Et si l’appartenance à un écosystème blockchain se jouait uniquement sur un détail technique ? C’est la question que pose Anatoly Yakovenko, cofondateur de Solana, en déclarant sans détour que tout projet fonctionnant en dehors du réseau principal n’est tout simplement plus Solana. Cette prise de position, publiée le 29 octobre 2026, survient dans un contexte de tension ouverte avec le fondateur de la plateforme de trading décentralisée BULK. Derrière les mots se cache un débat bien plus large sur la pureté des layer-1, l’avenir du multichaîne et la façon dont les fondateurs imaginent la croissance de leurs produits.
Un désaccord public qui secoue l’écosystème
Tout commence par une annonce de BULK. La plateforme spécialisée dans les contrats perpétuels révèle son intention de s’étendre bien au-delà de Solana. Elle prévoit de connecter des collatéraux provenant d’autres réseaux comme Arc, Tempo, Arbitrum ou HyperEVM à un système de trading unique. L’idée est simple en apparence : permettre aux utilisateurs de déposer des fonds depuis n’importe quelle blockchain supportée, de trader sur un carnet d’ordres commun et de retirer leurs gains là où ils le souhaitent.
Anatoly Yakovenko réagit immédiatement. Dans un message publié sur X, il écrit : « If it’s not on the L1, it’s not on solana and it’s on its own L1. » Traduction claire : si ce n’est pas sur le layer-1 de Solana, ce n’est plus Solana. C’est un réseau indépendant. Et c’est précisément pour cette raison qu’il se montre particulièrement exigeant lorsqu’il s’agit de soutenir des projets qui ne tournent pas directement sur la chaîne principale.
« Si ce n’est pas sur le L1, ce n’est pas sur Solana et c’est sur son propre L1. C’est pour cela que je suis exigeant quand il s’agit de soutenir tout ce qui n’est pas directement sur le L1 Solana. »
— Anatoly Yakovenko
Cette déclaration n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une vision cohérente que le cofondateur défend depuis longtemps. Dès mars 2025, il avait déjà critiqué les solutions de scaling de type layer-2, estimant qu’un layer-1 optimisé pouvait offrir de meilleures performances sans ajouter la complexité de sécurité et d’opération liée à des réseaux séparés.
Pourquoi BULK choisit la voie multichaîne
Du côté de BULK, le raisonnement est tout autre. Le fondateur, connu sous le pseudonyme kdot, explique longuement les motivations de cette expansion. La plateforme a développé une infrastructure spécialisée pour le trading à haute fréquence : un carnet d’ordres propre, un moteur de matching et un système de gestion des risques en continu. Selon lui, rester uniquement sur Solana ne permet plus de répondre aux besoins réels des traders.
Kdot souligne que de nombreux utilisateurs arrivent désormais dans l’univers crypto via des wallets, des applications de paiement ou des néobanques. Leur obliger de transférer d’abord leurs actifs vers Solana avant de pouvoir trader crée une friction inutile. L’objectif de BULK est de proposer les mêmes marchés de trading, quelle que soit la blockchain qui détient les fonds de l’utilisateur.
Actuellement, les collatéraux de la plateforme se trouvent encore sur Solana. Le ledger interne de BULK suit les soldes, les positions et les exigences de marge. L’expansion prévue consisterait à brancher d’autres réseaux sur cette même infrastructure d’exécution. Un utilisateur pourrait ainsi déposer depuis Solana, trader via le système partagé, puis retirer via HyperEVM, par exemple. Chaque réseau conserverait ses propres règles de confirmation et de règlement au moment du dépôt ou du retrait.
Une distinction nette entre application et réseau indépendant
Yakovenko établit une frontière claire. Une application qui s’exécute directement sur Solana reste dans l’écosystème. Une plateforme qui maintient son propre réseau d’exécution, même si elle se connecte à Solana pour les collatéraux, devient un layer-1 à part entière. Dans cette logique, BULK ne serait plus un projet Solana, mais un projet indépendant qui utilise Solana parmi d’autres chaînes.
Cette position peut surprendre, surtout lorsque l’on sait que Yakovenko figure lui-même au capital de BULK. Kdot le lui rappelle d’ailleurs explicitement : « You are literally on the cap table. » Le cofondateur de Solana ne conteste pas le fait. Il répond simplement qu’investir dans des fondateurs ne signifie pas approuver chacune de leurs décisions stratégiques.
« Je ne veux pas que vous échouiez. Allez écraser le marché. Mais j’ai mon propre produit dont je dois m’occuper. »
— Anatoly Yakovenko
Il mentionne également d’autres projets comme Bullet et Backpack pour illustrer sa cohérence. Son soutien aux entrepreneurs peut coexister avec une préférence marquée pour les produits construits nativement sur Solana. Quelques jours plus tôt, le 23 octobre, il avait déjà insisté sur la nécessité d’optimiser le réseau pour les applications majeures comme Phantom, Pump.fun, Jupiter ou Kamino.
Les arguments techniques de la plateforme BULK
Kdot défend avec conviction le modèle choisi. Selon lui, le trading haute fréquence exige une latence minimale et des contrôles de risque permanents. Solana, malgré ses performances, présente encore des limites en termes de latence et de fiabilité pour ce type d’usage. C’est ce que les cofondateurs de BULK avaient déjà évoqué en janvier 2026 lors d’une interview sur le podcast Lightspeed de Solana.
À l’époque, le projet se présentait encore comme une exchange de contrats perpétuels haute performance construite sur Solana. Aujourd’hui, il se définit comme un layer-1 de trading spécialisé, où l’exécution et la gestion des risques sont gérées par une infrastructure propriétaire. Le changement de positionnement est net.
Un autre participant à la discussion, connu sous le nom de defido, a interrogé kdot sur la nature réelle de cette expansion. S’agit-il d’un véritable trading multichaîne ou simplement de l’ajout d’options de dépôt supplémentaires ? Kdot a rejeté cette interprétation. Pour lui, le système de clearing est au cœur du projet. Les traders se soucient de plus en plus de l’accès et de la qualité d’exécution, sans avoir à naviguer entre plusieurs réseaux avant d’atteindre leur plateforme préférée.
Une vision plus large de l’écosystème Solana
Ce clash met en lumière une tension structurelle au sein de nombreux écosystèmes blockchain. D’un côté, les fondateurs des layer-1 veulent concentrer l’activité et la liquidité sur leur chaîne principale. De l’autre, les équipes de produits cherchent à maximiser l’expérience utilisateur en s’affranchissant des contraintes d’un seul réseau.
Yakovenko incarne la première approche. Pour lui, la force de Solana réside dans sa capacité à tout faire tourner de manière native. Multiplier les réseaux d’exécution parallèles dilue cette force et complexifie la sécurité. Il préfère voir des applications puissantes qui poussent les limites du L1 plutôt que des projets qui créent leur propre environnement d’exécution.
BULK incarne la seconde vision. Dans un marché où les utilisateurs sont de plus en plus multi-chaînes, forcer un transfert préalable vers Solana apparaît comme un frein. La liquidité partagée et l’expérience unifiée deviennent des arguments commerciaux puissants. Le projet mise sur le fait que les traders jugeront la qualité de l’exécution et non l’appartenance pure à un écosystème.
Les implications pour les développeurs et les investisseurs
Cette prise de position de Yakovenko a des conséquences concrètes. Les équipes qui construisent des produits hors du L1 Solana savent désormais qu’elles ne peuvent pas compter sur le soutien actif du cofondateur. Cela ne signifie pas un boycott, mais une priorisation claire des ressources et de l’attention.
Pour les investisseurs, le signal est également important. Soutenir un projet ne veut pas dire valider toutes ses orientations stratégiques. Yakovenko assume ce décalage. Il peut être actionnaire de BULK tout en restant fidèle à sa vision technique de Solana. Cette transparence est rare dans un milieu où les conflits d’intérêts sont souvent dissimulés.
Les développeurs qui hésitent entre construire nativement sur Solana ou créer leur propre infrastructure d’exécution doivent désormais intégrer cette dimension politique. Rester sur le L1 ouvre potentiellement plus de portes au sein de l’écosystème officiel. Sortir du L1 offre plus de liberté technique et commerciale, mais au prix d’une distance avec les fondateurs historiques.
Le contexte plus large des débats sur le scaling
Le désaccord avec BULK s’inscrit dans une discussion plus ancienne sur la meilleure façon de scaler Solana. Yakovenko a toujours privilégié l’amélioration continue du layer-1 plutôt que la multiplication des solutions de second niveau. Il estime qu’un L1 bien conçu peut absorber la charge sans nécessiter de couches supplémentaires qui introduisent des points de défaillance et des complexités de sécurité.
Cette philosophie contraste avec celle d’autres écosystèmes qui ont massivement investi dans les rollups et les sidechains. Sur Solana, la priorité reste l’optimisation du consensus, de la latence et du débit sur la chaîne principale. Les projets qui s’écartent de cette voie sont perçus comme construisant quelque chose d’autre, et non comme une extension de Solana.
BULK, en choisissant de devenir un layer-1 de trading spécialisé, assume pleinement cette rupture. Le projet ne prétend plus être une simple application Solana. Il se positionne comme une infrastructure indépendante capable de dialoguer avec plusieurs chaînes, y compris Solana.
Ce que révèle cet échange sur les relations fondateurs-projets
Au-delà de la technique, l’échange entre Yakovenko et kdot montre la maturité relative des relations au sein de l’écosystème. Les deux parties restent respectueuses. Kdot reconnaît que chaque fondateur doit prendre des décisions en fonction de son produit et de ses clients. Yakovenko souhaite le succès de BULK tout en affirmant sa propre priorité.
Cette maturité n’était pas toujours présente dans les premières années de l’industrie. Les désaccords publics se terminaient souvent en attaques personnelles. Ici, le débat reste centré sur la vision produit et l’architecture technique. C’est un signe de professionnalisation.
Le fait que Yakovenko soit au capital de BULK ajoute une couche d’intérêt. Il aurait pu rester silencieux pour éviter tout conflit. Au contraire, il choisit de clarifier sa position. Cette franchise peut être interprétée comme une volonté de rester cohérent avec ses principes techniques, même lorsque cela implique de se démarquer de projets qu’il a soutenus financièrement.
Les prochaines étapes pour BULK et pour Solana
BULK n’a pas encore communiqué de calendrier précis pour le déploiement des intégrations supplémentaires. L’annonce reste au stade de la vision stratégique. La plateforme devra démontrer que son système de clearing multichaîne fonctionne de manière robuste et sécurisée. Les utilisateurs jugeront sur pièces la fluidité de l’expérience et la qualité d’exécution.
De son côté, Solana continue de se concentrer sur les applications natives. Les messages de Yakovenko des derniers jours montrent une attention particulière portée aux grands protocoles de l’écosystème. L’objectif reste de rendre le L1 suffisamment performant pour que les projets n’aient pas besoin de sortir de la chaîne principale.
Le marché arbitrera finalement. Si les traders privilégient la commodité multichaîne, le modèle de BULK pourrait séduire. Si la liquidité et l’attention restent concentrées sur Solana, les projets natifs conserveront un avantage. Dans tous les cas, le débat initié par Yakovenko force chacun à clarifier sa position.
Une question d’identité pour les écosystèmes blockchain
Ce qui se joue ici dépasse largement le cas de BULK. C’est une question d’identité. Qu’est-ce qui définit réellement un projet comme appartenant à un écosystème ? Est-ce l’utilisation du token natif ? La construction sur le L1 ? Le soutien des fondateurs ? Ou simplement le fait d’interagir avec la chaîne d’une manière ou d’une autre ?
Yakovenko tranche en faveur d’une définition stricte. L’appartenance se joue sur le layer-1. Tout le reste est autre chose. Cette vision a le mérite de la clarté. Elle permet de concentrer les efforts et de maintenir une cohérence technique. Elle peut aussi apparaître restrictive dans un monde où les utilisateurs naviguent déjà entre plusieurs chaînes sans y penser.
BULK, de son côté, propose une définition plus pragmatique. Ce qui compte, c’est l’expérience utilisateur et la qualité du produit. L’infrastructure d’exécution peut être indépendante tant que le service rendu est supérieur. Cette approche mise sur la capacité à capturer de la liquidité là où elle se trouve, plutôt que de forcer les utilisateurs à migrer.
Les leçons à tirer pour l’ensemble de l’industrie
Plusieurs enseignements se dégagent de cet épisode. Premièrement, la transparence reste précieuse. Yakovenko n’a pas cherché à dissimuler son désaccord malgré sa position d’investisseur. Cette attitude renforce la crédibilité de sa parole technique.
Deuxièmement, les fondateurs de projets doivent anticiper ces divergences. Construire hors du L1 d’un écosystème n’est pas neutre. Cela implique de renoncer à certains soutiens et de construire sa propre légitimité.
Troisièmement, le multichaîne n’est plus une simple option technique. C’est devenu un choix stratégique qui redéfinit les relations avec les écosystèmes d’origine. Les plateformes qui empruntent cette voie doivent assumer de ne plus être perçues comme des projets « purs » d’un seul réseau.
Enfin, les utilisateurs finaux restent le juge ultime. Peu importe les déclarations des fondateurs, ce sont eux qui décideront si la friction d’un transfert vers Solana est acceptable ou si la commodité d’un dépôt multichaîne l’emporte. Leur comportement déterminera le succès relatif des deux approches.
Un débat qui ne fait que commencer
L’échange entre Anatoly Yakovenko et le fondateur de BULK n’est probablement que le premier d’une série. À mesure que les plateformes de trading et les protocoles DeFi cherchent à maximiser leur adresseable market, la tentation de s’ouvrir à plusieurs chaînes va croître. Chaque fois, les fondateurs des layer-1 devront choisir entre accompagner ces évolutions ou défendre une vision plus pure de leur écosystème.
Solana, avec ses performances élevées et sa communauté active, dispose d’arguments solides pour convaincre les projets de rester natifs. Mais la pression concurrentielle et les attentes des utilisateurs multichaînes ne disparaîtront pas. Le défi pour Yakovenko et son équipe sera de continuer à améliorer le L1 suffisamment vite pour que sortir de Solana reste une décision difficile à justifier.
De leur côté, les équipes comme celle de BULK devront prouver que leur infrastructure indépendante apporte une réelle valeur ajoutée en termes de vitesse, de gestion des risques et d’expérience utilisateur. Sans cela, le coût de la distance avec l’écosystème d’origine pourrait s’avérer trop élevé.
Ce qui reste certain, c’est que la définition de ce qu’est « être Solana » vient d’être précisée avec force. Pour Anatoly Yakovenko, la réponse est nette : être sur le L1, et rien d’autre. Le reste de l’industrie observera avec attention comment cette ligne de conduite influence les prochains choix des bâtisseurs de l’écosystème.
Dans un secteur où les frontières techniques et stratégiques évoluent rapidement, cette clarification a le mérite de poser un cadre. Que l’on soit d’accord ou non avec la position de Yakovenko, elle force chacun à se positionner. Et dans un marché encore jeune, cette clarté est peut-être l’un des éléments les plus précieux que l’on puisse offrir.









