Et si l’intelligence artificielle n’était pas l’ennemie de l’emploi, mais le meilleur allié d’une entreprise déjà en pleine expansion ? C’est exactement le message que Brad Garlinghouse, PDG de Ripple, a martelé le 20 août dernier lors du SALT Wyoming Blockchain Symposium. Dans un marché crypto encore fragile, le dirigeant a affirmé sans détour que sa société s’apprête à plus que doubler ses revenus en 2026, en misant massivement sur l’IA comme accélérateur de croissance plutôt que comme outil de suppression de postes.
Une vision claire : l’IA comme levier de performance
Garlinghouse ne parle pas de révolution théorique. Il décrit une transformation concrète, déjà en cours au sein de Ripple. Selon lui, l’intelligence artificielle agit comme un « enabler and an accelerant » pour toute entreprise qui dispose déjà d’une demande client solide et de solutions pertinentes. Autrement dit, l’IA ne crée pas l’opportunité : elle la multiplie.
« AI, if you are in a business that has opportunity to grow and you’re serving customers and have compelling solutions, AI just lets you do that better and faster and stronger », a-t-il déclaré lors de l’interview enregistrée. Cette phrase résume parfaitement la philosophie du groupe : l’IA n’est pas un gadget, c’est un multiplicateur de force opérationnelle.
Ripple compte aujourd’hui environ 1 500 collaborateurs à travers le monde et affiche une centaine de postes ouverts. Le dirigeant insiste : la société n’a aucune intention de freiner les embauches. Au contraire, elle prévoit de continuer à recruter parce que son activité progresse. Une position qui tranche avec les annonces massives de suppressions d’emplois observées ailleurs dans le secteur technologique.
L’IA ne justifie pas les licenciements, selon Garlinghouse
Le PDG de Ripple a rejeté frontalement l’idée selon laquelle l’intelligence artificielle serait la principale responsable des vagues de licenciements dans les grandes entreprises. Pour lui, certains groupes utilisent simplement la technologie comme prétexte pour réduire des effectifs déjà trop importants.
« When I see companies announce big layoffs and they say, ‘Oh, well, AI X, Y, and Z,’ that to me says, ‘Well, they were bloated before and they’re using this as an excuse.’ »
Cette déclaration mérite d’être lue avec nuance. Elle reflète l’opinion de Garlinghouse, pas une analyse exhaustive de chaque entreprise concernée. Les restructurations actuelles s’expliquent souvent par un cocktail de facteurs : automatisation, baisse de la demande, pression sur les coûts ou recentrage stratégique. Mais le message de Ripple est clair : dans une société en croissance, l’IA doit servir à augmenter la productivité des équipes existantes, pas à les remplacer.
Des postes ouverts et une stratégie « AI native »
Au moment où Garlinghouse s’exprimait, le portail carrières de Ripple affichait 94 offres d’emploi publiques. L’écart avec le chiffre de 150 postes évoqué par le dirigeant s’explique probablement par des recrutements en cours via d’autres canaux ou par des évolutions rapides depuis la conférence.
Certaines de ces offres sont particulièrement révélatrices. Un poste d’ingénieur senior, par exemple, mentionne explicitement la construction d’une « AI native operation ». L’objectif : développer le réseau de paiements de Ripple grâce à des méthodes de développement agentique, sans dépendre uniquement de l’augmentation traditionnelle des effectifs. Autrement dit, l’IA devient un outil pour scaler plus vite tout en maîtrisant la croissance des coûts salariaux.
À retenir : Ripple n’utilise pas l’IA pour réduire ses effectifs, mais pour amplifier la capacité de ses équipes à servir davantage de clients institutionnels et à entrer sur de nouveaux marchés.
Un objectif de revenus ambitieux pour 2026
Garlinghouse a affirmé que Ripple s’attend à une année record et qu’elle va « more than double revenue year on year ». La société étant privée, elle ne publie pas de comptes trimestriels audités comme une entreprise cotée. Cette projection reste donc une guidance interne. Mais le contexte qui l’accompagne donne du poids à cette affirmation.
Ripple a considérablement élargi son périmètre au-delà de son activité historique de paiements transfrontaliers. L’acquisition de Hidden Road pour 1,25 milliard de dollars, finalisée en octobre 2025 et rebaptisée Ripple Prime, constitue un tournant majeur. Cette division de prime brokerage traite désormais plus de 3 000 milliards de dollars de volume annuel pour plus de 300 clients institutionnels, couvrant à la fois les actifs numériques et les marchés traditionnels.
Selon les données communiquées par l’entreprise, l’activité de prime brokerage aurait triplé de taille entre l’annonce de l’acquisition et sa finalisation. Là encore, il s’agit de chiffres fournis par la société elle-même, non vérifiés par des audits publics. Mais la trajectoire dessinée est claire : Ripple construit une plateforme institutionnelle complète.
L’expansion institutionnelle comme moteur
Au-delà du prime brokerage, Ripple a également investi dans la gestion de trésorerie d’entreprise. L’acquisition de GTreasury a permis de lancer une plateforme destinée aux entreprises pour gérer leurs actifs numériques et leur liquidité. Cette diversification répond à une demande croissante des institutions pour des solutions qui relient la finance traditionnelle et les infrastructures décentralisées.
« More and more people are realizing that the infrastructure side, the institutional side is where it’s at », a souligné Garlinghouse. Pour lui, l’avenir de Ripple se joue du côté des services B2B sophistiqués : paiements, conservation, stablecoin, prime brokerage et trésorerie.
Monica Long, présidente de Ripple, a développé une vision complémentaire dans les prévisions 2026 de la société. Selon elle, les modèles d’IA pourraient collaborer avec les blockchains pour automatiser la gestion de liquidité, les appels de marge et le rééquilibrage de portefeuilles. L’idée n’est pas de remplacer les équipes humaines par des systèmes autonomes, mais d’augmenter leur capacité à traiter des volumes plus importants avec plus de précision.
Pourquoi cette stratégie compte pour le secteur
Le positionnement de Ripple illustre une tendance plus large : les acteurs crypto les plus matures cherchent désormais à s’ancrer dans l’infrastructure financière traditionnelle plutôt que de rester purement spéculatifs. L’IA apparaît comme un outil idéal pour accélérer cette transition, car elle permet de traiter des flux complexes, de détecter des anomalies en temps réel et d’optimiser des opérations qui restaient jusqu’ici manuelles ou semi-automatisées.
Dans le même temps, Garlinghouse rappelle un point souvent oublié : la croissance commerciale de Ripple ne se traduit pas automatiquement par une hausse de la demande pour le XRP. La société et le token sont deux entités distinctes. De nombreux services de Ripple peuvent se développer sans créer de pression d’achat directe sur le jeton. Cette distinction reste essentielle pour éviter les confusions fréquentes sur les marchés.
Les piliers de la stratégie Ripple 2026
- Adoption agressive de l’IA pour accélérer les opérations
- Maintien et renforcement des embauches
- Expansion du prime brokerage (Ripple Prime)
- Développement des solutions de trésorerie d’entreprise
- Focus sur l’infrastructure institutionnelle plutôt que sur le retail
Un test de crédibilité à venir
Les prochains mois diront si les ambitions de Garlinghouse se concrétisent. Deux indicateurs seront particulièrement suivis : le rythme réel des embauches et la capacité de la société à atteindre son objectif de doublement des revenus. Une éventuelle introduction en bourse fournirait un jour des comptes audités, mais aucun calendrier n’a été annoncé à ce stade.
En attendant, le discours de Ripple tranche avec une partie du narrative dominant. Alors que de nombreuses entreprises technologiques présentent l’IA comme un outil de réduction de coûts, Ripple la positionne comme un accélérateur de croissance dans un métier où la demande institutionnelle progresse. Cette différence de posture n’est pas anodine : elle reflète la confiance du management dans la solidité de son pipeline commercial.
Le secteur crypto reste volatil. Les volumes institutionnels, les réglementations et l’appétit pour les produits structurés évoluent rapidement. Mais en misant sur l’infrastructure, les services à valeur ajoutée et l’IA comme multiplicateur de productivité, Ripple cherche à se placer dans une logique de long terme, moins dépendante des cycles de prix des tokens.
Ce que révèle cette annonce sur le marché crypto
Au-delà de Ripple elle-même, les propos de Brad Garlinghouse dessinent un portrait intéressant de l’état du marché. Les acteurs qui disposent déjà d’une base institutionnelle solide semblent mieux armés pour intégrer l’IA de manière productive. Ceux qui souffrent de surcapacités ou d’un modèle économique fragile risquent, à l’inverse, d’utiliser la technologie comme justification de restructurations douloureuses.
La distinction entre « AI as growth accelerator » et « AI as cost-cutting tool » devient ainsi un marqueur de maturité. Les entreprises qui ont réellement de la demande à satisfaire voient dans l’intelligence artificielle un moyen de servir plus de clients, plus vite et avec moins d’erreurs. Les autres y voient surtout une opportunité de réduire la masse salariale.
Ripple se range clairement dans le premier camp. Avec 1 500 employés, une centaine de postes ouverts, un volume de prime brokerage supérieur à 3 000 milliards de dollars et un objectif de doublement des revenus, la société envoie un signal de confiance. Reste maintenant à vérifier si les résultats suivront le discours.
Dans un environnement où les annonces de licenciements liés à l’IA se multiplient, la voix de Garlinghouse apporte un contrepoint utile. Elle rappelle que la technologie n’est jamais neutre : son impact dépend entièrement de la stratégie et de la santé économique de l’entreprise qui l’adopte. Pour Ripple, l’IA n’est pas une excuse. C’est un levier.
Les enjeux concrets pour les équipes et les clients
Derrière les chiffres et les déclarations, la réalité opérationnelle mérite d’être précisée. Une « AI native operation » dans le domaine des paiements et du prime brokerage implique plusieurs transformations concrètes. Les équipes d’ingénierie devront concevoir des systèmes capables de prendre en charge une partie croissante des tâches répétitives : réconciliation de flux, détection d’anomalies, optimisation des routes de liquidité, gestion automatisée des collatéraux.
Cela ne signifie pas que les humains disparaissent. Au contraire, les profils recherchés évoluent. Ripple recrute des ingénieurs capables de travailler avec des agents IA, de superviser des systèmes autonomes et de garantir que les décisions automatisées restent conformes aux exigences réglementaires et aux besoins des clients institutionnels. La qualité de la supervision humaine devient aussi importante que la puissance des modèles.
Pour les clients, l’enjeu est double. D’un côté, des délais de traitement plus courts et une capacité à gérer des volumes plus importants. De l’autre, une exigence accrue de transparence et de contrôle. Les institutions financières qui confient des flux critiques à des plateformes comme Ripple Prime exigent de savoir exactement où s’arrête l’automatisation et où commence la responsabilité humaine.
Une stratégie cohérente avec le positionnement de long terme
Depuis plusieurs années, Ripple a choisi de se concentrer sur l’infrastructure plutôt que sur le grand public. Cette orientation se confirme aujourd’hui avec force. Le stablecoin RLUSD, les services de custody, le prime brokerage et les outils de trésorerie forment un écosystème destiné aux acteurs professionnels. L’IA s’inscrit naturellement dans cette logique : elle permet d’industrialiser des processus complexes qui étaient auparavant réservés à des équipes hautement spécialisées.
Le fait que Monica Long évoque explicitement l’automatisation des appels de marge et du rééquilibrage de portefeuilles montre que la société ne se contente pas d’optimiser ses propres opérations internes. Elle envisage de proposer à ses clients des outils d’IA qui s’intègrent dans leurs propres workflows. C’est une évolution significative : de fournisseur de rails de paiement, Ripple progresse vers un rôle de fournisseur d’intelligence opérationnelle financière.
Cette trajectoire n’est pas sans risques. L’intégration de l’IA dans des systèmes critiques exige une robustesse extrême, une traçabilité parfaite et une capacité à expliquer chaque décision automatisée. Les régulateurs et les clients institutionnels seront intransigeants sur ces points. Mais si Ripple parvient à démontrer la fiabilité de ses approches, l’avantage concurrentiel pourrait être durable.
Ce qu’il faut retenir de l’intervention de Garlinghouse
Le discours prononcé au SALT Wyoming Blockchain Symposium n’est pas une simple déclaration d’intention. Il s’inscrit dans une stratégie déjà engagée : recrutement maintenu, acquisition majeure finalisée, diversification des services et adoption concrète de méthodes de développement centrées sur l’IA. L’objectif de doublement des revenus en 2026 constitue le test quantitatif de cette ambition.
Dans un marché où la confiance reste fragile, la capacité d’une entreprise privée à communiquer des objectifs clairs et à les relier à des leviers opérationnels concrets a de la valeur. Garlinghouse a choisi de parler d’accélération plutôt que de réduction, d’expansion plutôt que de contraction. Ce choix de langage n’est pas anodin. Il reflète la perception interne d’une société qui estime encore avoir un important potentiel de croissance devant elle.
Les prochains trimestres permettront de mesurer l’écart entre les ambitions affichées et les résultats obtenus. En attendant, l’intervention de Brad Garlinghouse offre un éclairage utile sur la façon dont certains acteurs crypto de premier plan envisagent l’intégration de l’intelligence artificielle : non comme une menace pour l’emploi, mais comme un outil pour servir davantage de clients institutionnels, plus rapidement et plus efficacement.
Dans un secteur encore jeune et souvent trop focalisé sur les fluctuations de prix des tokens, ce recentrage sur l’infrastructure, les services et la productivité opérationnelle pourrait bien constituer l’un des signes les plus tangibles de maturation. Ripple, en tout cas, semble avoir choisi son camp.









