Deux jours seulement avant le scrutin présidentiel et législatif, la capitale zambienne a basculé dans une atmosphère électrique. Des dizaines de milliers de partisans, vêtus de rouge, ont convergé mardi vers le sud de Lusaka pour accompagner le président sortant dans l’ultime étape de sa campagne. Le rassemblement, impressionnant par son ampleur, illustre à la fois l’espoir placé dans le chef de l’État et les tensions qui traversent encore le pays.
Un océan de rouge dans les rues de Lusaka
Dans le sud de la capitale, la foule s’est déployée comme une marée. Hommes, femmes et jeunes brandissaient des pancartes, des drapeaux et des portraits du président. La couleur rouge, emblème du Parti uni pour le développement national, dominait chaque coin de rue. Les participants venaient soutenir celui qu’ils appellent simplement « HH », un surnom devenu familier dans tout le pays.
Parmi eux, une infirmière bénévole de 35 ans, Hilda Munthali, tenait une pancarte où figurait le visage du chef de l’État. Son message, direct et poignant, résumait une partie des attentes populaires : « Nous cherchons un emploi. Nous sommes à genoux, Monsieur le Président. » Cette phrase, simple et forte, résonne au-delà du meeting. Elle rappelle que derrière les discours de croissance, le quotidien de nombreux Zambiens reste difficile.
Le chômage avoisine les 10 % selon les chiffres officiels de l’agence nationale de statistiques. La hausse du coût de la vie pèse sur les familles. Ces deux sujets s’imposent comme des enjeux majeurs du scrutin de jeudi. Même si le président sortant a réussi à sortir le pays de la crise de la dette publique – la Zambie avait fait défaut en 2020 – et à relancer la croissance, projetée à 5 % pour 2026, beaucoup de citoyens disent ne pas encore ressentir d’amélioration concrète dans leur vie de tous les jours.
Le bilan économique au cœur des débats
Hakainde Hichilema, 64 ans, avait été élu haut la main en 2021 après six tentatives infructueuses. Il se représente pour un second mandat de cinq ans à la tête d’un pays d’Afrique australe peuplé de 22 millions d’habitants. La Zambie se positionne aujourd’hui comme un acteur-clé de la transition énergétique mondiale grâce à ses importantes réserves de cuivre. Ce statut confère une dimension internationale particulière au scrutin.
Sur scène, le président a choisi de jouer la carte de la mise en garde. Il a rappelé les « vieilles habitudes » de l’opposition et a évoqué des épisodes d’insécurité sous le précédent régime. « Voulez-vous des pangas et des couteaux ? Les femmes sur les marchés ne seront pas en sécurité. Zambie, je te mets en garde », a-t-il lancé devant la foule. Le terme « pangas », qui désigne les machettes, a immédiatement collé à l’imaginaire collectif. L’allusion était claire : un retour en arrière pourrait signifier un retour de la violence.
Dans le public, certains soutiens mettaient en avant des avancées concrètes. Anna Chewa, mère de 29 ans et commerçante, a confié : « Nous allons reconduire HH à la présidence à cause de l’éducation gratuite. Nos enfants vont désormais à l’école. Même sous l’ancien régime, la vie était déjà chère. » Cette déclaration illustre la manière dont les mesures sociales, notamment l’accès à l’école, pèsent dans le choix électoral de nombreuses familles.
Un challenger arrivé tardivement sur la scène
Pendant des mois, la réélection du chef de l’État semblait presque acquise. Puis Brian Mundubile, avocat et ancien ministre de 55 ans, a fait son entrée. Il a pris la tête d’une coalition de petits partis d’opposition, pour certains issus de l’ancien parti hégémonique, le Front patriotique. Sa candidature sous la bannière du nouveau parti NRPUP n’a été annoncée qu’en mai. Il a donc disposé de très peu de temps pour construire une stature nationale.
Douze autres candidats se présentent également, dont un ancien ministre des Affaires étrangères. Les observateurs s’accordent pourtant à prédire un duel serré entre Hakainde Hichilema et Brian Mundubile. Ce dernier, ancien ministre sous le président Edgar Lungu (2015-2021), tente de capitaliser sur le mécontentement lié au coût de la vie et au chômage.
La campagne de Brian Mundubile s’est déroulée dans des conditions particulières. Certains de ses meetings ont donné lieu à des échauffourées. La police a parfois fait usage de gaz lacrymogènes pour disperser ses partisans. Ces incidents l’ont conduit à privilégier des événements en ligne, limitant ainsi sa présence physique sur le terrain.
Accusations d’intimidation et climat de tension
Mardi, alors même que le meeting du président se tenait à Lusaka, Brian Mundubile a pris la parole pour dénoncer une série d’enlèvements et d’arrestations à caractère politique. Il a affirmé être sans nouvelles de trois membres de l’opposition. « Cette élection ne doit pas se dérouler dans la peur », a-t-il déclaré. « Ce qui nous inquiète le plus, c’est le timing. Ces événements surviennent dans les dernières heures avant le scrutin national. »
Ces allégations jettent une ombre sur la dernière ligne droite. Elles alimentent le débat sur la capacité du pays à organiser un scrutin libre et serein. De son côté, le chef de la police, Graphel Musamba, a présenté un bilan différent. Selon lui, la campagne a été globalement pacifique, avec seulement « quelques incidents isolés ». Il a assuré que la police se conduirait de façon non-partisane jusqu’au bout.
Le contraste entre ces deux lectures de la réalité est frappant. D’un côté, un président qui mobilise des foules immenses et met en avant la stabilité retrouvée. De l’autre, un challenger qui parle d’intimidation et de silence forcé. Entre les deux, les électeurs zambiens devront trancher jeudi.
Les attentes sociales au centre du jeu
Le rassemblement de mardi a mis en lumière la diversité des motivations des partisans. Certains viennent pour la stabilité économique. D’autres insistent sur l’éducation gratuite. D’autres encore espèrent simplement que la situation de l’emploi s’améliore. La pancarte de Hilda Munthali, avec son appel à l’emploi, résume une frustration partagée par une partie de la population active.
La Zambie a connu des années difficiles. Le défaut de paiement de 2020 avait plongé le pays dans une crise profonde. Le redressement engagé depuis 2021 est salué par de nombreux observateurs. Pourtant, la perception populaire reste ambivalente. La croissance projetée à 5 % pour 2026 apparaît comme une promesse lointaine pour ceux qui peinent à finir le mois.
Dans ce contexte, le discours du président sur la sécurité des marchés et le risque de retour des « pangas » vise à polariser le débat. Il oppose explicitement un présent qu’il juge plus sûr à un passé qu’il présente comme dangereux. Cette stratégie de contraste est classique en fin de campagne, mais elle prend ici une résonance particulière compte tenu de l’histoire politique récente du pays.
Un scrutin à enjeux multiples
Au-delà de la personnalité des candidats, le vote de jeudi engage l’avenir d’un pays riche en ressources minières. Les réserves de cuivre placent la Zambie au centre des discussions sur la transition énergétique mondiale. Les décisions prises après l’élection influenceront la manière dont le pays gérera ces ressources et négociera avec les partenaires internationaux.
La campagne a aussi révélé les limites du temps politique. Brian Mundubile, arrivé tardivement, a dû construire sa notoriété en quelques semaines seulement. Cette contrainte a pesé sur sa capacité à organiser des meetings physiques et à toucher l’ensemble du territoire. Le recours aux événements en ligne constitue une adaptation forcée, mais il reste à voir si cette stratégie a permis de compenser le manque de présence sur le terrain.
Les incidents rapportés lors de certains rassemblements de l’opposition ont renforcé le sentiment d’un climat tendu. L’usage de gaz lacrymogènes par la police a été pointé du doigt. Ces scènes contrastent avec l’image d’un meeting pacifique et massif organisé par le camp présidentiel. L’écart entre les deux expériences de campagne alimente les accusations de partialité.
La dernière ligne droite avant le vote
À deux jours du scrutin, chaque camp a tenté de maximiser son impact. Le président a misé sur le spectacle de la foule et sur un message de continuité. Son rival a choisi de dénoncer ce qu’il considère comme des manœuvres d’intimidation. Les électeurs, eux, devront trancher entre ces deux récits.
Le meeting de mardi à Lusaka restera sans doute l’une des images fortes de cette campagne. Une foule immense, une couleur dominante, des slogans répétés et des attentes individuelles exprimées à haute voix. Derrière le spectacle, se cachent des questions concrètes : l’emploi, le pouvoir d’achat, la sécurité et l’accès à l’éducation.
Hilda Munthali, avec sa pancarte, a donné une voix à une partie silencieuse de la population. Anna Chewa, avec son témoignage sur l’école gratuite, a rappelé que certaines avancées sont déjà perçues comme tangibles. Entre ces deux regards, se dessine le portrait d’un pays en mouvement, encore en quête d’équilibre entre croissance macroéconomique et amélioration du quotidien.
Les défis de la crédibilité démocratique
Les déclarations de Brian Mundubile sur les enlèvements et les arrestations placent la question de la crédibilité du processus électoral au centre des discussions. Même si le chef de la police affirme que les incidents restent isolés, le timing de ces allégations, à quelques heures du vote, crée un malaise. Dans un contexte où la confiance dans les institutions est un enjeu permanent, chaque accusation pèse lourd.
Le président, de son côté, a choisi de ne pas s’attarder sur ces points et de concentrer son message sur les risques d’un retour en arrière. Cette stratégie de polarisation vise à rassembler son électorat autour de la notion de stabilité. Elle laisse toutefois peu de place au débat sur les critiques formulées par l’opposition concernant le climat de la campagne.
La police, à travers la voix de Graphel Musamba, s’est engagée à rester non-partisane. Cet engagement est crucial. Dans de nombreux pays, la perception de partialité des forces de l’ordre pendant les périodes électorales peut miner la légitimité du résultat final. Les Zambiens jugeront sur pièces dans les jours qui viennent.
Un pays riche en ressources face à ses contradictions
La Zambie dispose d’atouts considérables. Ses réserves de cuivre lui confèrent une place stratégique dans les chaînes d’approvisionnement mondiales liées à la transition énergétique. Cette réalité géopolitique donne au scrutin une dimension qui dépasse largement les frontières nationales. Les investisseurs et les partenaires internationaux suivront de près le résultat de jeudi.
Pourtant, la richesse en sous-sol ne se traduit pas automatiquement par une amélioration des conditions de vie. C’est précisément ce décalage que certains électeurs expriment à travers leurs pancartes et leurs témoignages. Le défi du prochain mandat, quel que soit le vainqueur, sera de transformer la croissance projetée en progrès tangible pour le plus grand nombre.
Le président sortant peut se prévaloir d’avoir stabilisé les finances publiques après le défaut de 2020. Ce résultat n’est pas négligeable. Il reste toutefois insuffisant aux yeux de ceux qui continuent de souffrir du chômage et de la vie chère. Cette tension entre bilan macroéconomique et ressenti populaire constitue l’un des fils rouges de la campagne.
La parole des citoyens ordinaires
Dans la foule de mardi, les motivations étaient multiples. Pour certains, l’éducation gratuite a changé la donne. Pour d’autres, l’emploi reste la priorité absolue. Ces voix ordinaires donnent de la densité au débat politique. Elles rappellent que derrière les stratégies de campagne et les accusations réciproques, se trouvent des hommes et des femmes qui attendent des réponses concrètes.
Le témoignage d’Anna Chewa illustre parfaitement cette complexité. Elle reconnaît que la vie était déjà chère sous l’ancien régime, tout en valorisant la mesure d’éducation gratuite. Ce regard nuancé contraste avec les discours plus tranchés tenus sur scène. Il montre que l’électorat n’est pas monolithique et que les décisions de vote se construisent à partir d’expériences individuelles.
Hilda Munthali, quant à elle, a choisi la forme de la supplique. Sa pancarte, brandie au milieu de la foule, a capté l’attention. Elle incarne une demande urgente d’emploi qui transcende les clivages partisans. Dans un pays où le taux de chômage officiel tourne autour de 10 %, ce type de message résonne avec force.
Les derniers arguments avant le jour J
À l’approche du scrutin, chaque camp a affiné son message. Le président a mis l’accent sur la sécurité et la continuité. Son rival a insisté sur les libertés et le respect des règles démocratiques. Ces deux axes structurent désormais le débat final. Les électeurs devront décider lequel des deux récits leur paraît le plus crédible.
La présence massive de partisans à Lusaka a donné une image de force au camp présidentiel. Pourtant, la densité d’un meeting ne préjuge pas forcément du résultat national. Les zones rurales, les régions minières et les centres urbains secondaires pèseront aussi dans la balance. Le scrutin de jeudi sera l’addition de milliers de décisions individuelles prises dans des contextes très différents.
Brian Mundubile, malgré un temps de campagne réduit, a réussi à s’imposer comme le principal challenger. Cette performance en soi mérite d’être soulignée. Elle montre qu’une partie de l’électorat reste ouverte à une alternative, même tardive. Le fait que les observateurs anticipent un duel entre les deux hommes confirme que le scrutin n’est plus considéré comme une simple formalité.
Un climat à surveiller jusqu’au bout
Les accusations d’enlèvements formulées par l’opposition dans les dernières heures de campagne créent une zone d’incertitude. Même si elles restent à vérifier, elles ont le pouvoir d’influencer la perception du processus. Dans une démocratie, la confiance est un capital fragile. Chaque incident, réel ou allégué, peut l’éroder.
Le chef de la police a tenté de rassurer en évoquant une campagne globalement pacifique. Cet effort de communication vise à apaiser les esprits. Il reste à voir si les jours qui suivront le vote confirmeront cette lecture ou si de nouveaux éléments viendront complexifier le tableau.
La Zambie se trouve à un carrefour. Le pays a surmonté une crise de la dette majeure. Il dispose de ressources stratégiques. Il a engagé des réformes sociales visibles, comme l’éducation gratuite. Pourtant, le chômage et le coût de la vie continuent de peser. Le scrutin de jeudi offrira aux citoyens l’occasion de dire où ils placent désormais leurs priorités.
Ce que révèle cette campagne
Au-delà des personnalités en lice, cette campagne a mis en lumière plusieurs réalités. D’abord, la capacité de mobilisation du président sortant reste impressionnante. Ensuite, l’émergence d’un challenger relativement tardif a prouvé qu’un espace politique existait encore pour l’opposition. Enfin, les questions sociales – emploi, pouvoir d’achat, éducation – dominent largement les préoccupations des électeurs.
Le meeting de mardi à Lusaka a servi de catalyseur. Il a permis au président de projeter une image de force et de popularité. Il a aussi donné l’occasion à des citoyens ordinaires d’exprimer leurs attentes de manière visible. Ces moments de parole populaire sont précieux. Ils rappellent que la politique ne se résume pas aux stratégies des états-majors.
Dans les heures qui restent avant l’ouverture des bureaux de vote, les deux camps vont continuer à tenter d’influencer les indécis. Le message du président sur le risque de retour des « pangas » et celui de son rival sur la peur et les intimidations constitueront sans doute les derniers arguments massifs. Les Zambiens trancheront ensuite, dans le secret de l’isoloir.
Le pays d’Afrique australe, riche de ses 22 millions d’habitants et de ses réserves de cuivre, s’apprête à écrire une nouvelle page de son histoire politique. Que le président sortant soit reconduit ou que le challenger surprenne, le scrutin de jeudi marquera un tournant. Les attentes sont élevées. Les défis, eux, restent immenses. Entre croissance annoncée et réalités quotidiennes, entre stabilité revendiquée et accusations d’intimidation, la Zambie avance vers un rendez-vous démocratique dont l’issue reste, jusqu’au bout, ouverte.
Dans les rues de Lusaka, la couleur rouge a dominé mardi. Demain, ce sera au tour des bulletins de vote de parler. Et derrière chaque bulletin, se trouveront les espoirs, les frustrations et les calculs de millions de citoyens qui, comme Hilda Munthali ou Anna Chewa, cherchent simplement à voir leur vie s’améliorer. C’est cette réalité humaine, plus que les discours et les meetings, qui donnera finalement son sens au scrutin.









