Que reste-t-il d’un procès antiterroriste quand l’auteur des coups de feu et des coups de lame n’est plus là pour répondre ? Mercredi, dans la salle des grands procès à Paris, la cour d’assises a donné une réponse nette, et nettement plus sévère qu’en première instance. Deux personnes liées à Radouane Lakdim, l’homme qui a tué quatre personnes le 23 mars 2018 à Carcassonne puis à Trèbes, ont été condamnées à dix et douze ans de détention. Elles comparaissaient libres. Elles ont été incarcérées à l’issue du prononcé. Un troisième dossier, celui d’un ami entre-temps expulsé vers le Maroc, a été disjoint. Le contraste avec les peines de 2024, comprises entre six mois et quatre ans de prison ferme pour l’ensemble des accusés, est saisissant. Il oblige à reprendre le fil d’une affaire que beaucoup croyaient déjà classée dans la mémoire collective.
Un appel qui rebat les cartes après six ans d’instruction et un premier verdict discret
Les attentats de Trèbes et Carcassonne n’ont jamais eu l’ampleur médiatique des attaques de 2015 ou de l’attentat de Nice. Quatre morts, quinze blessés, un supermarché pris en otage dans une ville de l’Aude : le bilan est terrible, mais le format, celui d’un homme seul passé à l’acte après une préparation limitée, a longtemps relégué le dossier au second plan. Le procès de janvier et février 2024 avait confirmé cette impression. Sept accusés, aucun retour immédiat en détention pour ceux qui comparaissaient libres, des peines jugées très en deçà des réquisitions. L’appel, tranché le 7 octobre 2026, change la lecture.
Marine Pequignot, compagne de Lakdim, passe de cinq ans dont deux avec sursis à dix ans de détention. Samir Manaa, l’ami qui l’avait accompagné acheter un couteau, passe de trois ans à douze ans. Baghdad H., condamné en première instance à trois ans dont deux avec sursis pour ne pas avoir dénoncé l’assaillant selon l’accusation, n’a pas comparu. Son titre de séjour avait été retiré. Il a été expulsé au Maroc. La cour n’a pas pu le localiser et a choisi de disjoindre son cas, laissant ouverte la possibilité d’un procès ultérieur s’il était un jour retrouvé.
Ce décalage entre les deux degrés de juridiction n’est pas un détail de procédure. Il dit quelque chose de la difficulté à qualifier la complicité quand l’idéologie est partagée, les armes circulent dans un cercle étroit, et personne, officiellement, n’a appuyé sur la détente à la place du tueur. Il dit aussi quelque chose de l’attente des familles, qui avaient réclamé, dès les audiences de 2024, une réponse à la hauteur du sacrifice d’Arnaud Beltrame et de la mort de trois autres hommes.
Ce que la cour a retenu, et ce qu’elle a laissé de côté
En première instance, seule Marine Pequignot avait été condamnée pour association de malfaiteurs terroriste. Les autres qualifications terroristes avaient souvent été écartées ou requalifiées en transports et détention d’arme, soustraction de preuves, ou non-dénonciation. L’appel ne publie pas, dans les éléments rendus publics ce mercredi, le détail exhaustif de chaque chef retenu pour les deux condamnés présents. Ce qui est certain, c’est l’échelle des peines : dix et douze ans, soit un saut qui rapproche ces dossiers de la répression des soutiens logistiques, et non plus seulement de la délinquance connexe.
Le couteau acheté en armurerie, deux semaines avant les faits, reste le geste le plus concret retenu contre Samir Manaa. Il ne s’agissait pas d’un outil anodin. C’est avec une lame que le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame a été égorgé dans la réserve du supermarché, après s’être substitué à une otage. Accompagner l’achat, connaître l’homme, partager son quotidien dans le quartier Ozanam : la cour d’appel a visiblement estimé que cet enchaînement ne pouvait plus être lu comme une simple imprudence.
Pour Marine Pequignot, le dossier reposait sur une proximité plus intime. Rencontré alors qu’elle avait 14 ans et lui 22, conversion, projet évoqué de départ vers la Syrie, partage supposé d’une lecture radicale de la religion. En 2024, la cour avait ordonné un suivi socio-judiciaire de cinq ans. En 2026, la peine ferme de dix ans efface l’idée d’un simple accompagnement probatoire. Elle place la relation amoureuse au cœur de la responsabilité pénale, un choix rare et toujours discuté dans les procès de djihadisme de basse intensité.
Repères
23 mars 2018 : quatre morts, quinze blessés. Février 2024 : peines de six mois à quatre ans de prison ferme. 7 octobre 2026 : dix et douze ans pour deux accusés présents ; un troisième dossier disjoint après expulsion.
Le troisième homme, absent par la force d’une mesure administrative
L’absence de Baghdad H. complique le récit judiciaire. En janvier 2024, il avait déjà manqué la première audience. Un mandat d’amener avait été décerné. Il avait été interpellé à Saint-Étienne pour la suite des débats. Condamné ensuite à trois ans dont deux avec sursis, il avait fait appel. Entre les deux procès, le titre de séjour a été retiré, l’expulsion exécutée, la trace perdue. La cour a donc jugé sans lui, puis séparé son sort de celui des deux autres.
Cette séquence mêle droit pénal et droit des étrangers. Elle pose une question simple, rarement formulée aussi clairement : peut-on expulser un appelant avant que la cour ait statué, puis constater qu’il est introuvable ? Pour les parties civiles, l’absence prive le débat d’un accusé que l’instruction présentait comme détenteur d’informations sur la possession d’armes et sur une volonté de passage à l’acte. Pour la défense, elle prive un homme du droit de se défendre en personne. Le disjointement n’éteint pas l’action. Il la suspend, dans un flou géographique.
Tableau des peines : de la première instance à l’appel
Les chiffres de 2024 restent le point de comparaison indispensable. Ils montraient une cour soucieuse de distinguer les rôles, parfois jusqu’à l’acquittement partiel du chef terroriste. L’appel, lui, ne concerne publiquement que trois dossiers. Les quatre autres condamnés de première instance ne sont pas au centre de la décision du 7 octobre 2026.
| Accusé | Lien avec Lakdim | Première instance (2024) | Appel (2026) |
|---|---|---|---|
| Marine Pequignot | Compagne, seule condamnée alors pour association terroriste | 5 ans dont 2 avec sursis probatoire | 10 ans, incarcération immédiate |
| Samir Manaa | Ami, accompagnement à l’achat du couteau | 3 ans, chef terroriste non retenu | 12 ans, incarcération immédiate |
| Baghdad H. | Ami, non-dénonciation selon l’accusation | 3 ans dont 2 avec sursis | Absent, expulsé, dossier disjoint |
| Ahmed Arfaoui | Beau-frère, soustraction de preuves retenue | 3 ans, acquitté d’association terroriste | Hors du verdict d’appel commenté |
| Reda El Yaakoubi | Présenté comme figure du trafic local | 4 ans, acquitté d’association terroriste | Hors du verdict d’appel commenté |
| Sofian Boudebbouza | Échanges sur un forum, soutien intellectuel allégué | 4 ans dont 2 avec sursis probatoire | Hors du verdict d’appel commenté |
| Sofiane Manaa | Frère de Samir, détention d’armes | 12 mois dont 6 avec sursis | Hors du verdict d’appel commenté |
Ce tableau ne dit pas qui est « plus coupable ». Il montre une juridiction d’appel qui a choisi, pour deux dossiers, une tout autre échelle. Les peines complémentaires de 2024, interdiction de port d’arme pendant dix ans, interdiction de séjour à Carcassonne, obligation de soins ou de travail, paraissent presque secondaires face à dix et douze ans ferme.
Le 23 mars 2018, heure par heure, tel que l’instruction l’a fixé
Pour comprendre pourquoi l’appel pèse si lourd, il faut revenir à la journée elle-même, sans romantiser le récit. Radouane Lakdim, Marocain d’origine, récemment sorti de prison, connu des services pour une adhésion aux thèses de l’État islamique, commence par Carcassonne. Il tire sur des occupants d’une voiture. Jean Mazières et Christian Medvès sont tués. Il blesse d’autres personnes, prend un véhicule, file vers Trèbes.
Au Super U, il abat Hervé Sosna, un client, et prend des otages. Les forces de l’ordre négocient. Arnaud Beltrame, lieutenant-colonel de gendarmerie, propose de prendre la place d’une employée retenue. L’échange a lieu. Dans la réserve, le face-à-face dure. Beltrame laisse son téléphone ouvert. Les collègues entendent la lutte. L’assaut du GIGN met fin à la prise d’otages. Lakdim est abattu. Beltrame, grièvement blessé à l’arme blanche, meurt peu après. Quinze personnes ont été blessées sur l’ensemble de la séquence.
Ce déroulé importe au procès des complices, parce que la préparation matérielle est mince : un couteau, des armes déjà détenues, une voiture, une connaissance du terrain local. L’accusation n’a jamais prétendu un commando. Elle a prétendu un entourage qui savait, finançait par le trafic, nettoyait, ou se taisait. C’est sur cette bande étroite que les deux cours ont divergé.
Personne ne pouvait s’imaginer qu’il commettrait un attentat. Mais quand l’attentat s’est produit, tout le monde s’est dit que c’était lui.
Cette phrase, portée à l’audience par la défense du beau-frère, résume le nœud du dossier. Elle sert autant l’accusation que la défense. Si « tout le monde » a compris après coup, pourquoi personne n’a prévenu avant ? Si personne ne pouvait imaginer, comment justifier dix ou douze ans ? La cour d’appel a tranché dans le sens de la connaissance suffisante, au moins pour les deux présents.
Qui étaient les sept renvoyés, au-delà des étiquettes
Samir Manaa avait 28 ans au moment du renvoi. Ami le plus proche dans le dossier, sport et, selon les magistrats, trafic de stupéfiants dans le quartier Ozanam. L’achat du couteau en armurerie, deux semaines avant, est l’élément qui a survécu à la requalification de 2024. En appel, il devient le socle d’une peine de douze ans. La différence n’est pas un fait nouveau miraculeux. C’est une appréciation différente du même geste.
Marine Pequignot incarne l’autre versant, celui de l’intimité idéologique. Mineure au début de la relation, convertie, projet de Syrie évoqué dans la procédure. Elle est longtemps restée la seule à porter la qualification d’association de malfaiteurs à caractère terroriste. Le saut de cinq ans dont deux avec sursis à dix ans ferme dit que la cour d’appel n’a pas vu dans le sursis une réponse adaptée.
Sofian Boudebbouza, 25 ans en 2024, avait déjà été condamné mineur pour un projet de départ vers la zone irako-syrienne en 2017. Les échanges avec Lakdim sur un forum acquis à l’idéologie djihadiste, trois mois avant les attaques, fondaient le reproche de soutien intellectuel. Quatre ans dont deux avec sursis, obligation de travailler, interdiction de port d’arme : une peine de réinsertion plus que d’élimination.
Ahmed Arfaoui, beau-frère, 28 ans, était poursuivi pour s’être abstenu de dénoncer une radicalisation et un projet dont il aurait eu « parfaitement connaissance », puis pour avoir nettoyé le domicile familial le jour même, emportant un sac volumineux avant la perquisition. Photo de profil affichant Lakdim avec la mention « Dieu le garde ». Acquitté de l’association terroriste, condamné à trois ans pour la soustraction de preuves. Le ministère public avait visé plus bas sur la durée, plus haut sur la qualification. La cour avait fait l’inverse.
Reda El Yaakoubi, 34 ans, était présenté comme le responsable du trafic de drogue du quartier. L’accusation estimait qu’il avait fait travailler Lakdim, sans ignorer son adhésion aux thèses de l’organisation État islamique, lui ouvrant ainsi argent et armes. Quatre ans, interdiction de port d’arme dix ans, interdiction de séjour à Carcassonne cinq ans, acquittement du chef terroriste. Le message de 2024 était clair : le trafic oui, le pacte terroriste non démontré.
Sofiane Manaa, frère de Samir, répondait d’une détention d’armes non autorisées, après avoir été un temps mis en examen pour association terroriste. Douze mois dont six avec sursis, interdiction de port d’arme dix ans. Baghdad Haddaoui, enfin, connaissance présentée comme informée de la possession d’armes et d’une volonté de passage à l’acte, renvoyé pour non-dénonciation. Trois ans dont deux avec sursis, soins, maintien en détention un temps demandé. C’est lui qui manque à l’appel.
Les réquisitions de 2024, déjà un avertissement
Avant le premier verdict, les peines requises allaient jusqu’à onze ans. L’écart avec le délibéré, six mois à quatre ans de prison ferme, avait frappé les observateurs. Aucun accusé libre n’était retourné en cellule le soir du 23 février 2024. Cette clémence relative, ou cette rigueur de la preuve, selon le point de vue, a nourri l’appel. Les dix et douze ans de 2026 se situent au niveau des réquisitions d’alors, voire au-dessus pour Samir Manaa. La seconde juridiction a donc rejoint, tardivement, l’échelle demandée par le parquet antiterroriste.
Faut-il y voir un alignement politique, une correction d’une erreur d’appréciation, ou simplement l’exercice normal du double degré ? Les trois lectures circuleront. Juridiquement, l’appel n’est pas tenu par le premier délibéré. Il réexamine les faits, la personnalité, la qualification. Humainement, pour des accusés qui avaient reconstruit une vie dehors pendant deux ans et demi, l’incarcération immédiate est un basculement.
La parole des Beltrame, et ce qu’elle demandait à la justice
Marielle Beltrame avait annoncé qu’elle ne viendrait pas au procès de 2024. Revivre la scène lui paraissait au-delà du supportable. La mère, Nicolle, était présente. Son témoignage avait dépassé le registre du deuil privé. Elle décrivait un fils pour qui la patrie passait avant le confort, un homme qui ne se voyait pas en assisté, un gendarme affecté à Carcassonne dont elle croyait qu’il y serait tranquille. Elle avait demandé à la cour de punir sévèrement, tout en disant faire confiance à la justice.
Damien Beltrame, le frère cadet, insistait sur un point : Arnaud n’était pas mort en victime passive. Il s’était battu. Il aurait, selon lui, été fier de savoir que des jeunes s’engageaient ensuite dans la gendarmerie, l’armée, les pompiers. Cette ligne, combat plutôt que sacrifice spectaculaire, a structuré la mémoire publique du lieutenant-colonel. Elle explique aussi pourquoi des peines légères ont été vécues, dans une partie de l’opinion, comme un second abandon.
Il est temps de se réveiller. Il y en a marre de ce laxisme. Sa vie, c’était la patrie. Quand on voit quelqu’un se faire agresser, on se bouge.
Ces mots, prononcés à la barre en 2024, ne sont pas un réquisitoire juridique. Ils fixent pourtant l’horizon moral dans lequel le verdict d’appel sera lu. Dix et douze ans ne rendent pas les morts. Ils répondent, tard, à une demande de sévérité que la première cour n’avait pas satisfaite.
Une famille Lakdim qui n’explique pas, et une audience qui s’agace
L’audition de la mère de Radouane Lakdim, fin janvier 2024, n’avait pas levé le mystère du passage à l’acte. Pertes de mémoire, versions divergentes. La sœur Chaïma, 17 ans au moment des faits, 23 ans à l’audience, ne gardait pas davantage de souvenirs précis. Le président s’était étonné qu’un couteau, un sabre sous le lit, un sac de munitions, des initiales gravées sur une dépendance du jardin, aient pu s’effacer. La mère disait ne pas lire. La sœur disait ne pas partager les mêmes centres d’intérêt. Le ton était monté.
Un autre épisode restait sans justification claire : le déplacement des deux sœurs à Trèbes à une heure où l’identité du tueur n’était pas encore publique. L’avocate du beau-frère avait proposé la clé déjà citée. Après coup, dans l’entourage, l’hypothèse Lakdim s’était imposée d’elle-même. Avant, personne ne formulait l’attentat. Cette frontière entre le pressentiment et la connaissance pénale est exactement celle que les jurés, puis la cour d’appel, ont dû tracer.
On peut trouver cette amnésie stratégique ou simplement humaine. Les proches d’un tueur n’ont pas intérêt à se souvenir d’un sabre. Ils ont aussi le droit de ne pas avoir vu ce que l’instruction reconstitue après coup, avec des saisies, des écoutes, des expertises. Le procès n’a pas tranché la sincérité. Il a tranché des responsabilités individuelles, et l’appel en a alourdi deux.
Quartier Ozanam, trafic et idéologie : le mélange qui brouille la preuve
Carcassonne n’est pas un théâtre abstrait. Le quartier Ozanam concentre, dans le dossier, sport, deals et discussions religieuses. Lakdim y traînait avec Samir Manaa. Reda El Yaakoubi y était décrit comme une figure du trafic. L’accusation en tirait un raisonnement : l’argent de la drogue et les armes du milieu ont servi de rampe de lancement. La défense répondait que le trafic est un délit en soi, pas une allégeance à une organisation terroriste.
Cette confusion est classique dans les dossiers français depuis 2015. Le djihadisme local s’est souvent greffé sur des parcours de délinquance, pas sur des étudiants en théologie. La preuve de l’adhésion idéologique devient alors un faisceau : forums, projets de départ, gravures, photos de profil, achats d’armes blanches. Aucun élément, seul, ne suffit. Ensemble, ils ont convaincu l’appel pour deux accusés, pas la première cour pour la plupart des chefs terroristes.
Il serait paresseux d’en conclure que le quartier « produit » des terroristes. Il serait tout aussi paresseux d’ignorer que le contrôle social y a failli : famille, amis, éventuels relais institutionnels. Un épisode annexe de l’enquête, souvent cité, évoquait la proximité entre une figure locale et un délégué du préfet. Le procès principal n’a pas fait de ce point le cœur du délibéré. Il reste un angle mort pour qui veut comprendre comment un homme fiché a pu acheter une lame et passer à l’acte.
Association de malfaiteurs : une qualification élastique, décisive
L’association de malfaiteurs terroriste est l’outil central du droit français antiterroriste. Elle permet de poursuivre la préparation, le soutien, l’entourage, sans attendre l’attentat. Elle est aussi critiquée pour son élasticité. En 2024, la cour spéciale l’a retenue contre une seule accusée. Elle a requalifié, acquitté, cantonné les autres à des délits de droit commun aggravés ou connexes. En 2026, les quantum infligés à Pequignot et Manaa suggèrent que la seconde formation a vu, dans leurs actes, davantage qu’une imprudence ou une détention d’arme.
Pour le lecteur non juriste, la distinction compte. Être condamné pour avoir transporté un couteau n’a pas le même sens social qu’être condamné pour avoir participé à une entreprise terroriste. Le casier, la période de sûreté éventuelle, l’accès aux aménagements, le récit public : tout change. Douze ans placent Samir Manaa dans une tout autre catégorie que les trois ans de 2024, même si les faits matériels n’ont pas bougé.
Les défenseurs diront que l’appel a cédé à la pression mémorielle. Les parties civiles diront qu’il a enfin nommé les choses. Les deux phrases peuvent coexister tant que la motivation écrite n’est pas disséquée. Ce qui est déjà acquis, c’est l’effet concret : deux incarcérations, un dossier en suspens au Maroc.
Expulsion et justice : le cas Baghdad comme précédent embarrassant
Retirer un titre de séjour à un condamné en appel, l’expulser, puis constater l’absence, n’est pas une anecdote. C’est un choix d’ordre public qui entre en collision avec le droit au procès. La cour a trouvé une issue technique, le disjointement. Elle n’a pas trouvé l’homme. S’il reste au Maroc, hors de portée d’un mandat utile, la peine de 2024 et l’appel restent en suspens. S’il revient, un nouveau procès pourra s’ouvrir, des années après les faits.
Cette situation éclaire une tension française récurrente. D’un côté, l’expulsion est présentée comme une protection, surtout après un dossier terroriste. De l’autre, elle peut servir d’échappatoire involontaire, ou de sanction administrative qui double la sanction pénale sans débat contradictoire complet. Baghdad H. n’est pas acquitté. Il n’est pas non plus jugé en appel. Il est ailleurs.
Pour les victimes, l’absence laisse un trou dans le box. Pour les principes, elle rappelle que la justice antiterroriste ne se joue pas seulement à l’audience. Elle se joue aussi dans les préfectures, les consulats, les fichiers. Le verdict du 7 octobre 2026 est donc double : sévère pour deux, inachevé pour un.
Arnaud Beltrame, au-delà de l’icône
Réduire le lieutenant-colonel à une image de manuel serait lui manquer de respect, et manquer le procès. Il était gendarme, négociateur possible, officier qui a calculé un échange. Le téléphone laissé ouvert n’était pas un geste théâtral. C’était un outil pour que les collègues entendent et interviennent au bon moment. La lutte dans la réserve a été réelle. La mort aussi.
Les trois autres tués, Jean Mazières, Christian Medvès, Hervé Sosna, n’ont pas eu de statue nationale équivalente. Leur place dans le récit est plus mince, et c’est une injustice de mémoire. Le procès des complices les concerne autant. Un client de supermarché, des occupants d’une voiture : la terreur de proximité frappe d’abord des gens sans fonction. Le verdict d’appel ne les nomme pas dans les titres. Il devrait.
Quinze blessés complètent le bilan. Certains ont témoigné en 2024, aux côtés des employés du magasin. Leur parole rappelait que Trèbes n’était pas un symbole avant le 23 mars. C’était une ville où l’on faisait ses courses. La mère de Beltrame le disait à sa façon : elle ne croyait pas que l’endroit puisse être frappé. Cette incrédulité est partagée par presque toutes les villes moyennes touchées depuis dix ans.
Ce que l’alourdissement des peines change vraiment
Sur le plan individuel, Marine Pequignot et Samir Manaa passent d’une liberté surveillée ou récente à la détention longue. Les aménagements, les permissions, la conditionnelle éventuelle se calculent autrement. Le suivi socio-judiciaire de 2024 est absorbé par la peine ferme. Pour leurs proches, la vie bascule un mercredi d’octobre.
Sur le plan jurisprudentiel, le signal est lisible. Un accompagnement à l’achat d’une arme blanche, dans un contexte de radicalisation connue, peut valoir douze ans en appel même si la première cour avait requalifié. Une compagne associée au projet idéologique peut prendre dix ans, le double de la peine initiale ferme. Les cours futures liront cette échelle.
Sur le plan politique, le verdict alimentera les discours sur le « laxisme » et ceux sur la « surenchère ». Les deux sont incomplets. La première instance n’était pas une absolution. L’appel n’est pas une vengeance. Entre les deux, il y a l’écart normal, parfois violent, du double degré de juridiction. Le citer comme preuve unique d’un système défaillant ou d’un système enfin ferme, c’est oublier les acquittements partiels, les sursis, et l’homme expulsé.
Détection de la radicalisation : l’échec qui précède le box
Lakdim était connu. Sorti de prison, fiché, entouré de gens eux-mêmes parfois déjà condamnés pour des velléités de départ. Le couteau a été acheté légalement en armurerie. Le sabre et les munitions, selon les auditions, traînaient au domicile. Le passage à l’acte n’a pas exigé un laboratoire. Il a exigé une faille : personne n’a transformé les signaux en alerte utile, ou les alertes n’ont pas suffi.
Le procès des proches est, en creux, le procès de cette faille. Punir l’entourage ne répare pas le renseignement. Cela peut toutefois modifier le calcul de ceux qui voient, entendent, et se taisent. C’est la fonction dissuasive revendiquée de la non-dénonciation et de l’association de malfaiteurs. Encore faut-il que la preuve tienne. En 2024, elle n’a tenu que pour une accusée sur le chef central. En 2026, elle a tenu plus lourdement pour deux.
Les gendarmes intervenus ce jour-là avaient témoigné dès l’ouverture des débats. Leur récit rappelait la durée, le bruit, l’attente. La propagande et les techniques de recrutement de l’organisation avaient aussi été exposées, pour replacer Lakdim dans une matrice plus large qu’un règlement de comptes local. Le mélange des deux échelles, le global idéologique et le très local, reste la signature de cette affaire.
Une salle qui a déjà jugé le 13 novembre et Nice
Le procès s’est tenu dans la cour d’assises spéciale, la salle des grands procès, celle des attentats du 13 novembre 2015 et de Nice. Le décor n’est pas neutre. Il place Trèbes dans une continuité. Il risque aussi de l’y noyer. Quatre morts contre cent trente, le chiffre ne doit pas hiérarchiser la douleur. Il explique néanmoins pourquoi l’attention publique s’est épuisée plus vite, et pourquoi le verdict de 2024 est passé relativement inaperçu hors de l’Aude.
L’appel de 2026 réouvre cette attention, brièvement. Dix ans, douze ans, une expulsion : les éléments sont assez nets pour un titre. Ils ne le sont pas assez pour une réforme. Aucune loi nouvelle ne sortira mécaniquement de ce délibéré. Ce qui peut en sortir, c’est une discussion plus honnête sur ce que l’on punit quand on juge l’entourage d’un mort.
Ce que l’on sait, ce que l’on ignore encore
On sait les peines. On sait l’incarcération immédiate des deux présents. On sait le disjointement. On ignore, tant que la motivation n’est pas lue dans le détail public, le poids exact de chaque pièce : l’armurerie, les messages, le projet syrien, le nettoyage du domicile, les forums. On ignore aussi si un pourvoi sera formé. La décision d’assises en appel est en principe finale sur les faits, avec des voies extraordinaires étroites.
On ignore où se trouve Baghdad H., et si le Maroc répondra à une éventuelle demande. On ignore comment les familles des quatre morts recevront, chacune, ce second verdict. La confiance affichée en 2024 n’oblige pas à l’approbation en 2026. Une peine lourde peut apaiser ou laisser le même vide.
On sait, en revanche, que le tueur n’a jamais été jugé. Il est mort dans l’assaut. Tout le droit s’est donc exercé sur les vivants du cercle. C’est à la fois nécessaire et insatisfaisant. Nécessaire, parce que des actes préparatoires ont existé. Insatisfaisant, parce que la main qui a tué n’a pas entendu la peine.
Liste des enjeux laissés ouverts par le verdict
Le délibéré ne ferme pas le dossier social. Il ouvre une série de questions que les audiences avaient déjà effleurées, et que l’alourdissement des peines rend plus aiguës.
- La frontière entre soutien idéologique et association punissable, quand les messages sont fragmentaires.
- Le sort d’un appelant expulsé avant l’audience, et la valeur du disjointement.
- La place des trois victimes civiles dans un récit dominé par le gendarme héros.
- L’usage de l’armurerie légale comme point de départ d’une attaque à l’arme blanche.
- Le rôle du trafic local comme pourvoyeur de moyens, sans pour autant établir le pacte terroriste.
- La crédibilité des mémoires familiales, côté victimes comme côté accusé mort.
- L’écart, assumé, entre réquisitions, premier délibéré et appel.
Aucune de ces questions ne se règle par un quantum. Elles se règlent, mal, dans la durée : suivis, récidives éventuelles, rapports parlementaires oubliés, commémorations. Le 7 octobre 2026 en est une étape, pas une conclusion.
Une lecture possible, sans absolution ni surenchère
On peut tenir ensemble trois faits. Les peines de 2024 étaient basses au regard des réquisitions et de la gravité des morts. Les peines de 2026 sont hautes au regard du rôle indirect des condamnés. Les deux peuvent être juridiquement défendables selon l’intime conviction de chaque formation. Le citoyen n’a pas à choisir un camp de tribune. Il peut exiger que la motivation soit lisible, que l’absent ne disparaisse pas du droit, et que les noms de Jean Mazières, Christian Medvès et Hervé Sosna restent associés à celui d’Arnaud Beltrame.
Le quartier, la prison dont Lakdim sortait, la conversion d’une très jeune femme, l’achat d’un couteau, le nettoyage d’un appartement, la photo « Dieu le garde » : chaque élément a été disputé pendant cinq semaines en 2024. L’appel n’a pas refait ce feuilleton en public avec la même ampleur. Il en a changé la fin pour deux personnes. C’est déjà beaucoup. Ce n’est pas toute l’histoire.
Huit ans après les coups de feu de Carcassonne et la réserve de Trèbes, la justice française vient de dire que l’entourage le plus proche paierait plus cher que prévu. Elle l’a dit dans une salle habituée aux très grands procès, pour une affaire que l’on disait périphérique. Le caractère périphérique était une illusion. Quatre morts dans un supermarché de l’Aude suffisent à obliger un pays à regarder ce que ses fichiers, ses familles et ses tribunaux n’ont pas empêché.
Après le prononcé : détention, mémoire, et le silence du troisième
Les deux condamnés ont été incarcérés à la sortie de l’audience. Le geste est symbolique autant que matériel. Il marque que la cour ne croit pas à un aménagement immédiat, ni à un risque négligeable. Il marque aussi la fin d’une période, commencée en février 2024, où la liberté avait été la règle pour ceux qui n’étaient pas déjà détenus. Pour Marine Pequignot, le suivi de cinq ans imaginé alors cède la place à une peine qui dépasse cette durée. Pour Samir Manaa, l’interdiction de port d’arme devient presque accessoire à côté de douze ans.
Le silence de Baghdad H. pèsera plus longtemps. Un procès disjoint n’a pas de date. Il a une adresse théorique, le Maroc, et une procédure administrative déjà exécutée. Les parties civiles devront décider si elles maintiennent la pression pour une localisation, ou si elles considèrent que l’essentiel a été dit sans lui. Les magistrats, eux, ont déjà choisi : on ne juge pas un fantôme le jour où les deux autres sont là.
Reste la mémoire. Elle ne se décrète pas dans un délibéré. Elle se tient dans les noms, dans la manière dont une ville moyenne se souvient d’un vendredi de mars, dans les engagements que le frère de Beltrame appelait de ses vœux. Le verdict d’appel n’ajoute pas un héros. Il ajoute une durée. Dix ans, douze ans, et un homme que la France a renvoyé avant de finir de le juger. C’est sur cette durée, et sur cette absence, que l’affaire Trèbes se referme, pour l’instant, sans se résoudre.









