Trente machines alignées, un routeur, un switch et une bobine de fil électrique: voilà ce que les enquêteurs ont trouvé dans un local de Seri Iskandar. Deux hommes ont été retenus pour aider l’enquête. Le minage de Bitcoin n’est pas interdit en soi. Ce qui a déclenché l’opération, c’est le soupçon d’un branchement clandestin sur le réseau. Quand le courant ne passe plus par le compteur, la facture disparaît. Le risque, lui, reste.
Une descente à Seri Iskandar qui dit beaucoup plus qu’un simple raid
Le chef de la police du district de Perak Tengah, le superintendant Hafezul Helmi Hamzah, a précisé que la division d’investigation criminelle avait agi avec le concours de la compagnie nationale d’électricité. Les équipes ont identifié un local où le courant aurait été détourné pour alimenter des équipements de minage. Les deux suspects sont des résidents locaux. Ils n’ont pas encore été présentés comme des organisateurs d’un réseau national. Pour l’instant, l’affaire reste celle d’un site, d’un branchement et d’une vingtaine de machines plus quelques périphériques réseau.
Cette sobriété des faits est trompeuse. En Malaisie, le minage clandestin n’est plus une anecdote de quartier. Il s’est installé dans des maisons abandonnées, des locaux commerciaux et des logements encore habités. Le schéma se répète: on cherche une adresse discrète, on tire une ligne hors compteur, on laisse tourner des ASIC jour et nuit. La chaleur monte. Les câbles chauffent. Le fournisseur paie l’énergie que personne n’a facturée.
Ce que la police a retiré du local
30 machines de minage Bitcoin, un routeur internet, un commutateur de bureau et une bobine de fil électrique. Deux hommes retenus pour l’enquête.
Pourquoi le courant est le vrai enjeu du minage
Le minage de Bitcoin consiste à faire travailler des machines spécialisées pour valider des blocs et, parfois, recevoir une récompense. Ces appareils ne s’arrêtent presque jamais. Leur rentabilité dépend du prix du Bitcoin, de la difficulté du réseau et, surtout, du coût de l’électricité. Dans un pays où le tarif réglementé reste compétitif, la tentation est forte: si l’on coupe le compteur de l’équation, la marge explose.
Cette logique économique n’excuse rien. Elle explique seulement pourquoi les mêmes dossiers reviennent. Un opérateur légitime calcule son kilowattheure, négocie un contrat, dimensionne son installation, installe un système de refroidissement et déclare son activité. Un opérateur clandestin cherche une maison vide, un local commercial peu surveillé, parfois une résidence encore occupée. Il pose des machines, tire un câble, laisse tourner. Le bénéfice immédiat est évident. Le coût est reporté sur le réseau, les voisins et, parfois, les pompiers.
Les enquêteurs malaisiens insistent sur ce point depuis des années. Le vol d’électricité n’est pas un détail technique. C’est une atteinte au service public, une perte comptable pour l’opérateur et une modification dangereuse des installations. Quand on parle de minage Bitcoin hors cadre, on parle d’abord d’énergie détournée.
Un dossier qui s’inscrit dans une série d’opérations
La descente de Seri Iskandar n’arrive pas seule. En juillet, deux hommes avaient déjà été arrêtés après des perquisitions dans trois propriétés de Tronoh. Soixante-treize machines avaient été découvertes. Les contrôles techniques avaient confirmé un vol d’électricité dans deux maisons abandonnées. Les suspects, âgés de 40 et 52 ans, avaient été placés en garde à vue de trois jours. Les mêmes fondements juridiques revenaient: une disposition du code pénal et l’article 37(1) de la loi sur la fourniture d’électricité de 1990.
Plus tôt, en mai 2025, une autre opération au Terengganu avait mis au jour 45 machines. Deux sites étaient visés: un lieu d’habitation à Bukit Perpat et un local commercial à Wakaf Tapai. Les bâtiments avaient, selon les enquêteurs, été modifiés pour contourner les compteurs. L’opérateur national estimait alors le préjudice mensuel à environ 36 000 ringgits. Le matériel saisi valait près de 225 000 ringgits.
On voit le motif. Les chiffres changent. La méthode reste. On prend un bâtiment peu regardé. On altère l’installation. On aligne des machines. On espère que personne ne viendra mesurer la consommation réelle. Les équipes mixtes police-électricien brisent ce pari. Elles comparent le réseau visible et le réseau réel. Elles cherchent les dérivations, les câbles improvisés, les tableaux trafiqués.
Les deux hommes ont été retenus pour aider les investigations.
Superintendant Hafezul Helmi Hamzah
Des pertes qui se comptent en centaines de millions
L’opérateur national a déjà publié des ordres de grandeur qui dépassent largement un local de Perak. Depuis 2020, le minage illégal de Bitcoin lui aurait fait perdre plus de 440 millions de ringgits, soit environ 101 millions de dollars au taux de l’époque. La courbe n’est pas plate. En 2020, les pertes liées à ces vols étaient estimées à 5,9 millions de ringgits. Elles ont grimpé à 140,4 millions en 2021, puis 124,9 millions en 2022, avant de retomber à 67,1 millions en 2023.
Ces montants ne disent pas seulement qu’il y a eu des fraudeurs. Ils disent que le phénomène a pris une échelle industrielle pendant la période où le prix du Bitcoin et la rentabilité du minage attiraient des opérateurs opportunistes. Quand la récompense potentielle grimpe, le nombre de locaux improvisés grimpe avec elle. Quand les contrôles se durcissent, une partie de l’activité se déplace, se fractionne, se cache dans des maisons vides.
| Période | Pertes estimées | Lecture |
|---|---|---|
| 2020 | RM 5,9 millions | Première vague visible |
| 2021 | RM 140,4 millions | Pic de pertes |
| 2022 | RM 124,9 millions | Niveau encore très élevé |
| 2023 | RM 67,1 millions | Recul, pas disparition |
| Depuis 2020 | Plus de RM 440 millions | Cumul annoncé par l’opérateur |
Derrière ces colonnes, il y a des transformateurs sollicités hors prévision, des lignes locales qui chauffent, des équipes de contrôle qui multiplient les tournées. Il y a aussi une question d’équité. Les foyers et les entreprises qui paient leur facture financent, d’une certaine manière, ceux qui se branchent dans l’ombre. Le vol d’électricité n’est jamais un crime sans victime. La victime est collective.
Le cadre pénal utilisé encore et encore
À Seri Iskandar comme à Tronoh et au Terengganu, les enquêteurs citent deux bases. La première relève du code pénal, souvent l’article 427, associé aux dégradations. La seconde est l’article 37(1) de la loi sur la fourniture d’électricité de 1990. Ce texte vise notamment l’altération ou le sabotage d’installations électriques. Il est devenu l’outil de référence dès qu’un compteur est contourné pour faire tourner des machines de cryptomonnaie.
Ce choix juridique n’est pas anodin. Il permet de traiter le dossier comme une atteinte à une infrastructure, pas seulement comme une affaire de crypto. On ne juge pas d’abord le Bitcoin. On juge le fil tiré hors du compteur, le tableau modifié, la consommation soustraite. Cette distinction compte pour le public. Elle évite de confondre une activité économique controversée et un délit d’énergie.
Les autorités le répètent: le minage n’est pas, à lui seul, le problème. Le problème commence quand l’installation n’est plus celle prévue par le contrat de fourniture. Un site déclaré, correctement câblé, facturé au tarif applicable, entre dans une autre catégorie. Un site clandestin entre dans celle de l’enquête.
Le feu, l’autre facture que personne n’inscrit au bilan
En février 2025, à Kuala Lumpur, un incendie et de la fumée avaient conduit les pompiers vers une maison. Après extinction, ils avaient trouvé un câblage modifié. Des machines de minage et du matériel associé étaient présents. L’enquête avait confirmé un branchement non autorisé. Le scénario est presque scolaire: surcharge, chaleur, isolation fatiguée, départ de feu.
Les ASIC n’ont pas besoin d’un complot pour devenir dangereux. Ils demandent beaucoup de courant, de façon continue. Dans un local prévu pour une famille ou un petit commerce, le tableau n’est pas dimensionné pour cet usage. Ajoutez un fil de fortune, une connexion bricolée, une ventilation insuffisante, et le risque bascule. Le superintendant Hafezul l’a dit à propos de Seri Iskandar: les branchements illégaux utilisés pour le minage font courir un risque d’incendie tout en causant des pertes importantes au fournisseur.
Ce volet sécurité change la nature du débat. On n’est plus seulement dans la fraude tarifaire. On est dans la protection des occupants, des voisins, des pompiers. Une maison abandonnée n’est pas un lieu neutre. Elle peut transmettre le feu à une autre façade. Un local commercial mal isolé peut menacer un îlot entier. Les autorités insistent donc sur le signalement. Elles demandent au public de transmettre toute information sur des activités de minage suspectes afin que les vols d’électricité puissent être vérifiés.
Maisons vides, locaux commerciaux, habitats encore occupés
Les opérations récentes dessinent une géographie banale. Pas besoin d’une usine. Une résidence à Bukit Perpat. Un commerce à Wakaf Tapai. Des maisons abandonnées à Tronoh. Un local à Seri Iskandar. Le minage clandestin se loge là où le contrôle visuel est faible et où le réseau électrique existe déjà. Il suffit d’une prise de courant, d’une dérivation et d’une connexion internet.
Cette banalité rend la détection plus difficile. Un voisin peut entendre un ventilateur continu. Il peut remarquer une chaleur inhabituelle, des allées et venues de cartons, une consommation d’apparence trop calme pour un bâtiment censé être vide. Les équipes techniques, elles, cherchent autre chose: un écart entre la puissance appelée sur le réseau et la puissance facturée, un point de dérivation, un compteur qui ne raconte plus la vérité.
Le couple police-opérateur n’est pas cosmétique. L’un a le pouvoir de perquisition et d’audition. L’autre a la carte du réseau, les historiques de charge, les équipes capables de dire si une installation a été altérée. Sans cette alliance, beaucoup de sites resteraient des rumeurs de quartier.
Ce que 30 machines représentent vraiment
Trente unités, ce n’est pas une ferme de plusieurs milliers de rigs. Ce n’est pas non plus un hobby de salon. C’est déjà une installation qui consomme en continu, produit de la chaleur, exige une ventilation et un réseau stable. Le routeur et le switch saisis le confirment: le site n’était pas un bricolage isolé d’une seule carte graphique oubliée sous un bureau. C’était un petit atelier connecté.
La bobine de fil électrique a une valeur symbolique presque trop évidente. Elle raconte le geste concret du détournement. On n’improvise pas un vol de courant avec des discours sur la finance décentralisée. On le fait avec du cuivre, des pinces et une décision de contourner le compteur. Le matériel de réseau, lui, raconte l’autre moitié: sans connexion, pas de minage utile.
Cette échelle intermédiaire explique aussi pourquoi ces dossiers se multiplient. Trop petits pour ressembler à une industrie visible, trop grands pour passer inaperçus longtemps. Assez rentables, si l’électricité n’est pas payée, pour justifier le risque aux yeux de certains. Assez risqués, une fois découverts, pour entraîner saisie, audition et poursuites.
Le minage légitime n’a pas le même visage
Il existe, ailleurs dans le monde et parfois dans la région, des opérateurs qui traitent l’électricité comme un coût assumé. Ils s’installent près d’une source abondante, signent des contrats, investissent dans le refroidissement, déclarent leurs machines, acceptent la volatilité du Bitcoin comme un risque d’entreprise. Leur débat porte sur le mix énergétique, la chaleur fatale, l’insertion dans le réseau, parfois la reconversion de sites industriels.
Le dossier malaisien raconte l’envers. Pas de contrat visible. Pas de dimensionnement assumé. Pas de discussion publique sur l’empreinte. Seulement une tentative de faire disparaître la ligne la plus lourde du compte d’exploitation. Quand cette ligne disparaît, le minage cesse d’être une activité économique ordinaire. Il devient un prélèvement sur le commun.
Cette frontière devrait rester claire dans le débat public. Critiquer le vol d’électricité n’oblige pas à diaboliser toute la chaîne Bitcoin. Défendre le droit de miner n’oblige pas à fermer les yeux sur des maisons transformées en charges électriques sauvages. Les deux conversations peuvent coexister, à condition de ne pas les fusionner.
Une pression qui ne se relâche pas
Les autorités malaisiennes ont multiplié les opérations conjointes. Résidences, commerces, bâtiments vacants: le filet s’est élargi. Le message envoyé à Seri Iskandar s’ajoute à ceux de Tronoh et du Terengganu. On ne traite plus le sujet comme une curiosité liée à une mode spéculative. On le traite comme un contentieux récurrent de réseau.
Cette persistance a une raison simple. Tant que le Bitcoin reste suffisamment valorisé pour rendre le minage attractif, et tant que le courant détourné reste moins cher que le courant facturé, l’incitation existe. Les contrôles peuvent déplacer l’activité. Ils ne la font pas disparaître par magie. D’où l’appel au public. Un voisin, un propriétaire, un agent de maintenance peut voir ce qu’une statistique nationale ne voit pas encore.
Deux hommes restent sous enquête. Leurs responsabilités exactes, le montage financier éventuel, l’origine des machines, le circuit de revente des Bitcoins extraits: tout cela appartient à la suite judiciaire. L’article de police, lui, s’arrête à ce que l’on peut déjà tenir: un local, un branchement suspect, trente machines, un risque d’incendie rappelé noir sur blanc.
Ce que cette affaire dit de l’Asie du Sud-Est
La Malaisie n’est pas un cas isolé dans la région. Partout où l’électricité est relativement abordable et où le contrôle des bâtiments secondaires reste inégal, le minage clandestin trouve des interstices. Des entrepôts, des étages inoccupés, des maisons en attente de vente deviennent des salles machines. Le même calcul circule d’un pays à l’autre: si le kilowattheure officiel mange la marge, le kilowattheure volé la recrée.
Cette géographie a des conséquences diplomatiques et économiques discrètes. Un opérateur public qui annonce des centaines de millions de pertes doit arbitrer entre renforcement des contrôles, révision tarifaire, campagnes de signalement et, parfois, débats sur la place du minage légal. Le citoyen, lui, voit surtout la facture collective et le risque d’incendie au bout de la rue.
Il serait naïf de croire que trente machines à Seri Iskandar changent à elles seules la carte mondiale du hashrate. Il serait tout aussi naïf de croire que ces dossiers n’ont aucun effet. Ils durcissent la surveillance. Ils alimentent une jurisprudence. Ils rappellent aux investisseurs sérieux qu’un site non conforme n’est pas un avantage compétitif. C’est une dette qui finit presque toujours par arriver.
Lire le Bitcoin sans oublier le compteur
Le Bitcoin se raconte souvent comme un réseau sans centre, une réserve de valeur numérique, un protocole qui n’a besoin de personne. Cette lecture a sa part de vérité technique. Elle oublie pourtant le sol. Sous chaque machine, il y a une prise, un transformateur, une ligne, une équipe de maintenance, une facture. Quand cette chaîne est respectée, le débat peut porter sur l’utilité sociale du minage. Quand elle est rompue, le débat redevient pénal.
Les trente machines de Seri Iskandar ne tranchent pas la question philosophique de la cryptomonnaie. Elles tranchent, pour un après-midi d’enquête, une question plus terre à terre: qui paie le courant qui fait tourner le réseau? Dans ce dossier, la réponse provisoire des autorités est claire. Ce n’était pas le compteur. Ce n’était pas le contrat. C’était une dérivation.
Reste le temps judiciaire. Les deux hommes devront expliquer leur rôle. Les experts devront confirmer l’altération. Le préjudice devra être chiffré pour ce site précis. En attendant, la leçon déjà disponible tient en quelques mots. Le minage aime le silence des locaux oubliés. Le réseau, lui, finit toujours par parler. Par une surcharge. Par un contrôle. Par un incendie. Ou par une descente, un matin, à Seri Iskandar.
À retenir sans détour
- Deux hommes retenus, 30 machines saisies dans le Perak.
- Soupçon central: un branchement électrique non autorisé.
- Même base légale que les raids de Tronoh et du Terengganu.
- Plus de RM 440 millions de pertes cumulées évoquées depuis 2020.
- Le risque d’incendie n’est pas un accessoire du dossier.
On peut suivre le cours du Bitcoin chaque heure. On peut discuter de halving, de difficulté, de fonds cotés, de trésoreries d’entreprise. Rien de tout cela n’efface le geste le plus simple de cette affaire: un fil tiré à côté du compteur. Tant que ce geste restera rentable aux yeux de certains, d’autres locaux apparaîtront. Tant que les contrôles tiendront, d’autres saisies suivront. Entre les deux, le public malaisien est invité à regarder les maisons trop chaudes, trop bruyantes, trop vides pour être honnêtes.
Seri Iskandar n’est donc pas seulement le nom d’une opération. C’est un rappel. L’innovation financière n’absout pas la physique. Une machine qui calcule sans relâche a besoin d’électrons. Ces électrons ont un prix, un chemin et une limite de sécurité. Les ignorer, c’est transformer une salle de minage en pièce à conviction. Les respecter, c’est au moins rendre le débat possible. Pour cette fois, le débat s’est arrêté au seuil d’un local, devant trente machines éteintes par la force publique.









