Imaginez une région aussi vaste que la France, où des dizaines de milliers de personnes disparaissent dans l’indifférence quasi-totale du reste du monde. Imaginez des charniers creusés à la hâte pour engloutir les preuves de tueries planifiées. C’est la réalité glaçante que traverse actuellement le Darfour, à l’ouest du Soudan, en pleine guerre civile.
Depuis presque trois ans, le pays sombre dans un conflit d’une violence inouïe. Mais au cœur de cette tragédie nationale, une région paie un tribut particulièrement lourd : le Darfour. Et les révélations les plus récentes font froid dans le dos.
Une nouvelle étape dans l’horreur : les fosses communes comme outil de dissimulation
Les enquêtes internationales ne laissent plus guère de place au doute. Les Forces de soutien rapide (FSR), ces paramilitaires qui affrontent l’armée régulière depuis avril 2023, sont accusées d’avoir franchi une nouvelle ligne rouge dans leur stratégie de terreur.
Il ne s’agit plus seulement d’exactions sporadiques ou de pillages opportunistes. On parle désormais d’une campagne organisée et calculée, méthodiquement menée contre certaines communautés ethniques. Et pour effacer les traces de ces crimes, les responsables auraient recours à une pratique sinistre : l’aménagement systématique de fosses communes.
El-Facher : la chute d’une ville martyre
En octobre dernier, la ville stratégique d’El-Facher, capitale du Darfour-Nord, est tombée aux mains des FSR après de très violents combats. Ce qui s’est passé ensuite dépasse l’entendement.
Des exécutions sommaires, des corps abandonnés dans les rues, puis rapidement rassemblés et jetés dans des charniers improvisés. L’objectif semble clair : faire disparaître les preuves matérielles des massacres et compliquer toute tentative d’établir les responsabilités.
Les enquêteurs internationaux ont pu analyser des images extrêmement troublantes. On y voit des hommes armés célébrer des exécutions, poser fièrement à côté de cadavres, et même profaner des corps. Ces documents, aussi insoutenables soient-ils, constituent aujourd’hui des pièces maîtresses dans les dossiers en cours.
Le spectre d’El-Geneina plane sur tout le Darfour
Ce qui se déroule actuellement à El-Facher rappelle de manière terrifiante les événements survenus à El-Geneina, capitale du Darfour-Ouest, quelques mois plus tôt.
Là-bas, les mêmes forces paramilitaires sont accusées d’avoir perpétré des tueries d’une ampleur exceptionnelle. Selon les estimations les plus prudentes, jusqu’à 15 000 civils, pour la plupart issus de l’ethnie Massalit, auraient été tués en quelques semaines seulement.
« Le tableau qui se dessine est effroyable »
Cette phrase résume à elle seule l’état d’esprit des enquêteurs confrontés à l’ampleur et à la systématicité des violences. On ne parle plus d’incidents isolés, mais bien d’une politique délibérée de ciblage ethnique.
Une région martyrisée depuis plus de vingt ans
Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter au début des années 2000. À l’époque déjà, le Darfour était le théâtre d’une guerre meurtrière opposant les populations non arabes (Four, Massalit, Zaghawa notamment) aux milices Janjawid, soutenues par le pouvoir central de Khartoum.
Ces milices, accusées de nettoyage ethnique à grande échelle, ont donné naissance aux Forces de soutien rapide actuelles. La continuité historique est donc frappante.
De nombreuses personnalités impliquées dans les crimes des années 2000 font aujourd’hui partie du paysage politique ou militaire du pays. Certaines sont même recherchées par la justice internationale depuis près de vingt ans.
Les figures de l’impunité
Parmi les noms les plus emblématiques, on retrouve bien sûr l’ancien président Omar el-Béchir, toujours visé par plusieurs mandats d’arrêt. Mais aussi son ancien ministre de la Défense, Abdul Raheem Mohamed Hussein.
Et surtout Ahmed Haroun, ancien haut responsable du parti au pouvoir, évadé de prison en 2023 et aujourd’hui publiquement engagé aux côtés de l’armée régulière. Il fait face à pas moins de 42 chefs d’accusation : 20 pour crimes contre l’humanité et 22 pour crimes de guerre.
Son rôle dans la création et l’encadrement des milices Janjawid au début des années 2000 est considéré comme central par les enquêteurs internationaux.
Une guerre qui ne dit pas son nom
Depuis avril 2023, le Soudan tout entier est plongé dans un conflit d’une intensité rare entre l’armée et les FSR. Les deux parties sont accusées d’atrocités multiples : bombardements indiscriminés, viols systématiques, recrutement d’enfants soldats, entrave à l’aide humanitaire…
Mais c’est au Darfour que la dimension ethnique du conflit apparaît avec le plus de clarté. Les populations non arabes y sont particulièrement visées, comme si le vieux contentieux des années 2000 refaisait surface avec une violence renouvelée.
La communauté internationale face à ses responsabilités
Face à cette escalade, les appels à la coopération se multiplient. Les autorités soudanaises sont instamment priées de collaborer avec la justice internationale, d’arrêter les personnes visées par des mandats d’arrêt, et de mettre fin à l’impunité qui nourrit la spirale de violence.
Mais dans un pays où même les prisons ne parviennent pas à retenir les criminels les plus recherchés, ces appels semblent pour l’instant tomber dans le vide.
Une crise humanitaire d’ampleur mondiale
Près de trois années de guerre ont provoqué des conséquences catastrophiques. Plusieurs dizaines de milliers de morts, plus de 11 millions de personnes déplacées ou réfugiées, des famines déclarées ou imminentes dans plusieurs régions…
Les Nations unies parlent sans détour de la « pire crise humanitaire au monde ». Un qualificatif rare et qui devrait alerter l’opinion publique internationale bien davantage qu’il ne le fait actuellement.
Quand l’impunité alimente la terreur
Le message des enquêteurs est limpide : tant que les responsables des pires atrocités continueront de se promener en toute liberté, les violences se poursuivront. L’impunité n’est pas seulement une injustice ; elle est un carburant pour les cycles de représailles et de vengeance.
Chaque fosse commune découverte, chaque charnier mis au jour, est aussi une occasion manquée d’avoir rendu justice plus tôt, et donc d’avoir peut-être évité de nouveaux crimes.
Que reste-t-il à faire ?
Face à une telle tragédie, le sentiment d’impuissance peut rapidement gagner. Pourtant, plusieurs leviers existent encore :
- Une pression diplomatique beaucoup plus forte sur toutes les parties pour obtenir un cessez-le-feu durable
- Une augmentation massive et immédiate de l’aide humanitaire, malgré les obstacles
- Une coopération renforcée avec la Cour pénale internationale pour faire avancer les enquêtes
- Une mobilisation de la société civile internationale pour ne pas laisser le Darfour retomber dans l’oubli
- Une vigilance accrue sur les flux d’armes qui alimentent le conflit
Ces actions ne mettront pas fin à la guerre demain matin. Mais elles peuvent contribuer à limiter l’ampleur des atrocités et à préparer le terrain pour une justice future.
Un cri d’alarme qui doit résonner
Le Darfour n’est pas une guerre parmi d’autres. C’est un lieu où se rejouent des logiques de haine ethnique anciennes, nourries par des décennies d’impunité et de non-droit. C’est aussi un laboratoire de l’horreur moderne où des drones, des pick-up armés et des charniers improvisés cohabitent dans une même tragédie.
Chaque nouvelle fosse commune découverte est une blessure supplémentaire infligée à la conscience collective. Chaque corps exhumé est un rappel que l’indifférence coûte des vies.
Le Soudan, et particulièrement le Darfour, ont besoin que le monde regarde, entende, et surtout agisse. Avant que les charniers ne deviennent la seule mémoire restante de ce qui fut une région riche de cultures et de peuples divers.
Le silence, ici, n’est pas neutre. Il est complice.









