Imaginez un coffre-fort numérique qui affiche déjà 34,6 milliards de dollars d’actifs du monde réel, puis découvrez que seulement 3,79 milliards circulent vraiment dans les protocoles. Le reste, soit environ 89 %, reste là, visible, coté, parfois même rémunéré, mais sans servir de levier, de garantie ou de moteur de crédit. Ce n’est pas un simple détail statistique. C’est le symptôme d’un marché qui a appris à tokeniser plus vite qu’à utiliser.
Le paradoxe d’un marché riche et presque immobile
La tokenisation des actifs réels a longtemps été vendue comme le pont naturel entre la finance traditionnelle et la finance décentralisée. On devait voir des titres, des fonds, des créances et des obligations circuler aussi facilement qu’un jeton crypto. Or les données disponibles montrent autre chose. Une part massive de la valeur émise n’entre jamais dans les pools de prêt, les marchés monétaires onchain ou les mécanismes de collatéral.
Ce décalage n’est pas forcément un échec. Il peut aussi révéler que certains produits n’ont jamais été conçus pour circuler. Un fonds monétaire acheté pour placer du cash n’a pas besoin d’être emprunté. Un titre détenu pour son rendement n’a pas à alimenter un protocole. Le vrai problème commence lorsque l’actif a été créé pour servir de garantie et qu’il reste plat après le lancement.
Chiffre clé
89 % de la valeur tokenisée resterait hors des protocoles, pour un marché de 34,6 milliards de dollars.
Ce que les taux d’utilisation révèlent vraiment
Les mesures d’utilisation ne disent pas toutes la même chose. Certaines enveloppes institutionnelles affichent des taux inférieurs à 1 %. D’autres, pensées dès l’origine comme collatéral, dépassent 97 %. Cette opposition n’est pas un hasard. Elle décrit deux philosophies de produit.
D’un côté, des fonds qui donnent une exposition à un rendement relativement stable. De l’autre, des wrappers conçus pour être déposés, empruntés, recyclés. Juger les deux avec le même thermomètre revient à comparer un compte de trésorerie et une ligne de crédit. Les deux existent. Ils ne remplissent pas la même fonction.
Une faible utilisation est un signe de faible utilité lorsque le produit a été construit et tarifé pour être emprunté, puis reste inerte après le lancement. Un fonds sous-jacent détenu pour le rendement et remboursé à temps fait son travail, même à utilisation nulle.
Cette distinction change toute la lecture du marché. Elle oblige à regarder d’abord l’intention de l’émetteur, ensuite le comportement des détenteurs. Un jeton peut rester hors protocole et pourtant servir déjà de réserve de liquidité, de marge auprès d’une plateforme centralisée, ou de simple instrument de gestion de trésorerie.
Deux niveaux d’analyse plutôt qu’un seul indicateur
Artem Tolkachev, responsable RWA chez Falcon Finance, insiste sur une grille à deux étages. Au niveau de l’actif, on observe la vitesse de rachat, l’identité de celui qui honore ce rachat, la stabilité du rendement et les pertes possibles après un défaut. Au niveau de l’usage, on demande si le jeton est simplement détenu, déposé en marge, ou fourni à un protocole.
Chaque trajet porte des conditions et des risques différents. Un actif confié à un dépositaire peut remplir une fonction économique réelle sans jamais apparaître dans les tableaux d’utilisation onchain. Les fonds monétaires, par exemple, sont souvent achetés comme outils de cash management. Ils n’ont pas à tourner dans un pool de prêt pour justifier leur existence.
Les enveloppes pensées pour la DeFi demandent un autre test. Si leur raison d’être est de soutenir l’emprunt ou une activité onchain, un taux d’utilisation très bas après le lancement signale une adoption faible. Le marché ne manque pas d’émissions. Il manque parfois de destinations utiles.
Des géants presque immobiles, des produits collatéraux saturés
Les écarts concrets sont frappants. BUIDL afficherait une utilisation de 0,64 %. BENJI serait à 0 %. USYC autour de 0,52 %. Ces produits offrent pourtant une exposition à des actifs générateurs de rendement. Seulement, une faible part de leur encours entre dans les protocoles suivis par les tableaux d’utilisation.
À l’inverse, JAAA, le fonds de CLO noté AAA tokenisé via Centrifuge, monterait à 97,97 % d’utilisation. reUSD atteindrait 97,87 %. SyrupUSDT se situerait à 88,84 %. Ces chiffres racontent une demande concentrée autour d’actifs dont le rôle a été clairement défini : servir de garantie.
| Produit | Profil | Utilisation observée |
|---|---|---|
| BUIDL | Fonds institutionnel de rendement | 0,64 % |
| BENJI | Exposition fonds monétaire | 0 % |
| USYC | Produit de trésorerie tokenisé | 0,52 % |
| JAAA | CLO AAA pensé comme collatéral | 97,97 % |
| reUSD | Actif conçu pour l’usage DeFi | 97,87 % |
| SyrupUSDT | Produit orienté collatéral | 88,84 % |
Le tableau ne dit pas que les fonds à faible rotation sont inutiles. Il dit qu’ils n’alimentent pas encore la machine de crédit onchain. La tokenisation a créé de la représentation. Elle n’a pas automatiquement créé de la vélocité.
Quand le réseau grandit plus vite que les pools
Le même écart apparaît à l’échelle d’un réseau. Un rapport d’août indiquait que le marché RWA de Stellar était passé d’environ 785 millions de dollars en janvier à plus de 3 milliards en juillet. Dans le même temps, les pools compatibles RWA de son protocole de prêt Blend détenaient un peu plus de 2 millions. L’émission explose. L’usage local reste minuscule.
Une partie de l’explication tient au prix. Les bons du Trésor américain, les fonds monétaires et le crédit d’entreprise ne produisent pas un cours continu comme le bitcoin ou l’ether. Quand les marchés sous-jacents ferment, les protocoles de prêt se retrouvent avec des valorisations figées. Prêter contre un prix qui ne bouge plus pendant la nuit n’est pas anodin.
C’est là que le récit marketing se heurte à l’horloge. Un jeton peut circuler à toute heure. L’actif qu’il représente, lui, continue de vivre selon les horaires de la finance traditionnelle. Cette asynchronie n’est pas un détail technique. Elle conditionne le risque de liquidation.
Cinq tests avant d’accepter un collatéral réel
Avant d’accepter des actifs comme JAAA, le fonds Trésor JTRSY ou des CETES mexicains tokenisés, Falcon décrit un processus d’underwriting orienté vers deux questions. À quelle vitesse le protocole peut-il transformer une garantie saisie en cash ? Quelle valeur peut-il récupérer dans un scénario de stress ?
Le premier test porte sur le droit du détenteur. Le jeton donne-t-il une créance perfectionnée sur des actifs isolés dans une structure à l’abri de la faillite, ou seulement une promesse non garantie de l’émetteur ? Que se passe-t-il si cet émetteur disparaît ? Sans réponse claire, l’actif n’est pas une garantie. C’est une espérance.
Le deuxième test concerne les conditions de rachat. Certains fonds monétaires tokenisés peuvent être convertis directement en stablecoin onchain. D’autres s’appuient sur des facilités de liquidité qui rachètent les parts à la valeur liquidative. D’autres encore dépendent de l’émetteur et du calendrier inscrit dans les documents du fonds.
Nous lisons les documents, pas le support de présentation. Un actif de collatéral que l’on ne peut pas quitter en période de stress n’est pas un collatéral.
Le troisième test examine la liquidité secondaire. Existe-t-il un autre acheteur, ou le rachat est-il la seule sortie ? Un marché secondaire trop mince ralentit une liquidation et peut forcer le protocole à accepter un prix dégradé au moment où il a le plus besoin de clôturer une position.
Le quatrième test porte sur le flux de prix. Comment l’actif est-il valorisé ? Les données résistent-elles à la manipulation lorsque le marché sous-jacent est fermé ? Un oracle fragile transforme un week-end calme en zone grise. Le cinquième test clôt la revue par la qualité de crédit : notations, duration, exposition à l’émetteur, concentration du portefeuille.
Falcon classe JAAA comme une exposition à des CLO notés AAA, JTRSY comme de la dette publique américaine de court terme, et les CETES comme des billets souverains mexicains de courte maturité. Le protocole a déjà accepté JAAA et JTRSY comme collatéral et intégré séparément des billets mexicains tokenisés. La règle affichée est nette : si l’une des cinq jambes cède, l’actif ne devient pas garantie, quel que soit le rendement.
Des marchés fermés, des prêts qui ne dorment jamais
Les prêts DeFi tournent en continu. Les titres derrière beaucoup de jetons RWA, eux, s’échangent pendant des plages limitées. Les facteurs de collatéral doivent donc intégrer la volatilité de prix, le temps nécessaire pour vendre, et la période pendant laquelle le protocole ne peut ni transacter ni obtenir une valorisation fraîche.
Le crédit structuré et certains billets souverains hors États-Unis ne se négocient pas forcément la nuit ou le week-end. Un emprunteur peut pourtant s’approcher d’un seuil de liquidation pendant cette fenêtre. Le protocole se retrouve alors avec une garantie qu’il ne peut pas vendre immédiatement. Ce n’est plus un problème de rendement. C’est un problème d’horloge.
Pour absorber ce décalage, Falcon applique des décotes plus larges lorsque le marché sous-jacent ferme longtemps ou lorsque la liquidité secondaire est faible. Les seuils de liquidation intègrent un coussin pour les périodes non négociables. Le processus de pricing peut retenir ou minorer une valorisation périmée plutôt que de s’accrocher à une transaction hors heures trop mince.
Les nouvelles du week-end ajoutent un autre risque. L’actif de crédit ou souverain peut rouvrir à un autre prix. D’où un matelas supplémentaire et un dimensionnement de la capacité d’emprunt selon ce que le protocole pourrait réellement liquider pendant la fenêtre la plus difficile, et non selon la valeur faciale.
Le sujet concerne directement les Treasuries tokenisés et les fonds qui détiennent de la dette publique américaine. Le jeton peut bouger à toute heure. Les prix fiables et l’accès au marché sous-jacent restent tributaires des systèmes traditionnels de négociation, de règlement et de rachat. Mettre un actif onchain ne change pas sa nature juridique. Les détenteurs dépendent encore des structures de fonds, des dépositaires, des restrictions de transfert et du droit qui gouverne la créance.
Pourquoi si peu de protocoles acceptent ce collatéral
Peu de protocoles DeFi acceptent le crédit structuré ou la dette souveraine comme garantie, parce que la revue exige une expertise juridique, crédit et opérationnelle. La plupart des marchés de prêt ont été bâtis pour lister des jetons crypto liquides, dotés d’un prix d’échange continu. Ce modèle ne couvre ni les documents de fonds, ni les créances en cas de faillite, ni les rachats gérés par l’émetteur.
L’underwriting impose aussi d’inventer des procédures de liquidation pour des actifs dont le marché peut être fermé au moment où le prêt devient sous-collatéralisé. Une grande partie de ce travail est spécifique à chaque produit. Elle ne se laisse pas entièrement automatiser. Résultat : la capacité se concentre sur un petit nombre de lieux capables de mener ces revues.
Les pools qui acceptent des actifs pensés pour le collatéral peuvent donc se remplir vite, pendant que des fonds tokenisés beaucoup plus gros restent hors des marchés de prêt. L’exemple de Centrifuge est parlant. En août 2025, sa valeur totale verrouillée a dépassé 1,1 milliard de dollars, portée par plus de 653 millions en JAAA et plus de 392 millions dans son fonds Trésor tokenisé. À l’époque, JAAA s’adressait à des investisseurs professionnels hors États-Unis, avec un ticket minimum de 500 000 dollars.
Élargir cette capacité demanderait des standards communs sur les droits juridiques attachés aux jetons RWA et sur le processus de rachat. Il faudrait aussi des flux de prix fiables pour des actifs aux horaires fermés, ainsi que des divulgations précises sur la composition des portefeuilles, l’exposition aux émetteurs et les concentrations.
Ce que l’inactivité ne dit pas
Il serait tentant de conclure que la tokenisation a échoué. Ce serait trop simple. Une part de l’inactivité est volontaire. Les investisseurs institutionnels n’achètent pas toujours un jeton pour le faire voyager. Ils l’achètent pour une exposition, une conservation, une gestion de trésorerie, parfois pour un reporting plus clair.
Le danger commence ailleurs. Il commence lorsque le discours public promet une DeFi alimentée par des milliards d’actifs réels, alors que ces milliards restent assis. Il commence aussi lorsque des produits présentés comme collatéral n’offrent ni sortie rapide, ni prix robuste, ni créance solide. Dans ce cas, l’inactivité n’est plus un choix de gestion. C’est un rejet du marché.
Entre ces deux lectures, le travail d’analyse consiste à séparer les fonds qui font leur métier en silence et les wrappers qui n’ont pas trouvé preneur. Le premier groupe n’a pas besoin d’être forcé dans un pool. Le second a besoin d’être interrogé sans complaisance.
Liquidité, droit et confiance : le vrai goulot
La tokenisation a résolu une partie du problème de représentation. Elle n’a pas encore résolu le problème de sortie. Un jeton que l’on ne peut céder que selon le calendrier d’un fonds, via un émetteur unique, dans un marché secondaire étroit, n’est pas interchangeable avec un actif crypto coté 24 heures sur 24.
Le droit pèse autant que le code. Une créance imparfaite, une structure qui n’est pas isolée de la faillite, une restriction de transfert mal expliquée : tout cela réduit la valeur d’usage. Les protocoles qui prêtent contre ces jetons n’achètent pas seulement un rendement. Ils achètent un récit juridique. S’il se déchire, le rendement ne sert plus à grand-chose.
La confiance se construit donc moins par le volume émis que par la qualité des documents, la clarté des rachats et la discipline des oracles. C’est moins spectaculaire qu’une levée de fonds. C’est plus décisif pour transformer un encours immobile en collatéral vivant.
Une concentration qui ressemble à un goulot d’étranglement
Quand peu de lieux savent underwriter, la demande se rue vers les mêmes produits. Les taux d’utilisation proches de 100 % ne sont pas seulement un succès. Ils peuvent aussi signaler un marché trop étroit. Trop d’appétit pour trop peu d’actifs acceptés. Trop peu de revues capables d’ouvrir d’autres portes.
Cette concentration a un avantage : elle force la rigueur. Elle a un coût : elle laisse de côté une masse d’encours qui pourrait, un jour, servir. Tant que les standards juridiques et de pricing resteront artisanaux, le marché restera dual. D’un côté, des fonds immenses et peu utilisés. De l’autre, quelques collatéraux saturés.
Pour sortir de ce schéma, il ne suffit pas d’émettre davantage. Il faut rendre comparables les droits des détenteurs, documenter les sorties, publier les concentrations, et admettre que certains actifs ne devraient jamais servir de garantie. La maturité d’un marché se mesure aussi à ce qu’il refuse.
Ce que les investisseurs et les protocoles devraient retenir
Pour un détenteur, la première question n’est pas « mon actif est-il onchain ? ». C’est « que puis-je en faire demain matin, et surtout un dimanche soir ? ». Si la réponse dépend d’un rachat lent, d’un intermédiaire unique ou d’un marché fermé, l’utilité reste partielle. Le rendement peut être réel. La flexibilité, elle, est conditionnelle.
Pour un protocole, la tentation du volume est forte. Lister un gros fonds institutionnel donne une vitrine. Cela ne donne pas automatiquement un collatéral sûr. Mieux vaut un actif plus petit, bien documenté, rachetable, correctement valorisé, qu’une enveloppe prestigieuse impossible à sortir sous stress.
Pour le marché dans son ensemble, le chiffre de 89 % d’inactivité n’est pas une condamnation. C’est un miroir. Il montre que la tokenisation a précédé l’infrastructure d’usage. Les prochaines étapes seront moins glamour : clauses, oracles, horaires, liquidations, standards. Sans cela, le pont entre la finance traditionnelle et la DeFi restera une passerelle à sens unique.
Vers des standards plutôt que vers plus d’émissions
Les appels à des standards communs ne sont pas un vœu pieux. Ils concernent le droit attaché au jeton, le mécanisme de rachat, la qualité du flux de prix et la transparence du portefeuille. Sans ces quatre piliers, chaque nouvel actif reste un cas particulier. Chaque revue reste artisanale. Chaque pool reste prudent.
Des divulgations plus fines sur la composition, l’émetteur et la concentration permettraient aussi de comparer vraiment les produits. Aujourd’hui, trop d’enveloppes se ressemblent dans les présentations et divergent dans les documents. Or ce sont les documents, pas les slides, qui décident si un actif peut servir de garantie.
Le marché n’a pas besoin d’un nouveau slogan. Il a besoin d’une grammaire partagée. Tant que chaque protocole invente sa propre langue pour lire un fonds tokenisé, l’usage restera local, lent et concentré. L’inactivité de 89 % n’est alors plus un mystère. C’est le prix d’un vocabulaire encore incomplet.
Une leçon plus large pour la finance onchain
La DeFi a grandi en prêtant contre des actifs qui se prêtent bien au temps réel : prix continu, liquidité visible, sortie possible à toute heure. Les actifs réels tokenisés demandent un autre métier. Ils importent l’horloge, le droit et les frictions du monde traditionnel. Ignorer cette importation, c’est coller un rendement attractif sur un risque mal cadré.
Le succès de quelques produits à très haute utilisation prouve qu’une demande existe. Le calme des grands fonds institutionnels prouve qu’une autre demande existe aussi, plus conservatrice, plus statique. Les deux peuvent cohabiter. Elles ne doivent simplement pas être confondues.
Au fond, le marché des RWA tokenisés n’est pas trop petit. Il est mal lu. On compte ce qui a été émis. On célèbre ce qui est onchain. On oublie trop souvent de demander à quoi cela sert, pour qui, à quelle heure, et selon quel droit. Tant que cette question restera secondaire, une large part de la valeur restera belle, visible… et immobile.
Le prochain chapitre ne se jouera donc pas seulement dans les volumes. Il se jouera dans la capacité à transformer un titre tokenisé en instrument vraiment utilisable, sans magie ni raccourci. Les 34,6 milliards sont déjà là. Le travail consiste désormais à décider lesquels méritent de bouger, lesquels doivent rester des outils de trésorerie, et lesquels n’auraient jamais dû prétendre au rôle de collatéral.









