir moins de capacité à sauter d’un endroit à l’autre parce qu’il y a moins de hauteur de végétation.
Elodie Mardiné
Moins de hauteur, moins de continuité verticale, moins de ponts de combustible. Le principe est le même : un milieu entretenu par le pâturage ne présente pas la même structure qu’un milieu fermé, embroussaillé, prêt à porter le feu d’une tache à l’autre. Les 115 000 bêtes de l’estive auvergnate incarnent cette fonction, pendant les mois d’été, sans que cela épuise pour autant la question économique et technique posée par les éleveurs du sud.
En France, le pastoralisme concerne 35 000 exploitations et couvre 5,4 millions d’hectares, selon un rapport parlementaire publié en juin. Il représente 18 % des élevages et 22 % des animaux élevés dans le pays. Ces chiffres donnent une échelle. Ils montrent que la question n’est pas marginale. Elle touche une part significative de l’élevage national, répartie sur des territoires souvent exposés aux aléas, dont le feu.
Repères chiffrés
17 000 hectares parcourus par le feu dans les Corbières • 35 000 exploitations pastorales en France • 5,4 millions d’hectares concernés • 18 % des élevages • 22 % des animaux élevés • 115 000 bêtes en estive dans le parc des volcans d’Auvergne de juin à octobre
Ces données ne transforment pas le métier. Elles indiquent seulement que le débat ouvert dans les Corbières a une portée plus large. L’année internationale du pastoralisme proclamée par l’ONU ajoute une fenêtre de visibilité. Le plan local de reconstruction, présenté début août, tente de traduire cette visibilité en levier territorial. Reste à savoir comment les éleveurs seront réellement associés, rémunérés, écoutés.
Le Stress Du « Quand », Pas Du « Si »
Lennert Vandenbroeck le dit sans détour : pour les agriculteurs pastoraux du massif, le stress de l’incendie, ce n’est pas de se demander si, mais quand ça va arriver à nouveau. Un an après le passage des flammes sur 17 000 hectares, cette phrase n’a rien perdu de sa force. Elle décrit une temporalité. Le feu n’est plus un accident improbable. C’est une échéance.
Cette échéance change la manière de conduire un troupeau. Elle change aussi la manière de regarder une parcelle de garrigue, un buisson, une piste embroussaillée, une vigne qui pourrait accueillir des brebis. Elle change enfin la manière d’entendre les discours publics sur le pastoralisme comme outil de prévention. Les éleveurs n’écartent pas cet outil. Ils refusent qu’on le réduise à une fonction unique.
Emmanuelle Bernier a perdu sa maison. Il reste un poêle dans les gravats. Ses brebis sont ailleurs, parce que la terre calcinée ne les nourrit plus. Elle continue de penser que les zones pâturées forment un vrai pare-feu. Elle continue aussi de dire que ce n’est pas la panacée. Les deux phrases tiennent ensemble. C’est toute la complexité du sujet.
Frédéric Bichon, dans les hauteurs de Cucugnan, fait pâturer brebis et chèvres sur la garrigue. Buissons, lavande, thym. Il a vu les feux cerner sa ferme. Il défend l’élevage comme l’un des meilleurs outils contre les incendies. Il refuse en même temps que ses animaux deviennent de simples tondeuses. S’il doit sacrifier la production d’agneaux à des objectifs d’entretien, il demande des aides pour compenser la perte de viande et de lait.
Ce Que Les Éleveurs Demandent Sans Détour
La demande n’est pas un catalogue. Elle tient en quelques points déjà exprimés sur le terrain. Reconnaître que le pastoralisme n’est pas une mission de débroussaillage. Accepter que raser une parcelle pour le feu n’est pas toujours compatible avec l’engraissement à l’herbe. Prévoir des aides si l’on impose un régime alimentaire de broussaille moins valorisable. Faciliter les accords de parcours avec les propriétaires privés et publics. Tenir compte du risque sanitaire, notamment la gale, quand plusieurs troupeaux ou espèces se côtoient.
Reconnaître aussi les pratiques qui font déjà sens, comme le passage des brebis dans un vignoble en échange de graines et de luzerne. Cesser de croire que l’on peut faire pâturer n’importe où. Entretenir réellement les pistes de défense des forêts, au lieu de les laisser s’embroussailler à nouveau après y avoir consacré des millions. Écouter que le métier est technique, et que peu de monde le connaît vraiment.
- Le pâturage peut créer des coupures naturelles et entretenir des milieux.
- Il n’est ni une solution miracle ni la mission première des éleveurs.
- Production d’agneaux et rasage préventif des parcelles peuvent entrer en contradiction.
- Des aides sont réclamées si les animaux ne valorisent plus autant viande ou lait.
- Parcours, propriétaires multiples et déclarations quotidiennes alourdissent le métier.
- Le mélange de troupeaux expose à des maladies comme la gale.
- Certaines alliances locales, vigne et troupeau, restent peu reconnues.
Aucun de ces points n’invente une doctrine nouvelle. Tous sortent des propos tenus dans les Corbières, un an après le mégafeu. Ils dessinent une ligne claire : oui au rôle préventif du pâturage, non à la réduction des animaux à des machines à broyer la broussaille.
Garrigue, Broussaille Et Qualité De L’herbe
La garrigue n’est pas un pré de plaine. C’est un assemblage de buissons, de plantes aromatiques, de sols souvent contraignants. Lavande et thym font partie du menu à Cucugnan. Ils donnent une image séduisante. Ils ne disent pas tout de la valeur alimentaire. La broussaille entretient le milieu. Elle ne remplace pas toujours l’herbe nécessaire à l’engraissement.
Lennert Vandenbroeck insiste sur le mouvement des agneaux. Ils doivent se déplacer très régulièrement pour trouver la meilleure chose à manger. Ce mouvement est une technique d’élevage. Il n’est pas un caprice. Il explique pourquoi l’herbe reste assez haute à plein d’endroits. Un observateur pressé y verra un manque d’entretien. L’éleveur y voit la condition d’une production.
Si l’objectif prioritaire devient le rasage intégral pour la défense contre l’incendie, le troupeau change de statut. Il passe de producteur à prestataire d’entretien. Frédéric Bichon refuse ce basculement sans compensation. La question des aides n’est pas un détail budgétaire. Elle décide si l’on peut encore faire des agneaux tout en acceptant des objectifs de pâturage orientés vers la prévention.
Emmanuelle Bernier vit cette tension d’une autre façon. Ses terres calcinées ne nourrissent plus. Le troupeau a dû partir. Le pare-feu pastoral n’a de sens que s’il reste des animaux, des parcours, une ressource. Après un feu géant, cette ressource peut manquer précisément là où l’on voudrait reconstruire un usage préventif. Le cercle est vicieux : le feu chasse le troupeau, l’absence de troupeau laisse la végétation reprendre, la végétation favorise le prochain feu.
Pistes De Défense Et Retour De L’embroussaillement
Etienne Ouvrard met le doigt sur un paradoxe coûteux. On s’apprête à dépenser des millions d’euros pour refaire des pistes de défense des forêts contre l’incendie. Les anciennes, elles, sont de nouveau embroussaillées. Ce retour de la broussaille n’est pas un détail paysager. Il a pesé, selon lui, dans la propagation très rapide du feu l’été dernier.
Une piste n’existe vraiment que si l’on peut y circuler, y intervenir, s’en servir comme coupure. Quand la végétation la referme, l’investissement s’érode. Le pastoralisme est alors évoqué comme une manière d’entretenir ces linéaires et ces abords. Encore une fois, cela suppose des accords, une présence régulière, une charge animale adaptée, et une reconnaissance du travail fourni.
Le plan de reconstruction local mentionne le pâturage pour créer des coupures naturelles et entretenir les forêts. Les pistes font partie de cet ensemble. Les éleveurs observent l’écart entre le discours et l’entretien réel. Ils voient aussi l’écart entre des millions mobilisés pour reconstruire des axes et le peu de reconnaissance accordé à des pratiques déjà en place, comme le nettoyage d’un vignoble par des brebis.
Cet écart nourrit la défiance. Pas une défiance contre l’idée même de prévention. Une défiance contre une vision trop simple du troupeau. Marie-Odile Nozières-Petit le rappelle depuis l’Inrae : le métier d’éleveur pastoral est très technique, et personne ne le connaît très bien. Tant que cette méconnaissance dure, les politiques risquent de demander au pastoralisme ce qu’il ne peut pas donner sans casser l’équilibre des exploitations.
Un Métier Technique, Des Attentes Trop Simples
Conduire un troupeau sur la garrigue, négocier des parcours avec des propriétaires multiples, déclarer chaque jour la position des animaux, éviter la gale lors des cohabitations, chercher l’herbe de qualité pour les agneaux, accepter parfois la broussaille, collaborer avec un viticulteur, vivre avec le souvenir d’une maison réduite à un poêle : tout cela forme un métier. Ce n’est pas une prestation unique de tonte végétale.
La chercheuse de l’Inrae insiste sur ce caractère technique. Les éleveurs le vivent. Le public, souvent, voit surtout l’image : des bêtes dans un paysage méditerranéen, un village comme Cucugnan en contrebas, des plantes aromatiques, un discours rassurant sur le pare-feu vivant. L’image n’est pas fausse. Elle est incomplète.
Incomplète, elle devient dangereuse si elle sert de base à des consignes trop générales. Faire pâturer n’importe où n’est pas évident, rappelle Lennert Vandenbroeck. La santé animale s’en mêle. La qualité de l’alimentation s’en mêle. Le droit de passage s’en mêle. Le calendrier de production s’en mêle. Le feu s’en mêle, comme une contrainte supplémentaire, pas comme le seul horizon.
L’année internationale du pastoralisme proclamée par l’ONU pourrait aider à faire connaître ce métier. Le rapport parlementaire de juin, avec ses 35 000 exploitations, ses 5,4 millions d’hectares, ses 18 % des élevages et ses 22 % des animaux, donne une assise statistique. Le plan local des Corbières tente une traduction opérationnelle. Les témoignages des éleveurs rappellent le dernier verrou : rien de tout cela ne marchera si l’on traite les animaux comme de simples tondeuses.
Du Massif Méditerranéen Aux Estives Du Centre
Le parc des volcans d’Auvergne offre un contrepoint utile. 115 000 bêtes paissent de juin à octobre en montagne. L’objectif mis en avant par Elodie Mardiné est de garder des milieux ouverts, landes et prairies, pour qu’un feu de forêt ait moins de capacité à sauter d’un secteur à l’autre, faute de hauteur de végétation. Le vocabulaire change. Le principe demeure.
Milieux ouverts contre milieux fermés. Hauteur de végétation contre discontinuité. Pâturage contre accumulation de combustible. Que l’on soit dans les Corbières ou dans le centre du pays, la même physique du feu rencontre la même présence animale. La différence tient aux saisons, aux altitudes, aux formations végétales, aux organisations collectives. Elle ne supprime pas la question posée dans le sud : qui paie, qui décide des objectifs, qui assume le risque sanitaire, qui reconnaît la production.
Les 115 000 bêtes de l’estive ne sont pas davantage des tondeuses que les brebis de Cucugnan. Elles maintiennent un paysage. Elles produisent aussi. L’équilibre entre les deux fonctions reste le nœud. Les Corbières, un an après 17 000 hectares brûlés, rendent ce nœud plus visible, plus urgent, plus politique au sens local du terme.
Le plan de reconstruction présenté début août par les autorités locales s’inscrit dans cette urgence. Il nomme le pâturage. Il en attend des coupures et de l’entretien. Les éleveurs nomment le reste : aides, reconnaissance des pratiques, entretien réel des pistes, respect du métier, acceptation de la complexité. Entre ces deux listes, le massif continuera de vivre avec la question du prochain feu.
Ce Qui Reste Après Le Feu Et Avant Le Prochain
Il reste un poêle dans des gravats. Il reste des terres trop calcinées pour nourrir un troupeau. Il reste des pistes qui se referment. Il reste des brebis dans la garrigue, des chèvres sur les hauteurs, des cochons et des brebis conduits par un éleveur qui sait que la question n’est plus « si » mais « quand ». Il reste une collaboration entre un éleveur et un viticulteur, peu reconnue, pourtant cohérente.
Il reste aussi une année internationale du pastoralisme, un rapport parlementaire de juin, un plan local d’août, des publications qui soulignent le rôle positif des troupeaux contre les incendies. Il reste une chercheuse de l’Inrae pour dire que le métier est technique et mal connu. Il reste, dans le centre de la France, 115 000 bêtes qui ouvrent landes et prairies pendant l’estive.
Rien de tout cela n’efface la question initiale. Est-ce que les animaux sont juste des tondeuses ? Dans les Corbières, la réponse des éleveurs est non, sauf à changer le contrat, à compenser, à admettre que l’on sort alors d’un élevage de production pour entrer dans un service d’entretien du milieu. Tant que ce contrat n’est pas clair, le pastoralisme peut aider à limiter le feu. Il ne peut pas porter, seul, la prévention d’un massif entier.
Un an après le mégafeu, le sud de la France n’a pas besoin d’une légende. Il a besoin d’un usage lucide des troupeaux, d’accords de parcours tenables, d’un entretien réel des coupures, d’une reconnaissance des pratiques qui font déjà sens, et d’une acceptation simple : les éleveurs pastoraux élèvent d’abord des animaux. Le reste, y compris la lutte contre les incendies, vient ensuite, à condition de ne pas détruire ce d’abord-là.
La garrigue continuera de pousser. Les pistes continueront de se fermer si personne ne les tient. Les propriétaires continueront d’être nombreux. Les déclarations quotidiennes continueront de rythmer le métier. La gale restera un risque dès que les troupeaux se croisent. Les agneaux continueront d’avoir besoin de bouger. Les feux, un jour ou l’autre, reviendront. Dans cet intervalle, le pastoralisme peut être un levier. Il ne sera jamais une baguette. Les éleveurs des Corbières, eux, l’ont déjà dit.









