Imaginez un casino ouvert 24 heures sur 24 où l’on invente des milliers de jetons chaque jour, et où près de huit jetons sur dix finissent à la poubelle avant même la tombée de la nuit. C’est exactement ce qui se passe en ce moment sur Pump.fun, la plateforme star des memecoins sur Solana. Un chiffre vient de tomber comme un coup de massue : 79 % des tokens lancés n’enregistrent plus aucun échange après leur tout premier jour d’existence.
Un taux d’abandon qui révèle une fatigue profonde
Les données sont sans appel. Entre le 1er novembre 2025 et le 7 octobre 2026, plus de 8,9 millions de tokens ont vu le jour sur Pump.fun. Parmi eux, une majorité écrasante n’a survécu que quelques heures. Seulement 1,5 % montraient encore une activité quelconque lors de leur cinquième semaine, et à peine 0,2 % parvenaient à totaliser au moins dix transactions dans cette même période. On ne parle plus ici de simple volatilité. On parle d’un système qui produit de la poussière numérique à une échelle industrielle.
Les traders le ressentent dans leur chair. Beaucoup décrivent un marché saturé où l’attention se disperse en mille directions. On achète, on revend dans la minute, et on passe au suivant. La sensation de communauté qui faisait le charme des premiers memecoins s’évapore peu à peu. Il n’y a plus de récit, plus de folie collective, seulement une course contre la montre pour sortir avant que le token ne s’éteigne.
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Bitquery a dressé un tableau de survie particulièrement sombre. Pour Pump.fun, 79 % des tokens ne connaissent d’échanges que le jour de leur lancement. Les concurrents ne s’en sortent guère mieux. Sur Meteora Dynamic Bonding Curve, le taux grimpe à 51 % de tokens « one-day only ». Sur Raydium LaunchLab, on atteint même 84 %. À la cinquième semaine, seuls 1,9 % des tokens Meteora et 1,3 % des tokens Raydium montraient encore des traces de vie.
Une autre étude, menée par Jumpbit sur le mois de septembre, a scruté 1 083 771 lancements. Résultat : environ 36 100 nouveaux tokens chaque jour. 95,1 % d’entre eux enregistraient au moins une transaction, mais seulement 17,2 % avaient encore une activité 24 heures plus tard. Au bout de sept jours, on tombait à 7,5 %. Et dans les dernières 24 heures de la période d’observation, à peine 0,5 % montraient encore un signe de trading.
À retenir : sur 100 tokens créés sur Pump.fun un jour donné, environ 79 n’existent déjà plus le lendemain. Seuls 17 survivent 24 heures, et moins d’un seul reste actif après plusieurs semaines.
L’avalanche quotidienne de nouveaux tokens
Le volume de création reste vertigineux. Le 19 octobre, MemeFees a comptabilisé au moins 21 765 lancements répartis sur huit plateformes. Flap.sh menait la danse avec 10 570 nouveaux tokens, suivi de près par Pump.fun avec au moins 9 284 unités. Pons arrivait en troisième position avec 1 707. Sur sept jours, les moyennes quotidiennes restaient impressionnantes : 17 726 pour Pump.fun, 11 325 pour Flap.sh et 1 578 pour Pons.
Ces chiffres sont même sous-estimés pour certaines plateformes. Les observations concernant Pump.fun portent un signe « plus » car les fenêtres de collecte incomplètes font de ces totaux des minimums. De son côté, Pons a déjà connu des journées dépassant les 10 000 déploiements, avec un volume cumulé de plateforme annoncé à 4 milliards de dollars à un moment donné.
Dans ce déluge permanent, l’attention humaine devient la ressource la plus rare. Chaque nouveau token se bat pour quelques secondes de regard, quelques achats impulsifs, avant de rejoindre le cimetière numérique.
Ce que disent les traders sur le terrain
Les voix du marché sont unanimes. Un trader connu sous le pseudonyme Mystral a résumé la situation avec une phrase qui circule beaucoup : « Nous n’avons pas de pénurie de coins, nous avons une pénurie de raisons de les conserver. » Dans un autre message, il déplorait la disparition de « ce sentiment qu’une communauté aléatoire pouvait transformer quelque chose de complètement stupide en un phénomène d’un milliard de dollars ».
Les memecoins sont un casino où les jetons sont vos vingt ans. C’est tout le produit et il fonctionne exactement comme prévu. Il n’y a rien en dessous, alors arrêtez d’attendre les milliards. Sur Pump.fun, environ 1 token sur 70 sort même de la bonding curve, l’attention dure à peu près…
Bishaqs, trader
Bishaqs, un autre intervenant régulier, va plus loin. Pour lui, le trading sur launchpad n’est rien d’autre qu’un marché de l’attention où les premiers arrivés revendent aux suivants. Le système est conçu pour fonctionner ainsi. Il n’y a pas de promesse de construction, pas de feuille de route, seulement une rotation permanente de l’attention.
Cette fatigue n’est pas seulement psychologique. Elle se traduit par des comportements de plus en plus mécaniques. Les développeurs s’attendent à un volume immédiat. Les acheteurs s’attendent à un retour immédiat. Personne ne veut plus attendre. Le moindre retard dans la montée des graphiques et le token est abandonné.
La présence des bots et l’activité artificielle
Un rapport plus ancien de DEXTools, publié fin juin et portant sur 215 pools frais de Pump.fun, avait déjà mis le doigt sur un phénomène préoccupant. 24 % des tokens montraient une « rafale de type bot », définie comme au moins 20 transactions en moins de 15 minutes. Les chercheurs précisaient qu’il s’agissait d’une heuristique et non d’une identification certaine de portefeuilles automatisés.
Dans cet échantillon, la médiane se situait à seulement trois trades par token. 30 % n’avaient même enregistré aucune transaction. Autrement dit, une partie non négligeable de l’activité visible pourrait être artificielle, destinée à donner une illusion de liquidité et d’intérêt pour attirer les acheteurs humains.
Ce mélange de volume organique et de volume synthétique brouille encore plus la lecture du marché. Comment distinguer un véritable engouement communautaire d’une simple manipulation de graphiques ? La question hante de plus en plus de participants.
Des trajectoires très différentes selon les tokens
Tous les tokens ne connaissent pas le même destin, bien sûr. Certains sortent du lot, au moins temporairement. Prenons l’exemple de Meme Agency, lancé le 4 octobre via Pump.fun. Il a « gradué » le jour même. En à peine vingt-quatre heures, les chiffres montraient 5 390 détenteurs, 8 070 traders actifs et près de 14 000 transactions pour un volume d’environ 965 400 dollars.
À l’inverse, PunchCard, démarré le 1er octobre, a connu un pic à 0,00019527 dollar tôt le 2 octobre avant de retomber autour de 0,000045 dollar le 6 octobre, pour une capitalisation d’environ 43 900 dollars. Deux histoires radicalement opposées qui illustrent la loterie permanente que représente ce marché.
Selon Jumpbit, seulement 10,8 % des lancements de septembre, soit 116 714 tokens, ont réussi à « graduer » en obtenant un pool sur PumpSwap. La grande majorité reste coincée dans la phase de bonding curve et disparaît sans laisser de trace.
Pourquoi cette usine à tokens continue de tourner
On pourrait croire que face à de tels taux d’échec, l’activité ralentirait. Or c’est tout le contraire. La facilité de création reste extrême. En quelques clics, n’importe qui peut déployer un token, lui coller un nom absurde, une image générée par intelligence artificielle, et le lancer dans la nature. Les frais sont faibles, les barrières techniques quasi inexistantes.
Les créateurs eux-mêmes y trouvent leur compte. Sur certaines plateformes, la part des créateurs dans les frais de trading peut atteindre 70 %. Des sommes importantes ont déjà été distribuées. Cette mécanique encourage la production massive plutôt que la qualité ou la longévité.
Le résultat est un cercle vicieux. Plus il y a de tokens, plus l’attention se dilue. Plus l’attention se dilue, plus les tokens meurent vite. Plus les tokens meurent vite, plus les traders deviennent cyniques et ne cherchent que le profit ultra-court terme. Et le cycle recommence.
Le paradoxe actuel
Jamais autant de memecoins n’ont été créés. Jamais aussi peu n’ont survécu. La machine tourne à plein régime, mais le carburant humain s’épuise.
La disparition progressive du sentiment communautaire
Il y a quelques années, un memecoin pouvait naître d’un simple meme, d’une blague partagée, d’une communauté qui se retrouvait autour d’une idée absurde. Dogecoin, Pepe et d’autres ont prouvé qu’une histoire collective pouvait créer de la valeur durable, au moins pendant un temps.
Aujourd’hui, ce sentiment s’érode. Les traders le disent ouvertement. On ne cherche plus à construire quelque chose ensemble. On cherche à entrer avant les autres et à sortir avant le crash. La dimension sociale, qui faisait le sel de ces projets, s’efface au profit d’une pure mécanique spéculative.
Cette évolution n’est pas anodine. Elle transforme profondément le rapport des participants au marché. Ce qui était parfois vécu comme un jeu, une aventure collective, devient de plus en plus un simple outil d’extraction de valeur à très court terme.
Un marché de 30 milliards qui repose sur du sable
Selon les dernières estimations, la catégorie des memecoins représente encore près de 29,9 milliards de dollars de capitalisation, dont environ 12,4 milliards pour Dogecoin et 1,6 milliard pour Pepe. Ces chiffres impressionnants masquent cependant une réalité beaucoup plus fragile pour la très grande majorité des tokens.
La valeur se concentre sur une poignée de noms historiques. Le reste du marché ressemble à un champ de bataille où des millions de tokens se battent pour des miettes d’attention et de liquidité. La plupart n’y survivront jamais.
Cette polarisation extrême pose question sur la pérennité du modèle. Combien de temps un écosystème peut-il supporter un taux de mortalité aussi élevé sans que les participants finissent par se lasser définitivement ?
Les conséquences pour les traders au quotidien
Pour ceux qui passent leurs journées sur ces plateformes, le coût mental est réel. Il faut scruter en permanence les nouveaux lancements, analyser des graphiques qui bougent à la vitesse de l’éclair, décider en quelques secondes d’acheter ou non, puis surveiller pour sortir au bon moment.
Beaucoup avouent une forme d’épuisement. L’excitation des premiers mois a laissé place à une routine quasi professionnelle où l’on traite les tokens comme des produits jetables. On n’attache plus d’émotion à un projet. On le regarde comme une opportunité de quelques minutes, maximum quelques heures.
Cette professionnalisation cynique change aussi le profil des participants. Les « diamond hands » des débuts, ceux qui tenaient des mois ou des années, se font de plus en plus rares. La culture du hold a cédé la place à celle du flip ultra-rapide.
Peut-on encore croire à un renouveau ?
Certains observateurs estiment que le marché pourrait se purger de lui-même. Une baisse durable de l’activité de création forcerait peut-être les participants à être plus sélectifs. D’autres pensent au contraire que la facilité technique et les gains potentiels pour les créateurs maintiendront le flux à un niveau élevé encore longtemps.
Des initiatives tentent de se différencier en proposant davantage de mécanismes de rétention ou de distribution plus équitable. Mais jusqu’à présent, aucune n’a vraiment réussi à inverser la tendance globale. Le modèle dominant reste celui de la production de masse et de la survie du plus chanceux ou du mieux promu.
La question centrale demeure celle des « raisons de tenir ». Tant que les tokens n’offrent rien d’autre qu’une promesse de prix plus élevé dans les minutes qui suivent, le comportement rationnel des traders restera de vendre rapidement. Créer de la valeur réelle, même symbolique ou narrative, devient alors le vrai défi.
Ce que révèle cette crise de fatigue
Au-delà des chiffres bruts, le phénomène actuel dit quelque chose d’important sur l’état de l’écosystème crypto. La capacité technique à créer des tokens a explosé. La capacité humaine à leur donner du sens, elle, n’a pas suivi.
Nous assistons à une surproduction massive dans un domaine où la rareté de l’attention est la seule vraie contrainte. Les outils ont progressé plus vite que la culture. Le résultat est ce cimetière quotidien de tokens morts-nés.
Cette situation n’est pas unique à Solana ni à Pump.fun. Elle se retrouve, à des degrés divers, sur d’autres chaînes et d’autres launchpads. Mais l’ampleur atteinte sur cet écosystème en fait un cas d’école particulièrement spectaculaire.
Les prochains mois seront intéressants à observer. Soit le marché trouve un nouvel équilibre, avec moins de créations et davantage de projets qui tentent de construire une communauté réelle. Soit la machine continue de tourner à vide jusqu’à ce que même les plus endurcis des traders baissent les bras.
Pour l’instant, le message envoyé par les données est clair. Le modèle actuel produit bien plus de fatigue que de richesse durable pour la majorité des participants. Et dans un univers où l’attention est la seule vraie monnaie, ce déséquilibre ne peut pas durer éternellement sans conséquences.
Les memecoins ont toujours reposé sur une forme de magie collective. Quand cette magie s’évapore, il ne reste plus qu’une usine à jetons qui tourne à vide. Le chiffre de 79 % d’abandon dès le premier jour n’est peut-être que le symptôme le plus visible d’un épuisement plus profond. Un épuisement que les graphiques ne montrent pas encore complètement, mais que les traders, eux, ressentent déjà dans leurs conversations quotidiennes et dans leur rapport au marché.
Reste à savoir si quelqu’un, quelque part, saura réinventer les raisons de croire et de tenir. Parce que sans cela, le prochain token risque fort de rejoindre les 79 % d’oubliés avant même que le soleil ne se couche.









