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Salles De Condoléances Kurdes À Istanbul Après La Loi

À Istanbul, des familles kurdes apprennent seulement maintenant la mort d’un frère ou d’une fille partis au PKK. Dans une salle au sixième étage, sans tombe, les listes s’ouvrent. Ce qu’elles découvrent ne s’arrête pas au nom.

Les larmes coulent. Les mains s’étreignent. Dans un quartier populaire d’Istanbul, des familles kurdes se retrouvent samedi pour commémorer des proches tombés au combat. Certaines viennent à peine d’apprendre le décès. Le chagrin n’est pas seulement celui d’une perte ancienne. C’est aussi celui d’une nouvelle qui arrive trop tard, après des années d’attente et d’espoir mal placé.

Quand Les Listes Des Martyrs Remplacent Le Silence

Menal Konak a le visage ravagé par le chagrin. Elle encaisse à peine la nouvelle. Son frère Mahmut est parti en 2014. Il avait 18 ans. Il a rejoint le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, en Syrie. Il est mort en 2020. Elle l’a appris cette semaine. Entre le départ et la confirmation, six années de combat pour lui, davantage d’incertitude pour elle.

Mi-août, le Parlement turc a adopté la Loi sur la réintégration des combattants kurdes dans la vie civile. Ce texte arrive au terme de vingt mois de pourparlers de paix. Avec cette étape, les listes des « martyrs » sont progressivement publiées par les autorités. Des noms sortent. Des dates aussi. Des familles qui croyaient encore à un retour doivent désormais faire face à une absence définitive.

Il est tombé en 2020. Nous ne l’apprenons que maintenant. Nous ne lui avons parlé qu’une seule fois, en 2017. Nous pensions qu’il était en vie.

Menal Konak, 31 ans

La jeune femme ignore où se trouve la dépouille de son frère. À défaut de funérailles, le recueillement se fait ailleurs. Pas au cimetière. Pas autour d’une tombe. Dans une salle. Dans un immeuble. Au sixième étage.

Une Salle Sans Grâce Au Cœur D’Un Quartier Populaire

Le lieu se trouve à Kucukcekmece, dans l’ouest de la mégapole. L’immeuble n’a rien d’un monument. Il est sans grâce. Au sixième étage, pourtant, des familles et des proches viennent s’asseoir, écouter, regarder des photos, serrer des mains. D’autres salles du même type ont été installées dans plusieurs districts d’Istanbul. D’autres encore dans le sud-est du pays, là où vivent d’importantes communautés kurdes.

Ces espaces ne remplacent pas une sépulture. Ils permettent seulement de se recueillir malgré l’absence de cercueil, malgré l’absence de pierre, malgré l’absence d’un lieu précis où poser des fleurs. Le deuil s’organise autour d’un nom récemment confirmé, d’un visage fixé sur une image, d’une vidéo tournée autrefois face caméra.

Ce que ces salles rendent possible

Un recueillement collectif sans tombe. Une parole partagée après des années d’attente. Une reconnaissance publique d’une mort longtemps restée dans le flou.

Menal poursuit, la voix brisée par ce qu’elle vient d’apprendre et par ce qu’elle croit encore de la lutte de son frère. Elle dit qu’il y en a bien d’autres comme lui. Qu’ils sont tombés pour que les leurs puissent vivre libres. Qu’ils se sont sacrifiés. Ces phrases circulent dans la salle comme un refrain que chacun connaît déjà, et que chacun répète parce que le silence, après une telle nouvelle, est encore plus lourd.

Vivante Ou Morte : L’Attente D’Un Signe

Vasile Uskas a la tête drapée de blanc. Elle pleure sa fille. Celle-ci est partie rejoindre le PKK en 2014. Pendant des années, la famille a gardé un espoir précis, presque obstiné : un retour à la maison, vivante ou morte. Un signe. Une indication. Un lieu. Quelque chose qui permettrait de cesser d’ignorer où elle était.

Nous avions encore un espoir qu’elle revienne à la maison, vivante ou morte. Nous attendions un signe, nous ignorions où elle était. Nous voulions savoir comment était sa vie, comment elle allait, mais nous n’avons rien compris, rien su.

Vasile Uskas

Ne rien savoir, c’est une forme particulière de deuil. On ne ferme pas. On n’ouvre pas non plus. On reste suspendu. La publication des listes coupe ce fil. Elle ne rend pas le corps. Elle ne raconte pas la vie quotidienne de celle qui est partie. Elle dit seulement qu’il n’y a plus à attendre un retour.

Dans la salle, ce mélange est partout : soulagement d’une vérité enfin dite, collère sourde contre les années d’ombre, tendresse pour un visage figé, épuisement. Les mains qui s’étreignent ne sont pas seulement un geste de consolation. Elles tiennent ensemble des gens qui ont vécu la même absence, parfois pendant une décennie, parfois davantage.

Qui Organise Ces Lieux De Recueillement

Ce sont des associations qui assurent l’organisation. Parmi elles, celle d’Ilhami Kurt, vice-président de l’ONG Mebya Der. Il décrit le travail simplement. Ici, on célèbre huit martyrs. Les nouvelles sont arrivées récemment. Jusqu’ici, les familles étaient dans l’attente. Elles gardaient espoir.

Avec ce processus de paix, même s’il ne s’agit que des pierres tombales de leurs enfants, les gens veulent les retrouver.

Ilhami Kurt, vice-président de Mebya Der

Retrouver, ici, ne signifie pas toujours exhumer un corps ou se recueillir sur une tombe déjà dressée. Cela peut vouloir dire obtenir un nom confirmé. Une date. Une reconnaissance que la personne n’est plus dans l’incertitude administrative ou familiale. Une pierre, même lointaine, même encore à venir, devient un horizon.

Ilhami Kurt ajoute une lecture politique du moment. Le fait que la paix soit au cœur du processus initié par les autorités turques fin 2024, le fait que l’on s’assoie autour d’une table, cela donne selon lui un sens à la lutte. Dans la salle, ce sens se traduit par des images et des slogans, pas seulement par des discours d’appareil.

Photos, Vidéos, Slogans Et Signes De Paix

Entre les prises de parole, défilent les photos des combattants tués. Défilent aussi des vidéos. Face caméra, ils expliquaient leur engagement au moment de rejoindre le PKK. Le passé parle dans la pièce. Les vivants écoutent des morts qui, à l’époque de l’enregistrement, croyaient encore à un avenir de lutte.

Des slogans en kurde accompagnent les images. Des signes de la paix aussi. Le contraste est net : on pleure des morts de guerre, et l’on montre des gestes qui parlent d’une sortie de guerre. Personne, dans ce qui est rapporté de cette salle, ne confond le deuil et la fête. On commémore. On nomme. On cherche une issue qui ne soit plus seulement le sang.

Ce qui circule dans la salle
Photos des tombés, vidéos d’engagement, slogans en kurde, signes de paix.
Ce qui manque encore
Souvent la dépouille, parfois le lieu exact, presque toujours une sépulture familiale immédiate.

Le kurde, dans cette pièce, n’est pas un détail folklorique. Il est la langue des slogans. Il est aussi, pour certains proches plus âgés, le symbole d’un droit longtemps empêché dans le quotidien. Cette mémoire-là revient dans d’autres témoignages, plus anciens que celui de Menal ou de Vasile.

Une Confirmation Qui Arrive Trente Ans Plus Tard

Latif Kol savait depuis 1994 que son jeune frère était mort. Le frère était parti à l’aube de la guérilla, au début des années 90. Savoir et confirmer ne sont pourtant pas la même chose. Il vient d’en avoir la confirmation. Le temps long du conflit se lit dans cette phrase toute simple : une famille peut vivre trois décennies avec une mort déjà admise, et attendre encore un cachet officiel, une liste, une parole publique.

C’est grâce à eux qu’on peut parler kurde aujourd’hui, avant on ne pouvait même pas écouter des cassettes de musique. Notre mère avait même caché sa photo, elle l’avait enterrée, nous ne l’avons jamais retrouvée.

Latif Kol

La photo enterrée par la mère n’a jamais été retrouvée. Le deuil a donc aussi cette forme : un visage soustrait deux fois, une fois par la guerre, une fois par la peur. Dans le récit de Latif Kol, la langue, la musique et le portrait familial appartiennent au même ensemble. Ce qui était interdit ou dangereux dans le quotidien devient, aujourd’hui, ce que l’on invoque pour donner un sens aux morts.

Menal reprend le fil de la paix. Elle veut qu’il n’y ait plus de sang versé, ni de leur côté, ni de l’autre. Elle veut que tout ce sang n’ait pas été versé en vain. La formule n’efface pas le chagrin de la semaine. Elle le place dans une attente plus large, celle d’un arrêt des combats après quatre décennies.

Quatre Décennies Et Près De Cinquante Mille Morts

Quatre décennies de combats ont laissé près de 50.000 morts, selon Ankara. Le chiffre est celui des autorités. Il donne l’échelle. Derrière l’échelle, il y a des salles au sixième étage, des têtes drapées de blanc, des frères partis à 18 ans, des filles parties en 2014, des mères qui enterrent une photo pour la cacher.

Le processus dont parlent les familles et les associations n’efface pas ce bilan. Il le rend, pour une part, dicible autrement. Publier des listes de martyrs, organiser des condoléances, parler de réintégration des combattants dans la vie civile : autant de gestes qui supposent que la guerre n’est plus seulement conduite les armes à la main, du moins dans le discours officiel du moment.

Le processus a été initié par les autorités turques fin 2024. Vingt mois de pourparlers ont précédé l’adoption de la loi à la mi-août. Le calendrier compte. Il explique pourquoi des familles apprennent maintenant une mort survenue en 2020, ou confirment maintenant une mort connue depuis 1994. L’information familiale suit le rythme politique, pas seulement le rythme des combats.

Une Loi Qui Parle Désarmer, Pas Tout Résoudre

La loi qui vient d’être adoptée n’est qu’une première étape. C’est ce que souligne Sebahat Tuncel, ex-députée du parti prokurde Dem. Ce parti est étroitement associé au processus entre le gouvernement et le PKK. Le fondateur et leader historique du PKK, Abdullah Öcalan, a 77 ans. Il est détenu à l’isolement depuis 1999.

La loi ne dit rien sur la résolution de la question kurde, elle ne parle que du désarmement. Nous avons encore beaucoup à faire : pour reprendre les termes de M. Öcalan, nous n’en sommes qu’au premier pas d’une route de milliers de kilomètres.

Sebahat Tuncel, ex-députée du parti Dem

Le distinguo est net. D’un côté, un texte sur la réintégration des combattants kurdes dans la vie civile. De l’autre, la question kurde entendue comme un ensemble plus vaste, que la loi, selon cette lecture, ne tranche pas. Les familles, dans la salle de Kucukcekmece, ne tranchent pas non plus ce débat juridique. Elles reçoivent d’abord des noms. Elles pleurent. Elles demandent une tombe. Elles parlent de paix pour que le sang cesse.

Le premier pas dont parle Sebahat Tuncel en citant Abdullah Öcalan cohabite avec le premier deuil officiel de certaines familles. Les deux temporalités se croisent sans se confondre. Une route politique de milliers de kilomètres. Une salle au sixième étage. Huit martyrs célébrés ici. D’autres listes à venir ailleurs.

Ce Que Change L’Arrivée Tardive De La Nouvelle

Apprendre en 2026, ou autour de cette séquence de publication des listes, qu’un frère est mort en 2020 transforme le rapport au temps. Menal n’a parlé à Mahmut qu’une seule fois, en 2017. Ensuite, plus rien. La famille pensait qu’il était en vie. L’espoir n’était pas une naïveté hors sol. C’était le produit d’un silence. Tant que personne ne confirme, le vivant reste possible.

La même structure vaut pour Vasile Uskas. Espérer un retour, vivante ou morte, c’est déjà admettre le pire tout en refusant le vide. Le signe attendu n’est pas seulement affectif. Il est matériel. Un lieu. Une trace. Une façon de savoir comment était la vie là-bas. Or rien n’est venu, dit-elle. Rien compris. Rien su. Les listes tranchent la question de la vie. Elles ne racontent pas la vie.

Dans ces conditions, la salle de condoléances devient un substitut. On s’y recueille parce qu’on ne peut pas se recueillir ailleurs. On y célèbre parce qu’on ne peut pas enterrer ici. On y projette des vidéos parce que la dernière conversation, parfois, date de 2017, ou n’a jamais eu lieu après le départ de 2014.

Le Sud-Est Et Istanbul, Deux Géographies Du Même Deuil

Istanbul n’est pas le seul théâtre de ces rassemblements. Le sud-est du pays, qui abrite d’importantes communautés kurdes, accueille aussi de tels lieux. La mégapole concentre pourtant une image forte : un quartier populaire, un immeuble ordinaire, un étage élevé, une pièce transformée le temps d’une commémoration.

Cette géographie double dit quelque chose du conflit lui-même. Les départs vers la Syrie, vers le PKK, ont concerné des jeunes d’ici et de là. Les familles endeuillées se trouvent aujourd’hui dans l’ouest de la ville comme dans le sud-est. Les listes publiées par les autorités circulent d’un lieu à l’autre. Les associations suivent.

Kucukcekmece, samedi, n’est donc pas une exception isolée. C’est un point visible d’un dispositif plus large de recueillement, improvisé ou organisé selon les districts, toujours lié à l’arrivée récente des nouvelles. Huit martyrs ici. Ailleurs, d’autres noms, d’autres photos, les mêmes slogans en kurde, les mêmes signes de paix entre deux prises de parole.

Réintégrer Les Combattants, Recueillir Les Familles

Le titre de la loi parle de réintégration des combattants kurdes dans la vie civile. Dans la salle, beaucoup de ceux dont on montre le visage ne reviendront pas à la vie civile. Ils sont déjà morts. 2020 pour Mahmut. 1994 déjà pour le frère de Latif Kol, avec confirmation seulement maintenant. 2014 comme année de départ pour la fille de Vasile Uskas et pour Mahmut.

La réintégration concerne les vivants qui déposeraient les armes. Les condoléances concernent les morts dont le nom sort enfin. Les deux scènes appartiennent au même processus de paix, sans être la même scène. L’une est institutionnelle. L’autre est familiale. L’une se vote au Parlement. L’autre se tient au sixième étage.

Ilhami Kurt insiste sur les pierres tombales. Même s’il ne s’agit que de cela, dit-il, les gens veulent les retrouver. La phrase fixe un minimum. Pas encore la résolution complète de la question kurde, pour reprendre la critique de Sebahat Tuncel. Un minimum de localisation du deuil. Un endroit où le chagrin pourrait se poser.

La Paix Comme Horizon Répété Dans La Salle

Menal dit que la paix viendra, que c’est certain. Elle ajoute la condition morale : plus de sang versé, ni d’un côté ni de l’autre. Que le sang déjà versé n’ait pas été vain. Latif Kol relie les morts à la possibilité, aujourd’hui, de parler kurde, alors qu’autrefois on ne pouvait même pas écouter des cassettes de musique. Ilhami Kurt relie la table des négociations au sens de la lutte.

Ces trois paroles ne disent pas la même chose. Elles tournent pourtant autour du même mot : paix. Dans une salle de condoléances, le mot n’est pas abstrait. Il est la seule issue que l’on puisse opposer à la répétition des listes. Chaque nouvelle publication peut faire basculer une autre famille de l’espoir vers le deuil. L’arrêt du sang, s’il advient, arrêterait aussi cette mécanique.

Les signes de la paix montrés pendant les projections ne sont pas un décor. Ils répondent aux slogans en kurde et aux visages des tombés. On commémore une lutte armée tout en mimant la fin de la lutte armée. Cette coexistence est au cœur de la séquence ouverte fin 2024 et accélérée par la loi de mi-août.

Ce Que Les Familles Savent Encore Et Ce Qu’Elles Ignorent

Menal sait maintenant que Mahmut est tombé en 2020. Elle ne sait pas où est la dépouille. Vasile Uskas sait que sa fille est partie en 2014. Elle n’a rien su de sa vie là-bas. Latif Kol savait la mort depuis 1994. Il a la confirmation. Il n’a jamais retrouvé la photo que la mère avait cachée en l’enterrant.

  • Une date de décès parfois connue seulement maintenant.
  • Un lieu de sépulture souvent inconnu.
  • Une dernière conversation parfois unique, comme en 2017.
  • Un portrait familial parfois définitivement perdu.

Le savoir nouveau est donc partiel. Il suffit à faire basculer l’attente. Il ne suffit pas à refermer le récit. D’où ces salles. D’où ces associations. D’où ces huit portraits célébrés dans un même lieu, comme si le nombre, le temps d’un samedi, rendait le chagrin moins isolé.

Le Parti, Le Leader Isolé, La Table Des Pourparlers

Le PKK reste le nom autour duquel tournent les départs de 2014 comme ceux du début des années 90. Abdullah Öcalan, 77 ans, reste le fondateur et leader historique, détenu à l’isolement depuis 1999. Sebahat Tuncel, issue du parti Dem associé au processus, rappelle que le vocabulaire d’Öcalan sur le premier pas et la route de milliers de kilomètres sert encore à mesurer l’écart entre une loi et une résolution politique plus large.

S’asseoir autour d’une table, selon Ilhami Kurt, donne un sens à la lutte. La table n’est pas dans l’immeuble de Kucukcekmece. Elle est ailleurs, dans le processus lancé fin 2024. Mais la salle en reçoit les effets : listes, condoléances, discours sur la paix, vidéos d’engagement projetées comme un testament.

Le Parlement a voté. Les autorités publient. Les familles apprennent. Les associations installent des chaises, des photos, un ordre de prises de parole. La chaîne est claire. Elle ne dit pas quand viendront les tombes. Elle ne dit pas non plus comment se résoudra la question kurde au-delà du désarmement.

Un Samedi D’Étreintes Dans Un Immeuble Ordinaire

Revenir à la scène initiale aide à ne pas dissoudre les visages dans le processus. Les larmes coulent. Les mains s’étreignent. Menal a 31 ans. Mahmut est parti à 18 ans en 2014. Vasile a la tête drapée de blanc. Latif parle d’un frère du début des années 90. Ilhami compte huit martyrs dans cette salle. Sebahat Tuncel parle d’un premier pas.

Tout cela tient dans un quartier populaire d’Istanbul, un samedi, au sixième étage d’un immeuble sans grâce. Le décor est volontairement quelconque. Il rend plus saillant ce qui s’y joue : un deuil public pour des morts longtemps restés dans une zone grise, entre la rumeur, l’espoir et le silence.

À défaut de funérailles, on fait cercle. À défaut de corps, on fait défiler des images. À défaut d’une résolution complète, on répète que la paix viendra, que c’est certain, et que le sang, des deux côtés, doit cesser. Ce sont les mots présents dans cette salle. Pas d’autres. Pas davantage.

Ce Que La Séquence Dit Sans Clore L’Histoire

La séquence ouverte par les pourparlers, puis par la loi de réintégration, puis par la publication progressive des listes, produit des scènes comme celle de Kucukcekmece. Elle ne clôt pas quatre décennies. Elle ne réduit pas à néant le chiffre d’environ 50.000 morts avancé par Ankara. Elle ne rend pas les dépouilles manquantes. Elle ne restitue pas la photo enterrée par une mère.

Elle change pourtant le régime de l’attente. On n’attend plus seulement un appel, une lettre, un retour vivant ou mort. On attend une ligne sur une liste. Puis une salle. Puis, si l’espoir formulé par Ilhami Kurt se réalise, une pierre tombale. Chaque étape est minimale. Chaque étape est déjà trop pour certaines familles, et trop peu au regard de la route évoquée par Sebahat Tuncel.

Dans l’intervalle, le recueillement continue. Les associations ouvrent des portes au sixième étage et dans le sud-est. Les photos passent. Les vidéos tournent. Les slogans en kurde répondent aux signes de la paix. Les mains restent jointes. Les larmes aussi. L’article de cette journée-là s’arrête sur cette image, parce que c’est celle que les familles donnent à voir : un deuil enfin nommé, encore incomplet, tenu ensemble dans une pièce ordinaire d’Istanbul.

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