Quand une petite fédération de football dépend presque entièrement de financements internationaux et que des inspecteurs d’État pointent du doigt des pratiques douteuses, la confiance s’érode rapidement. À Djibouti, la Fédération djiboutienne de football se retrouve aujourd’hui au centre d’une tempête qui mélange accusations de favoritisme, soupçons de détournement et contestation ouverte de sa direction. Le président, Souleiman Hassan Waberi, multiplie les explications tout en affirmant qu’aucune irrégularité n’a été formellement établie par les instances mondiales. Pourtant, un rapport confidentiel d’une soixantaine de pages, portant sur la période 2019-2023, dresse un tableau bien moins rassurant.
Une fédération sous tension permanente
La Fédération djiboutienne de football vit depuis plusieurs mois dans un climat de suspicion. Les contributions de la Fifa et de la Confédération africaine de football constituent l’essentiel de son budget annuel, dépassant le million de dollars. Ces fonds, destinés en principe au développement du football local, se retrouvent au cœur des critiques. Un haut cadre a démissionné en dénonçant publiquement l’utilisation des ressources. Des dirigeants de clubs, sous couvert d’anonymat, menacent désormais de boycotter la reprise du championnat national prévue en septembre si le président reste en place.
Souleiman Hassan Waberi, partisan affirmé de Gianni Infantino et membre du conseil de la Fifa en tant que vice-président de la CAF, se défend avec fermeté. Il assure que les mécanismes de contrôle de la Fifa n’ont relevé à ce jour aucune indication d’acte répréhensible concernant les fonds versés. Cette position officielle contraste toutefois avec les conclusions de l’Inspection générale de l’État, rattachée à la présidence djiboutienne, qui a examiné en détail la gestion financière de l’instance.
Le rapport de l’Inspection générale de l’État
Le document de juin 2024, dont le contenu a été rendu public par des journalistes, identifie des lacunes significatives qui persistent dans la gestion des finances. Les inspecteurs ont passé au crible plusieurs exercices comptables et ont relevé des pratiques récurrentes. Parmi les points les plus sensibles figure la construction du nouveau siège de la fédération. Ce projet a été financé par la fédération saoudienne de football à hauteur de 400 000 dollars. Un appel d’offres a bien été lancé et un classement établi, mais l’entreprise retenue n’était que classée seconde et proposait un devis supérieur d’environ 17 000 euros à l’offre la mieux placée.
Les auteurs du rapport en concluent que la fédération a, dans ce cas précis, fait preuve de favoritisme. Ils ajoutent que la majorité des prestations examinées apparaissent surfacturées. Ces observations ne portent pas uniquement sur un chantier isolé. Elles dessinent un mode de fonctionnement plus large où les règles de mise en concurrence semblent régulièrement contournées.
La majorité des prestations sont surfacturées.
Souleiman Hassan Waberi reconnaît l’existence d’insuffisances en matière de mise en concurrence sur certaines opérations. Il invoque toutefois la taille limitée du marché djiboutien pour expliquer ces choix. Selon lui, depuis la publication du rapport, la fédération a considérablement renforcé son dispositif de contrôle interne. Cette affirmation n’a pas encore été vérifiée par un nouvel audit indépendant.
Les transactions en espèces sous surveillance
Un autre élément souligné par l’Inspection générale de l’État concerne les habitudes d’utilisation des transactions en espèces. Les inspecteurs estiment que cette pratique peut créer des opportunités de fraude et de détournement de fonds. Le président de la fédération répond que certains bénéficiaires ne disposent pas d’un compte bancaire, ce qui rendrait les paiements liquides inévitables. L’argument, s’il peut sembler pragmatique dans un contexte local, n’a pas convaincu les auteurs du rapport, qui y voient un risque structurel.
Les autorités djiboutiennes, interrogées sur les accusations de favoritisme et d’absence d’appels d’offres réguliers, n’ont pas donné suite. Le pays, dirigé depuis 1999 par Ismaël Omar Guelleh, figure au 124e rang sur 182 dans le classement de la perception de la corruption établi par Transparency International. Cette position renforce, aux yeux de nombreux observateurs, le sentiment que les contrôles internes restent insuffisants.
Des voix montent au sein du football local
Un dirigeant de club, qui a demandé à rester anonyme, déplore que les ressources de la Fédération djiboutienne de football ne soient pas utilisées pour le développement réel du football. Il compare la situation djiboutienne à celle d’autres petites nations africaines qui, avec des moyens modestes, parviennent à progresser. Il cite le Cap-Vert, dont la sélection a atteint les seizièmes de finale de la dernière Coupe du monde lors de sa première participation, les infrastructures du Malawi ou encore celles de la Mauritanie. Selon lui, le problème réside dans le fonctionnement même de la fédération.
Cette frustration se traduit par une menace concrète : le boycott de la reprise du championnat national en septembre si Souleiman Hassan Waberi demeure à la tête de l’instance. Plusieurs clubs semblent prêts à s’associer à ce mouvement, même si aucun communiqué officiel collectif n’a encore été publié. La pression s’exerce donc à la fois de l’intérieur et de l’extérieur.
Le poids des financements internationaux
La dépendance de la Fédération djiboutienne de football envers la Fifa et la CAF constitue un élément central de l’équation. Ces deux organisations versent plus d’un million de dollars chaque année. La CAF, qui regroupe 54 pays membres, reste un soutien de poids pour Gianni Infantino, dont le projet d’ouverture à des investisseurs privés a provoqué une forte controverse dans le football mondial. Dans ce contexte, la position de Souleiman Hassan Waberi au sein du conseil de la Fifa lui confère une visibilité et une influence qui dépassent largement les frontières de Djibouti.
Pourtant, cette proximité avec les instances continentales et mondiales n’a pas empêché l’émergence de critiques internes. Les mécanismes de contrôle de la Fifa n’ont, selon le président, détecté aucune anomalie. Cela n’efface pas les conclusions de l’audit national, qui portent sur des pratiques de gestion locale. La distinction entre les fonds internationaux et leur utilisation concrète sur le terrain devient ainsi un point de friction majeur.
Un siège symbolique au cœur de la polémique
Le financement saoudien du nouveau siège de la fédération illustre parfaitement les tensions. Quatre cent mille dollars ont été alloués à ce projet. L’appel d’offres a produit un classement, mais le choix final s’est porté sur l’entreprise classée en deuxième position, plus coûteuse de près de 17 000 euros. Les inspecteurs y voient un acte de favoritisme caractérisé. Le président reconnaît des insuffisances dans la mise en concurrence, tout en soulignant les contraintes du marché local.
Ce dossier n’est pas isolé. Le rapport indique que la majorité des prestations examinées présentent des signes de surfacturation. Les procédures d’attribution de marchés semblent donc régulièrement écartées au profit de relations privilégiées. Dans un environnement où les ressources restent limitées, chaque euro mal alloué représente une opportunité manquée pour les clubs, les formateurs et les infrastructures de base.
Les réponses de la direction fédérale
Souleiman Hassan Waberi multiplie les interventions pour défendre son bilan. Il insiste sur le fait que la Fifa n’a relevé aucune indication d’acte répréhensible. Il affirme également que la fédération a considérablement renforcé son dispositif depuis le rapport de l’Inspection générale de l’État. Ces déclarations visent à rassurer les partenaires internationaux tout en tentant d’apaiser les tensions internes.
Sur la question des paiements en espèces, il met en avant l’absence de comptes bancaires chez certains bénéficiaires. Cet argument, s’il reflète une réalité économique locale, ne lève pas les doutes sur la traçabilité des fonds. Les inspecteurs estiment que le recours systématique au liquide multiplie les risques de fraude. La tension entre pragmatisme local et exigences de transparence internationale reste donc entière.
Le climat politique et institutionnel
Djibouti est dirigé depuis 1999 par Ismaël Omar Guelleh. Le classement de Transparency International place le pays au 124e rang sur 182 en matière de perception de la corruption. Dans un tel contexte, les institutions chargées de contrôler les structures sportives, même privées ou semi-publiques, opèrent dans un environnement où la confiance n’est pas automatiquement acquise. L’Inspection générale de l’État a pourtant produit un document détaillé et critique, ce qui montre que des mécanismes de contrôle existent et fonctionnent, au moins ponctuellement.
L’absence de réponse des autorités nationales aux questions posées sur le favoritisme et les appels d’offres laisse toutefois un vide. Cette silence alimente les spéculations et renforce le sentiment que le dossier reste politiquement sensible. La Fédération djiboutienne de football se trouve ainsi à l’intersection de plusieurs logiques : sportive, financière, institutionnelle et politique.
Les comparaisons africaines qui font mal
Les dirigeants de clubs qui critiquent la fédération aiment rappeler les progrès réalisés par d’autres nations aux moyens limités. Le Cap-Vert a atteint les seizièmes de finale de la dernière Coupe du monde lors de sa première participation. Le Malawi et la Mauritanie ont investi dans des infrastructures qui permettent un développement plus cohérent. Ces exemples, cités par un dirigeant anonyme, servent de miroir cruel à la situation djiboutienne.
Si des pays de taille comparable parviennent à structurer leur football malgré des ressources modestes, pourquoi Djibouti peine-t-il autant ? La question, posée de manière récurrente, renvoie directement à la gouvernance de la fédération. Les financements internationaux existent, les partenaires extérieurs sont présents, mais les résultats sur le terrain restent en deçà des attentes. Le sentiment de gâchis gagne du terrain.
La menace de boycott du championnat
La reprise du championnat national est prévue en septembre. Plusieurs clubs envisagent sérieusement de boycotter la compétition si Souleiman Hassan Waberi reste président. Cette menace, même si elle n’est pas encore formalisée collectivement, constitue un levier de pression inédit. Un championnat sans une partie significative de ses participants perdrait immédiatement de sa crédibilité et de son intérêt sportif.
Les dirigeants de clubs qui s’expriment sous le couvert de l’anonymat insistent sur le fait que les ressources de la fédération doivent servir le développement du football et non d’autres intérêts. Cette exigence de reddition de comptes s’inscrit dans une dynamique plus large de contestation des modes de gouvernance dans le sport africain. Les instances internationales, pourtant, semblent pour l’instant s’en tenir à leurs propres mécanismes de contrôle, qui n’ont rien détecté d’anormal.
Les enjeux pour la suite
La Fédération djiboutienne de football se trouve aujourd’hui à un carrefour. Les accusations de favoritisme, les soupçons de détournement et les critiques sur l’utilisation des ressources ne vont pas disparaître d’elles-mêmes. Le rapport de l’Inspection générale de l’État a mis en lumière des pratiques qui, même si elles ne constituent pas des preuves judiciaires, érodent la confiance. Le président multiplie les assurances, mais les clubs et une partie de l’opinion sportive réclament des changements concrets.
La dépendance aux fonds de la Fifa et de la CAF ajoute une couche de complexité. Ces organisations apportent l’essentiel du budget, mais elles ne gèrent pas au quotidien les appels d’offres ni les transactions en espèces. La responsabilité de la bonne utilisation des ressources reste locale. Tant que les procédures de mise en concurrence et de traçabilité ne seront pas renforcées de manière visible et durable, les critiques continueront de fusiller.
Le nouveau siège financé par l’Arabie saoudite restera longtemps le symbole de cette affaire. Un chantier de 400 000 dollars, un appel d’offres, un classement et un choix qui s’écarte de l’offre la plus compétitive : le scénario résumé en quelques lignes concentre toutes les tensions. Les inspecteurs y voient du favoritisme. Le président y voit les contraintes d’un marché restreint. Entre les deux lectures, la confiance s’effrite.
Un climat de défiance durable
Les habitudes de paiement en espèces, la surfacturation présumée de nombreuses prestations et l’absence de réponse des autorités nationales créent un climat de défiance qui dépasse largement le seul dossier du siège. Chaque décision d’attribution de marché devient suspecte. Chaque dépense non documentée avec rigueur alimente les rumeurs. Dans un pays où le football pourrait constituer un facteur de cohésion et de rayonnement, cette situation représente un frein majeur.
Les comparaisons avec le Cap-Vert, le Malawi ou la Mauritanie ne sont pas anodines. Elles rappellent que des nations aux moyens limités parviennent à structurer leur football et à obtenir des résultats sur la scène internationale. Djibouti dispose de financements internationaux réguliers. L’écart entre les moyens et les résultats devient donc de plus en plus difficile à justifier. Les voix qui s’élèvent au sein des clubs ne font que formuler une évidence : les ressources doivent servir le terrain, les jeunes et les infrastructures.
La position particulière du président
Souleiman Hassan Waberi occupe une position singulière. Partisan déclaré de Gianni Infantino, il siège au conseil de la Fifa en tant que vice-président de la CAF. Cette double casquette lui confère une influence continentale et mondiale. Elle lui permet aussi de s’appuyer sur les mécanismes de contrôle de la Fifa pour affirmer qu’aucune irrégularité n’a été détectée concernant les fonds versés. Cette ligne de défense est claire, mais elle ne répond pas directement aux observations de l’audit national sur les pratiques locales de gestion.
La distinction entre les fonds internationaux et leur utilisation concrète à Djibouti reste le point nodal du débat. Les instances mondiales contrôlent ce qu’elles versent. Elles ne contrôlent pas nécessairement chaque appel d’offres local ni chaque paiement en espèces. C’est précisément sur ces aspects que l’Inspection générale de l’État a concentré son attention. Le fossé entre les deux niveaux de contrôle explique en grande partie la persistance des tensions.
Vers une possible escalade
Si la menace de boycott du championnat se concrétise, la crise prendra une dimension nouvelle. Un championnat amputé d’une partie de ses clubs perdrait immédiatement de sa légitimité. Les partenaires internationaux pourraient alors être amenés à reconsidérer leur position, même si, à ce stade, la Fifa et la CAF n’ont pas signalé d’anomalies. La pression des clubs locaux pourrait forcer une clarification plus approfondie des procédures internes.
Le président affirme que le dispositif a été considérablement renforcé depuis le rapport. Il reste à démontrer que ces renforcements se traduisent par des pratiques concrètes de transparence et de mise en concurrence systématique. Les clubs, pour leur part, réclament des preuves visibles que les ressources servent réellement le développement du football. Entre ces deux exigences, le dialogue reste pour l’instant tendu.
Les leçons d’une gouvernance contestée
L’affaire de la Fédération djiboutienne de football illustre les difficultés récurrentes de gouvernance dans le sport africain. Les financements internationaux existent, les ambitions sont réelles, mais les mécanismes de contrôle local restent parfois insuffisants. Lorsque des inspecteurs d’État pointent des lacunes significatives, des choix de favoritisme et des risques liés aux transactions en espèces, la confiance s’érode. Les comparaisons avec d’autres petites nations qui progressent rendent le contraste encore plus frappant.
La démission d’un haut cadre dénonçant l’utilisation des ressources, les menaces de boycott et le silence des autorités nationales ajoutent des couches de complexité. Le président continue de se défendre en s’appuyant sur les contrôles de la Fifa. Les clubs et une partie de l’opinion sportive exigent davantage de transparence et de résultats concrets. Dans cet entre-deux, le football djiboutien avance sur un terrain miné.
Le rapport de soixante pages portant sur la période 2019-2023 restera longtemps le document de référence. Il a mis en lumière des pratiques qui, même si elles ne constituent pas des preuves pénales, soulèvent des questions légitimes de bonne gestion. Le nouveau siège, financé par 400 000 dollars saoudiens, symbolise à lui seul les tensions : un appel d’offres, un classement et un choix qui s’écarte de l’offre la plus compétitive. Les inspecteurs y voient du favoritisme. Le président y voit les contraintes d’un marché restreint. Le débat est lancé et il ne s’éteindra pas de sitôt.
Dans les semaines et les mois à venir, la capacité de la Fédération djiboutienne de football à rétablir la confiance dépendra de sa volonté de transformer les déclarations en actes. Renforcer les procédures de mise en concurrence, limiter le recours aux espèces, documenter chaque dépense et associer les clubs aux décisions stratégiques constituent autant de pistes. Sans ces évolutions, la contestation risque de s’installer durablement et de handicaper le développement du football dans le pays.
Les financements de la Fifa et de la CAF continueront d’arriver. La question n’est plus seulement de savoir combien d’argent entre dans les caisses, mais comment cet argent est utilisé, contrôlé et justifié. C’est sur ce terrain que se joue désormais la crédibilité de la fédération et, plus largement, l’avenir du football djiboutien.
La crise actuelle n’est pas qu’une affaire de chiffres et de procédures. Elle touche à la confiance, à la légitimité et à la capacité d’une institution sportive à servir réellement le terrain. Tant que ces questions resteront sans réponse claire et vérifiable, le climat de suspicion perdurera. Les clubs, les joueurs et les supporters attendent des preuves concrètes que les ressources servent le développement et non d’autres intérêts. Le ballon est désormais dans le camp de la fédération.









