Sur les eaux calmes du lac Togo, une pirogue avance sans précipitation. À son bord, le tam-tam mystique appelé Aklima n’est pas un simple instrument. Il voyage vers une forêt sacrée. Quand il résonnera, il donnera le signal d’une étape majeure dans la vie du peuple Guin : la sortie de la 363e pierre sacrée. Cette scène, à la fois intime et collective, ouvre une année que des centaines de regards attendent déjà de déchiffrer.
Une pierre attendue comme un calendrier vivant
Chaque année, les Guins d’Aného observent avec une attention particulière la sortie de cette pierre. Aného est la deuxième ville du Togo, située à cinquante kilomètres à l’est de Lomé, la capitale. La couleur de la pierre, différente d’une année à l’autre, est lue comme un signe de ce que réservent les douze mois à venir. Rien n’est traité à la légère. Le geste, le lieu, la teinte, les chants : tout s’enchaîne selon un ordre connu des initiés.
Les Guins sont un peuple de pêcheurs du sud du Togo. Ils sont venus de l’actuel Ghana voisin vers le XVIIe siècle. Cette origine n’est pas un détail de manuel. Elle explique pourquoi la cérémonie relie l’eau, la forêt, la parole et le rythme. Sur le lac, la pirogue n’illustre pas seulement un décor. Elle rappelle un métier, une mémoire et un chemin.
À retenir. La pierre sacrée, nommée Ekpessosso, sort devant la foule à Glidji-Kpodji. Sa couleur oriente la lecture de l’année qui s’ouvre chez les Guins.
Ce que disent les couleurs, selon le garant de la forêt
Wlomo Nomo Combietey VIII Nii Labité, garant de la forêt sacrée, décrit un langage visuel précis. La pierre peut prendre plusieurs couleurs. Le blanc est symbole de paix et de prospérité. Le bleu ciel est signe d’une abondance des cultures vivrières. Le rouge est annonciateur d’une année de famine, de guerre et d’accidents. La pierre peut aussi être multicolore, signe de maladies ou d’une grande épidémie.
Ces correspondances ne sont pas présentées comme un jeu d’interprétation libre. Elles s’inscrivent dans une tradition instaurée en 1663 par les premiers habitants de la ville, venus du Ghana voisin. Depuis cette date, le rite marque le début de la nouvelle année chez les Guins. La pierre n’est donc pas seulement un objet exposé. Elle est un seuil.
La pierre peut prendre plusieurs couleurs : blanche, symbole de paix et de prospérité, bleu ciel, signe d’une abondance des cultures vivrières, ou rouge, annonciatrice d’une année de famine, de guerre et d’accidents. Elle peut être aussi multicolore, signe de maladies ou d’une grande épidémie.
Wlomo Nomo Combietey VIII Nii Labité, garant de la forêt sacrée
Le public qui écoute ces mots n’attend pas une leçon abstraite. Il attend une couleur. Cette année, après l’attente, après les chants, après l’irruption des initiés, la réponse est apparue nette : la pierre est blanche.
Glidji-Kpodji, place d’un rendez-vous collectif
Encore cette année, plusieurs centaines de personnes se sont retrouvées sur la place de Glidji-Kpodji pour assister à la sortie de la pierre sacrée. La plupart étaient des prêtres et des prêtresses vaudou. Le rassemblement n’avait rien d’un spectacle improvisé. Les habits, les colliers, les voix et les pas suivaient une discipline visible.
Les adeptes du vaudou étaient vêtus de pagnes blancs et parés de plusieurs colliers de perles. Ils ont chanté et dansé pendant des heures. Certains sont allés jusqu’à la transe. L’effervescence n’effaçait pas l’ordre. Elle le rendait plus intense. Au milieu de cette foule, jeudi, un groupe d’initiés de la forêt sacrée a soudain fait irruption avec la pierre.
De forme ovale, la pierre était tenue dans les mains d’un prêtre vaudou. Autour de lui, la foule scandait Hélu-lo, hélu-lo. En langue mina, la formule signifie « Malheur aux mauvais esprits ». Le cri n’était pas un simple refrain. Il accompagnait l’apparition de l’objet attendu et fermait, le temps d’un instant, l’espace entre ceux qui portent la pierre et ceux qui la regardent.
Le message du prêtre depuis la tribune
Le prêtre vaudou messager a parlé depuis une petite tribune. Il s’est exprimé en mina. La pierre, de couleur blanche, a-t-il lancé, annonce une année de pureté, de paix et de prospérité. La phrase a rejoint ce que le garant de la forêt sacrée décrit du blanc. Paix. Prospérité. Et, dans la formulation du messager, pureté.
La pierre, de couleur blanche, annonce une année de pureté, de paix et de prospérité.
Le prêtre vaudou messager, s’exprimant en mina
Sur la place, le soulagement s’est dit à voix haute. Pierrette Ahouéfa, une prêtresse parée de perles multicolores, a affirmé que les divinités avaient écouté les prières. Jeanne Sika, une autre prêtresse vaudou, a rappelé le calendrier des préparatifs. Les rituels ont démarré début juin dans tous les couvents et la forêt sacrée. Toutes les étapes, a-t-elle expliqué, sont respectées à la lettre.
Les divinités ont écouté nos prières.
Pierrette Ahouéfa, prêtresse vaudou
Les rituels ont démarré début juin dans tous les couvents et la forêt sacrée. Toutes les étapes sont respectées à la lettre.
Jeanne Sika, prêtresse vaudou
Le lac, la pirogue et le tam-tam Aklima
Avant la place, il y a l’eau. Avant la pierre, il y a le rythme. La pirogue qui avance sur le lac Togo conduit Aklima vers la forêt sacrée. Le tam-tam n’annonce pas n’importe quel moment. Il donne le signal d’une étape majeure. Sans ce passage, la sortie de la 363e pierre n’aurait pas le même seuil.
Le mouvement de la pirogue est décrit comme lent. Cette lenteur compte. Elle sépare le quotidien de la cérémonie. Elle laisse au regard le temps de suivre l’objet sonore d’une rive à l’autre de la mémoire. Chez un peuple de pêcheurs, l’eau n’est pas un fond de carte. Elle est un chemin habituel devenu, ce jour-là, un chemin rituel.
Quand le tam-tam atteindra la forêt et qu’il résonnera, le signal sera donné. La forêt n’est pas un décor secondaire. Elle a un garant. Elle a des initiés. Elle a des étapes. Jeanne Sika le dit clairement : les rituels y ont commencé dès le début du mois de juin, comme dans tous les couvents.
Aného, ville d’attente et de mémoire
Aného n’apparaît pas ici comme une simple indication géographique. C’est dans cette ville que les Guins attendent la pierre. Cinquante kilomètres à l’est de Lomé, la deuxième ville du pays devient, le temps de la cérémonie, le centre d’une année qui commence autrement. Le calendrier civil n’efface pas ce commencement-là.
La tradition remonte à 1663. Elle a été instaurée par les premiers habitants venus du Ghana voisin. Le XVIIe siècle n’est pas évoqué pour orner le récit. Il fixe l’origine d’un geste encore pratiqué. Venir de l’ouest, s’installer au sud du Togo, vivre de la pêche, puis relier chaque année une pierre, une forêt, une place et une couleur : telle est la ligne que le rite continue de tracer.
Sur la place de Glidji-Kpodji, cette ligne devient visible. Les pagnes blancs répondent déjà, par le tissu, à la couleur finalement révélée. Les colliers de perles multiplient les points lumineux autour des cous et des poitrines. Les voix tiennent la durée. Les danses occupent les heures. La transe, pour certains, marque le moment où le corps cesse d’être seulement spectateur.
Pourquoi le blanc a été accueilli comme un soulagement
Le vocabulaire des couleurs laisse peu de place au hasard. Le blanc parle de paix et de prospérité. Le messager y ajoute la pureté. Face à d’autres possibilités clairement nommées — famine, guerre, accidents, maladies, épidémie — la teinte de cette année ferme une inquiétude avant même que les mois ne se déroulent.
Pierrette Ahouéfa le dit à sa manière : les divinités ont écouté les prières. La phrase vient après des semaines de rituels. Elle vient après le début juin. Elle vient après le respect « à la lettre » des étapes, selon Jeanne Sika. Le soulagement n’est donc pas seulement lié à une surprise visuelle. Il est lié à une attente travaillée.
Paix, prospérité, pureté
Abondance des cultures vivrières
Famine, guerre, accidents
Maladies ou grande épidémie
Ce tableau ne remplace pas la parole des gardiens. Il aide seulement à garder en tête ce que Wlomo Nomo Combietey VIII Nii Labité énumère. Chaque teinte ouvre un horizon différent. Cette année, l’horizon ouvert est celui du blanc.
La foule, les initiés, l’irruption
Le récit de la cérémonie insiste sur un contraste. D’un côté, des heures de chants et de danses. De l’autre, une irruption soudaine. Un groupe d’initiés de la forêt sacrée apparaît avec la pierre. Le mot « soudain » compte autant que le mot « initiés ». L’attente a été longue. L’arrivée, elle, tranche.
La pierre ovale ne circule pas seule. Elle est tenue. Le prêtre qui la porte est encadré par une foule qui scande la formule en mina. Hélu-lo, hélu-lo. Malheur aux mauvais esprits. Le chant collectif entoure l’objet. Il le protège par la voix autant que les bras le portent par le geste.
Plusieurs centaines de personnes assistent à cette sortie. Le chiffre n’est pas anodin. Il dit qu’Ekpessosso n’appartient pas à un cercle invisible. Les prêtres et prêtresses vaudou sont majoritaires dans l’assemblée décrite, mais la place reste un lieu d’apparition publique. La pierre sort. Elle se montre. Elle se lit.
Des préparatifs commencés dès le mois de juin
Jeanne Sika situe le début des rituels au commencement de juin. Le lieu n’est pas unique. Tous les couvents sont concernés, ainsi que la forêt sacrée. La précision « à la lettre » insiste sur une fidélité de méthode. On ne saute pas une étape. On ne déplace pas un geste. On ne change pas l’ordre pour aller plus vite.
Cette durée — de juin jusqu’à la sortie — donne à la cérémonie de jeudi une profondeur de calendrier. Ce que la foule voit en un après-midi a d’abord été préparé hors de la place. La forêt a travaillé. Les couvents ont travaillé. Puis le lac a porté le tam-tam. Puis la place a reçu la pierre.
Le garant de la forêt sacrée, Wlomo Nomo Combietey VIII Nii Labité, incarne cette continuité. Son rôle n’est pas seulement d’expliquer les couleurs. Il est de répondre d’un lieu. La forêt n’est pas un arrière-plan. Elle est un espace dont on se porte garant, un espace d’où les initiés peuvent surgir avec l’objet attendu.
Le vaudou visible par le pagne, la perle et la voix
Les adeptes du vaudou sont décrits par ce qu’ils portent et par ce qu’ils font. Pagnes blancs. Plusieurs colliers de perles. Chants. Danses. Transe parfois. Pierrette Ahouéfa est elle-même parée de perles multicolores. Le détail vestimentaire n’est pas décoratif. Il dit une appartenance et une préparation du corps à la cérémonie.
Le blanc des pagnes rencontre le blanc de la pierre. La rencontre n’est pas expliquée comme un calcul. Elle s’offre au regard. Dans une année où la pierre aurait pu être rouge ou multicolore, le tissu clair de l’assemblée aurait dialogué autrement avec l’objet. Cette année, les deux blancs se répondent.
La langue mina porte une part du rite. Le messager parle en mina. La foule scande en mina. La traduction donnée de Hélu-lo, hélu-lo permet de comprendre le sens sans remplacer la formule. Les mots restent d’abord ceux de la place. Ensuite seulement vient leur équivalent.
Une nouvelle année qui ne commence pas comme les autres
Chez les Guins, cette tradition marque le début de la nouvelle année. Le fait mérite d’être relu lentement. L’année ne s’ouvre pas seulement par une date écrite. Elle s’ouvre par une sortie. Elle s’ouvre par une couleur. Elle s’ouvre par un tam-tam qui précède, par une forêt qui prépare, par une place qui accueille.
La 363e pierre inscrit le geste dans une série. Le numéro dit la répétition. Il dit aussi que chaque occurrence reste unique, puisque la couleur change. On ne sort pas « la » pierre comme on ressortirait toujours le même signe. On sort cette pierre-ci, cette année-ci, cette teinte-ci.
Le blanc de cette édition oriente déjà les paroles entendues sur place. Pureté. Paix. Prospérité. Prières entendues. Étapes respectées. Le vocabulaire des participants s’aligne sur la teinte révélée. Il ne la discute pas. Il l’accueille.
Ce que le rite relie : eau, forêt, place, pierre
Quatre lieux tiennent le récit. Le lac Togo, où la pirogue avance. La forêt sacrée, où le tam-tam doit résonner et d’où les initiés viennent. La place de Glidji-Kpodji, où la foule attend. Et, au centre de tout cela, la pierre ovale tenue à hauteur d’homme.
Relier ces quatre points évite de réduire la cérémonie à une image isolée. Sans le lac, le voyage d’Aklima disparaît. Sans la forêt, le signal et les initiés n’ont plus d’origine. Sans la place, la lecture publique s’efface. Sans la pierre, le reste n’aurait plus d’objet.
Le peuple Guin, pêcheurs du sud du Togo, habite déjà le premier de ces lieux par son métier. Venir du Ghana au XVIIe siècle, s’installer, pêcher, puis instituer en 1663 un commencement d’année autour d’une pierre : le récit tient dans cette continuité. Il n’a pas besoin d’être chargé d’autres histoires pour rester dense.
Lire une année sans la forcer
Le garant de la forêt donne des équivalences nettes. Il ne les présente pas comme des hypothèses flottantes. Blanc, paix et prospérité. Bleu ciel, cultures vivrières abondantes. Rouge, famine, guerre, accidents. Multicolore, maladies ou grande épidémie. Le système est ferme. La lecture de l’année s’appuie sur lui.
Cette année, le messager a donc pu dire le blanc sans détour. Une année de pureté, de paix et de prospérité. La phrase, lancée depuis la petite tribune, a le ton d’une proclamation. Elle ne discute pas la pierre. Elle la traduit.
Autour de la tribune, la foule a déjà chanté des heures. Elle a déjà dansé. Certains ont déjà atteint la transe. Quand la pierre arrive, le corps collectif n’est plus au début de sa journée. Il est au point où l’attente peut se résoudre. Le blanc résout.
Paroles de prêtresses, paroles d’un peuple
Deux voix de prêtresses ferment le cercle des témoignages rapportés. Pierrette Ahouéfa parle des divinités et des prières. Jeanne Sika parle des couvents, de la forêt, de juin et de la lettre des étapes. L’une insiste sur l’écoute. L’autre insiste sur la méthode. Les deux paroles se complètent sans se répéter vraiment.
Entre elles, le messager tient l’annonce publique. Au-dessus du lieu, le garant tient l’explication des couleurs. Ensemble, ces voix donnent à Ekpessosso une grammaire complète : préparer, porter, montrer, nommer, interpréter.
Le peuple Guin d’Aného n’apparaît pas seulement comme un public. Il apparaît comme le sujet de l’année qui s’ouvre. C’est sa nouvelle année. C’est sa pierre. C’est sa place. C’est sa langue, quand la foule scande en mina. C’est son histoire, quand 1663 et le Ghana voisin sont rappelés.
Une cérémonie d’actualité parce qu’elle recommence
Pourquoi cette sortie compte-t-elle encore ? Parce qu’elle a lieu encore cette année. Parce que des centaines de personnes s’y retrouvent. Parce que la 363e occurrence n’a pas épuisé le geste. Parce que la couleur, une fois de plus, n’était pas connue d’avance par la foule rassemblée.
L’actualité, ici, n’est pas un incident. C’est un rendez-vous tenu. Jeudi, la pierre est sortie. Elle était blanche. Le tam-tam avait son rôle. La forêt avait le sien. La place a reçu ce qu’elle attendait. Les prières, selon une prêtresse, ont été entendues.
Il reste maintenant les douze mois dont la couleur est censée parler. Le rite ne décrit pas ces mois un par un. Il donne un signe. Le blanc est ce signe. Paix. Prospérité. Pureté. Voilà ce qui a été proclamé à Glidji-Kpodji, au cœur de la vie du peuple Guin, après le passage de la pirogue sur le lac Togo et le voyage d’Aklima vers la forêt sacrée.
Le détail qui reste dans l’œil
Si l’on ne devait garder qu’une image, ce serait peut-être celle-ci : une pierre ovale, blanche, tenue à deux mains, entourée de pagnes clairs, de colliers, d’un chant en mina et d’une tribune d’où part l’annonce. Derrière l’image, une forêt. Devant l’image, une place. À côté, un lac et une pirogue.
Le reste appartient déjà à l’année qui commence. Les Guins d’Aného ont vu la couleur. Ils ont entendu le messager. Ils ont scandé contre les mauvais esprits. Ils ont dansé jusqu’à l’effervescence, parfois jusqu’à la transe. Puis la pierre blanche a occupé le centre, comme elle le fait chaque année, et pourtant jamais de la même manière.
C’est ainsi que, sur les eaux du lac Togo et sur la terre de Glidji-Kpodji, la 363e pierre sacrée a ouvert son temps. Un temps lu d’avance comme un temps de paix. Un temps nommé dès le premier jour rituel de l’année Guin.









