La mer Rouge s’étend tranquillement devant Mokha, et pourtant le calme n’existe plus vraiment. Anwar, père de deux enfants, avait cru trouver ici un abri après avoir quitté Hodeida. La semaine dernière, les explosions sont revenues. Les tirs ont frappé le port. Ses enfants ont entendu le bruit. Lui aussi. Et la question qui le ronge depuis ce jour ne le lâche plus : est-ce que la vie peut encore être autre chose qu’une suite de paniques et de fuites ?
Quand le calme relatif s’effondre
Pendant plusieurs années, une relative accalmie avait laissé croire que le pire était derrière. La trêve de 2022 avait suspendu les combats les plus intenses. Les familles avaient recommencé à imaginer un avenir un peu plus stable. Puis, le mois dernier, tout a basculé. Des frappes attribuées à l’Arabie saoudite ont touché l’aéroport de Sanaa, contrôlé par les Houthis. Un avion iranien transportant une délégation rebelle y avait atterri sans l’autorisation du royaume, qui contrôle l’espace aérien yéménite. La rupture était consommée.
Depuis, les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, multiplient les attaques contre des zones tenues par le gouvernement allié à Riyad. Les missiles et les drones traversent le ciel presque chaque jour. Les populations civiles, déjà épuisées par des années de conflit, retrouvent les sensations qu’elles pensaient avoir laissées derrière elles : la peur constante, l’insomnie, l’angoisse pour les enfants.
Mokha, refuge fragile sur la mer Rouge
Anwar raconte sans détour ce qu’il ressent. Il ne veut plus que ses journées soient hantées par la terreur houthie. Mokha était devenue, pour lui et pour beaucoup d’autres, une ville sûre. Un endroit où l’on pouvait respirer un peu. Aujourd’hui, ce sentiment s’est évaporé. « Je n’ai pas peur pour moi, mais pour mes enfants et ma famille. C’est ce qui est le plus difficile », confie-t-il.
Najem Hammoud al-Wahbani, autre habitant de Mokha, confirme le climat qui s’est installé. Tout le monde vit dans la peur. Chaque jour, des missiles et des drones houthis passent au-dessus des têtes. Quand les tirs retentissent au loin, la crainte immédiate est qu’ils frappent ici le lendemain. La distance n’offre plus de réconfort. Elle ne fait que reporter l’angoisse.
Ces paroles d’Anwar résonnent comme un écho pour des milliers de familles. Le port de Mokha, qui avait symbolisé un certain répit, est redevenu une cible. Les bombardements de la semaine dernière ont rappelé à chacun que la géographie ne protège plus vraiment. Fuir plus au sud, vers Aden, devient déjà une hypothèse pour certains.
La rupture de la trêve et le retour des frappes
La trêve de 2022 n’a pas tenu. Le conflit, qui avait commencé en 2014, a déjà fait des centaines de milliers de morts et plongé le pays, le plus pauvre de la péninsule arabique, dans une crise humanitaire profonde. La reprise des hostilités s’inscrit dans un contexte régional plus large, marqué par les tensions entre les États-Unis et l’Iran. Les Houthis ont riposté en frappant des infrastructures et des navires saoudiens. Ils ont annoncé un blocus contre le royaume en mer Rouge, devenue un passage vital pour le transport d’hydrocarbures depuis que le détroit d’Ormuz est verrouillé de l’autre côté de la péninsule.
Les attaques se multiplient. La semaine dernière, les Houthis ont lancé leurs frappes les plus meurtrières depuis des années. Cinquante-huit membres des forces gouvernementales ont été tués, principalement dans la province de Marib, riche en pétrole. Le même jour, deux civils ont perdu la vie dans un bombardement visant des zones résidentielles et des camps de déplacés à Marib même.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Derrière chaque mort, il y a des familles qui avaient déjà tout perdu une première fois. Derrière chaque explosion, il y a des enfants qui se réveillent en sursaut et des parents qui ne savent plus où poser leurs bagages la prochaine fois.
Marib, province sous tension permanente
Marib concentre aujourd’hui une grande partie des angoisses. La province est divisée entre forces houthies et gouvernementales. Elle accueille environ 60 % des personnes déplacées à l’intérieur du Yémen, selon les estimations de l’Organisation internationale pour les migrations. C’est un foyer de tensions qui ne cesse de s’échauffer.
Ali Mounif, 46 ans, vit dans un camp des environs de Marib depuis que les Houthis ont pris son village en 2021. Sa question est simple et terrible : « Si la guerre reprend à Marib, où fuirons-nous ? » Il n’a plus de village d’origine. Le camp est devenu son seul point d’ancrage. Si les combats y arrivent, il ne sait plus vers où se tourner.
Une femme installée près d’un camp militaire récemment visé par une frappe décrit la violence du choc. Les vitres et les portes de sa maison ont vibré comme lors d’un tremblement de terre. Depuis, la peur, l’anxiété et le désespoir qu’elle avait connus au plus fort de la guerre sont revenus. Employée d’une association caritative, elle souffre d’insomnies. Elle vit désormais avec la crainte permanente de devenir une cible. Elle préfère rester anonyme, tant le climat est tendu.
Ce que redoutent les habitants de Marib
- La reprise des combats dans les zones déjà saturées de déplacés
- L’absence de nouveaux refuges possibles
- Le retour des nuits sans sommeil et des déplacements forcés
- La destruction des rares biens encore conservés
Al-Khokha et la tentation d’une nouvelle fuite
Mohammed Ali a déjà quitté sa province d’Hodeida pour rejoindre Al-Khokha, au nord de Mokha. Il gère une entreprise de construction. Aujourd’hui, il envisage de repartir plus loin, vers Aden, à l’ouest. Si les combats atteignent Al-Khokha, dit-il, cela pourrait tout ruiner : son avenir et celui de ses enfants. La phrase est lourde. Elle résume le sentiment de beaucoup de ceux qui ont déjà reconstruit une fois et qui redoutent de tout perdre à nouveau.
Chaque déplacement successive usure un peu plus les familles. Les enfants perdent leurs repères scolaires. Les parents perdent leurs sources de revenus. Les réseaux de solidarité s’épuisent. La mer Rouge, qui avait offert un horizon d’espoir à Mokha, devient elle aussi un lieu d’inquiétude dès que les bombardements frappent le port.
Une population épuisée par des années de crise
Le conflit yéménite n’est pas seulement une succession d’affrontements militaires. C’est une crise humanitaire de longue durée qui a transformé le quotidien de millions de personnes. Les années de relative accalmie avaient permis à certains de reprendre un travail, de scolariser à nouveau les enfants, de rêver d’un retour à une forme de normalité. Ces fragile acquis s’effritent à nouveau.
Les témoignages recueillis à Mokha, à Al-Khokha et autour de Marib dressent le même tableau. La peur n’est plus un sentiment ponctuel lié à une explosion isolée. Elle est devenue un état permanent. Elle s’installe dans les conversations, dans les décisions de déplacement, dans les nuits sans sommeil. Les parents disent tous la même chose : ils ne craignent pas tant pour eux-mêmes que pour leurs enfants.
Cette angoisse collective se nourrit aussi de l’incertitude stratégique. Les Houthis multiplient les frappes. Le gouvernement et ses alliés répondent. La mer Rouge est devenue un théâtre d’opérations supplémentaires. Le blocus annoncé contre l’Arabie saoudite ajoute une dimension économique et logistique au conflit. Les populations civiles, elles, n’ont aucune prise sur ces calculs. Elles subissent seulement les conséquences.
Le poids des déplacements successifs
Ali Mounif n’est pas un cas isolé. Des dizaines de milliers de personnes se retrouvent dans la même situation : avoir déjà fui une fois, s’être installées dans un camp ou une ville d’accueil, et se demander maintenant où partir si la guerre progresse encore. Marib concentre une proportion énorme de ces déplacés. Si les combats s’y intensifient, les options de refuge se réduisent dramatiquement.
Les camps de déplacés ne sont pas conçus pour absorber de nouveaux flux massifs dans un climat de bombardements. Les infrastructures humanitaires sont déjà sous pression. Les associations locales, comme celle où travaille la femme restée anonyme, tentent de maintenir un minimum de soutien. Mais elles aussi vivent dans la peur d’être prises pour cible.
La question « où fuir ? » n’est plus théorique. Elle se pose concrètement chaque fois qu’un missile tombe trop près, chaque fois qu’un drone traverse le ciel, chaque fois que les nouvelles parlent d’une nouvelle offensive dans une province voisine.
Le quotidien transformé par la terreur
À Mokha, les habitants décrivent un ciel qui n’est plus neutre. Les missiles et les drones ne sont plus des événements exceptionnels. Ils font partie du paysage sonore et visuel. Quand les tirs sont lointains, la crainte se projette sur le lendemain. Quand ils sont proches, c’est la panique immédiate. Cette oscillation permanente entre distance et proximité empêche toute forme de sérénité.
Anwar insiste sur le sort de ses enfants. C’est pour eux qu’il avait cherché un refuge. C’est pour eux qu’il redoute maintenant un nouveau cycle de déplacements et de violences. La même préoccupation traverse les propos de Mohammed Ali. L’avenir de ses enfants est directement menacé si son entreprise de construction et le cadre de vie d’Al-Khokha disparaissent sous les combats.
La femme de Marib, elle, parle d’insomnies et de désespoir. Les sensations physiques de la guerre – les vibrations des explosions, le bruit des frappes – réveillent des souvenirs qu’elle pensait enfouis. Le corps se souvient. L’esprit aussi. Et le retour de ces sensations provoque un sentiment d’impuissance profonde.
Points de tension actuels
Mokha et son port – Al-Khokha – Marib et ses camps de déplacés – zones résidentielles touchées par les bombardements – espace aérien et mer Rouge
Une guerre qui refuse de s’éteindre
Le conflit yéménite dure depuis 2014. Il a déjà provoqué des centaines de milliers de morts et une catastrophe humanitaire. La trêve de 2022 avait offert une parenthèse. Cette parenthèse s’est refermée. Les frappes sur l’aéroport de Sanaa, l’arrivée non autorisée de l’avion iranien, les réponses houthies contre les infrastructures saoudiennes et les navires, le blocus annoncé en mer Rouge : tout cela reconstitue un cycle de violence que les civils pensaient avoir derrière eux.
Les populations ne contrôlent ni les décisions stratégiques ni les alliances régionales. Elles subissent les conséquences sur le terrain. À Mokha, à Marib, à Al-Khokha, le même constat revient : la peur est revenue, et avec elle la question obsédante de la prochaine fuite.
Les enfants d’Anwar, ceux de Mohammed Ali, les habitants des camps de Marib, la femme qui n’arrive plus à dormir : tous portent désormais le poids d’une incertitude renouvelée. Le calme relatif des années précédentes apparaît déjà comme un souvenir lointain. Ce qui domine, c’est la crainte que le conflit ne reprenne à grande échelle et ne force encore une fois des milliers de familles à tout abandonner.
Le silence des nuits et le bruit des drones
Najem Hammoud al-Wahbani le dit clairement : tout le monde vit dans la peur. Les missiles et les drones ne sont plus des abstractions. Ils volent au-dessus des têtes. Le simple fait de les entendre, même au loin, suffit à projeter l’angoisse sur le jour suivant. Cette anticipation permanente transforme le rapport au temps. On ne planifie plus vraiment. On survit d’une journée à l’autre en espérant que les frappes resteront à distance.
À Marib, les zones résidentielles et les camps de déplacés ont déjà été touchés. Deux civils sont morts dans un bombardement. Cinquante-huit membres des forces gouvernementales ont été tués le même jour dans des attaques particulièrement meurtrières. Ces événements ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une montée en puissance des opérations houthies depuis la rupture de la trêve.
La province de Marib, riche en pétrole et déjà saturée de déplacés, concentre les risques. Si les combats s’y intensifient davantage, les options de repli pour les civils se réduisent. Ali Mounif pose la question que beaucoup n’osent formuler à voix haute : où fuirons-nous ?
L’ombre portée sur les générations suivantes
Anwar et Mohammed Ali parlent tous deux de leurs enfants. Ce n’est pas un hasard. Dans les témoignages qui remontent de Mokha et d’Al-Khokha, la préoccupation pour la génération suivante revient sans cesse. Les parents acceptent parfois de prendre des risques pour eux-mêmes. Ils refusent que leurs enfants grandissent dans une succession de paniques et de déplacements forcés.
La femme de Marib, employée d’une association caritative, exprime le même sentiment sous une autre forme. Elle a déjà vécu le plus fort de la guerre. Elle en connaît le goût, les nuits blanches, l’angoisse. Voir ces sensations revenir la bouleverse profondément. Elle vit maintenant avec la crainte permanente d’être une cible. Son travail auprès des plus vulnérables la met encore davantage en première ligne.
Ces parcours individuels dessinent un tableau collectif. Le Yémen n’est pas seulement un théâtre d’affrontements militaires. C’est un pays où des millions de personnes tentent de reconstruire une existence après avoir déjà tout perdu une ou plusieurs fois. Chaque nouvelle flambée de violence remet en cause ces efforts de reconstruction.
La mer Rouge, nouveau front et ancien refuge
Mokha devait être un abri. Située sur la mer Rouge, elle avait attiré des familles fuyant Hodeida et d’autres zones menacées. Le port offrait une ouverture, une possibilité de respiration. Les bombardements de la semaine dernière ont rappelé que même les villes côtières ne sont plus à l’abri. Les Houthis ont frappé. Les habitants ont entendu. La peur s’est réinstallée.
Dans le même temps, la mer Rouge est devenue un enjeu stratégique. Les Houthis ont annoncé un blocus contre l’Arabie saoudite. Ils frappent des infrastructures et des navires. Le détroit d’Ormuz étant verrouillé de l’autre côté de la péninsule, le passage de la mer Rouge a pris une importance accrue pour le transport d’hydrocarbures. Les populations riveraines se retrouvent ainsi prises entre la logique militaire et la nécessité de survivre au quotidien.
Mohammed Ali, qui a déjà changé de province une fois, envisage maintenant Aden. Chaque déplacement successive le rapproche un peu plus du sentiment que rien n’est vraiment stable. Son entreprise de construction, son avenir professionnel, l’avenir de ses enfants : tout peut basculer si les combats atteignent Al-Khokha.
Ce que révèlent les témoignages
Les paroles d’Anwar, de Najem Hammoud al-Wahbani, de Mohammed Ali, d’Ali Mounif et de la femme restée anonyme ne sont pas des anecdotes isolées. Elles dessinent une réalité partagée. La peur n’est plus liée à un événement ponctuel. Elle est devenue un climat. Elle influence les décisions de déplacement, les nuits, les conversations, les perspectives d’avenir.
À Mokha, on redoute que les tirs lointains se rapprochent. À Marib, on se demande où partir si la province bascule à nouveau dans les combats intensifs. À Al-Khokha, on envisage déjà la prochaine étape vers Aden. Partout, les parents pensent d’abord à leurs enfants.
Le conflit a déjà fait des centaines de milliers de morts. Il a plongé le pays dans une crise humanitaire majeure. La trêve de 2022 avait suspendu une partie de cette violence. Sa rupture a rouvert la porte aux frappes, aux déplacements forcés et à l’angoisse collective. Les populations civiles, une fois de plus, se retrouvent en première ligne sans avoir choisi cette place.
En résumé
La trêve de 2022 a volé en éclats. Les Houthis multiplient les attaques. Mokha, Marib et Al-Khokha vivent dans la peur. Les familles qui avaient trouvé un refuge fragile se demandent déjà où fuir à nouveau. Les enfants sont au cœur des préoccupations. La guerre refuse de s’éteindre.
Les jours passent et les drones continuent de traverser le ciel. Les missiles continuent de tomber. Les parents continuent de se demander comment protéger leurs enfants d’un conflit qui semble incapable de s’arrêter. À Mokha, à Marib, à Al-Khokha, la même phrase revient sous des formes différentes : tout le monde vit dans la peur. Et cette peur, pour l’instant, ne trouve aucun horizon de sortie claire.
Anwar continue de regarder la mer Rouge en se demandant combien de temps encore Mokha restera un refuge. Mohammed Ali pèse le pour et le contre d’un nouveau départ vers Aden. Ali Mounif, dans son camp près de Marib, n’a plus de réponse à la question de la prochaine fuite. La femme qui n’arrive plus à dormir vit chaque journée avec la crainte d’être la prochaine cible. Ces parcours individuels, mis bout à bout, racontent l’histoire d’un pays où la paix relative n’aura été qu’une parenthèse, et où la guerre, une fois de plus, frappe à la porte des civils.
Le Yémen a déjà payé un prix immense depuis 2014. Les centaines de milliers de morts, la crise humanitaire, les déplacements massifs : tout cela a laissé des traces profondes. La rupture de la trêve et la reprise des frappes rouvrent des plaies que beaucoup espéraient voir cicatriser. Dans les rues de Mokha, dans les camps de Marib, dans les maisons d’Al-Khokha, les habitants ne parlent plus de stratégie régionale ou d’alliances. Ils parlent de leurs enfants, de leurs nuits sans sommeil, et de la question qui ne les quitte plus : où irons-nous si la guerre revient vraiment à grande échelle ?
Cette question, pour l’instant, n’a pas de réponse. Elle plane au-dessus des têtes comme les drones. Elle s’installe dans les conversations comme les tirs lointains. Elle transforme chaque jour en une attente anxieuse. Et tant que les frappes continueront, tant que les provinces resteront divisées, tant que les refuges d’hier deviendront les cibles de demain, cette peur collective restera le sentiment dominant pour des milliers de familles yéménites.









