Imaginez une start-up crypto prometteuse, bien financée, respectueuse des règles anti-blanchiment, qui se voit refuser l ouverture d un simple compte bancaire en pleine City de Londres. Ce n est plus une anecdote isolée. C est devenu un frein structurel pour tout un pan de l économie numérique britannique. Mardi, les co-présidents du groupe parlementaire multipartite sur les cryptoactifs et les actifs numériques ont officiellement écrit aux directeurs généraux des principales banques du pays. Leur message est clair : expliquez-nous comment vous traitez les entreprises crypto et pourquoi tant d entre elles peinent à obtenir ou conserver un accès bancaire basique.
Une enquête parlementaire qui met les banques face à leurs choix
Le Crypto and Digital Assets All-Party Parliamentary Group a lancé cette démarche après avoir accumulé de nombreux témoignages. Des entreprises du secteur racontent les mêmes difficultés : comptes refusés, relations bancaires interrompues du jour au lendemain, virements vers les exchanges plafonnés ou purement et simplement bloqués. Les co-présidents, le député travailliste Gurinder Singh Josan et Lord Vaizey of Didcot, ont décidé de passer à l étape supérieure en interrogeant directement les dirigeants des établissements.
La lettre envoyée ne se contente pas de formules diplomatiques. Elle demande des réponses précises sur six points essentiels. Les banques doivent indiquer si elles ouvrent actuellement des comptes à des sociétés crypto. Si la réponse est non, elles doivent expliquer pourquoi. Elles sont aussi invitées à détailler les limites éventuelles imposées sur les transactions liées aux plateformes d actifs numériques, les critères qui guident ces politiques et, point crucial, si l autorisation future de la Financial Conduct Authority pourrait les faire changer d avis.
Cette initiative s inscrit dans une enquête plus large ouverte le 21 juillet. Les contributions écrites des banques, des acteurs des paiements, des fintechs et des entreprises crypto sont acceptées jusqu au 31 août. À l issue de ce processus, le groupe parlementaire remettra un rapport au gouvernement avec ses constats et ses recommandations. Les co-présidents insistent : leurs questions aux banques ne préjugent pas des conclusions finales. Ils veulent simplement documenter la réalité du terrain avant de formuler des propositions.
Pourquoi l accès bancaire est devenu un enjeu stratégique
Pour les entreprises crypto, disposer d un compte bancaire n est pas un luxe. C est la condition de base pour payer les salaires, régler les fournisseurs, recevoir des investissements et gérer la trésorerie au quotidien. Sans ce lien avec le système financier traditionnel, même une société parfaitement conforme se retrouve rapidement paralysée. Les co-présidents du groupe parlementaire n y vont pas par quatre chemins : l accès aux services bancaires pourrait constituer l un des plus grands freins à la croissance du secteur britannique des cryptoactifs et des actifs numériques.
Ils soulignent également que cette situation risque de miner l efficacité du futur cadre réglementaire prévu pour octobre 2027. À quoi bon bâtir des règles claires et exigeantes si les entreprises autorisées ne peuvent pas ouvrir un compte pour exercer réellement leur activité ? Pour les sociétés qui hésitent encore entre Londres, Paris, Dubaï ou Singapour, la difficulté à obtenir des services bancaires de base peut peser lourd dans la décision d investir ou non au Royaume-Uni.
« L accès aux services bancaires pourrait être l un des freins les plus importants à la croissance des entreprises britanniques de crypto et d actifs numériques. »
— Co-présidents du Crypto and Digital Assets APPG
Lord Vaizey a résumé la situation en des termes particulièrement directs. Selon lui, ces difficultés représentent une friction inutile pour les entreprises qui souhaitent s installer et se développer au Royaume-Uni. Derrière le vocabulaire mesuré se cache une réalité plus brute : de nombreux entrepreneurs estiment que le système bancaire britannique les traite encore comme des parias, malgré les efforts de clarification réglementaire engagé ces dernières années.
Les restrictions concrètes imposées par les grandes banques
Les chiffres et les pratiques rapportés donnent une idée assez précise de l ampleur du phénomène. Une étude publiée en janvier par le UK Cryptoasset Business Council estimait que les banques bloquaient ou retardaient environ 40 % des tentatives de virements vers les exchanges de cryptomonnaies. Ce n est plus de la prudence marginale. C est une restriction massive qui touche le quotidien des utilisateurs et des entreprises.
Plusieurs établissements ont mis en place des plafonds mensuels sur les transferts vers les plateformes crypto. Selon les informations disponibles, HSBC, NatWest, Monzo et Nationwide appliquent des limites allant de 5 000 à 10 000 livres sterling selon les cas. Starling et Chase UK ont choisi une approche encore plus radicale : elles interdisent purement et simplement ce type de paiements. Ces mesures sont généralement justifiées par la volonté de lutter contre la fraude, les arnaques et de protéger les clients face à la volatilité des marchés d actifs numériques.
Les banques rappellent à juste titre qu elles portent une responsabilité importante en matière de prévention du crime financier. Elles soulignent aussi que les pertes liées aux cryptomonnaies ne sont pas couvertes par le Financial Services Compensation Scheme, contrairement aux dépôts éligibles et à certains produits financiers réglementés. Un client qui perd de l argent sur un exchange non réglementé ou victime d une arnaque se retrouve donc sans filet de sécurité. Cette réalité explique en partie la frilosité des établissements.
Pourtant, les acteurs du secteur crypto rétorquent que les décisions devraient être prises en fonction du profil de risque réel de chaque entreprise, et non en raison de son appartenance pure et simple à l industrie des actifs numériques. Une société qui applique des contrôles anti-blanchiment stricts, qui est déjà enregistrée auprès de l autorité de régulation et qui travaille exclusivement avec des clients identifiés ne présente pas le même niveau de risque qu une plateforme offshore opaque. Or, aujourd hui, la distinction n est pas toujours faite.
Le calendrier réglementaire qui change la donne
Le contexte dans lequel s inscrit cette enquête parlementaire est particulièrement important. La Financial Conduct Authority a présenté en juin la prochaine étape de son cadre réglementaire pour les cryptoactifs. Les entreprises qui souhaitent exercer des activités crypto réglementées pourront déposer une demande d autorisation entre le 30 septembre 2026 et le 28 février 2027. Le régime complet devrait entrer en vigueur le 25 octobre 2027.
Ce nouveau dispositif concernera les plateformes de trading, les dépositaires, les intermédiaires, les émetteurs de stablecoins et les acteurs impliqués dans le staking réglementé. Point essentiel : les enregistrements existants au titre du régime anti-blanchiment ne se transformeront pas automatiquement en autorisation. Les sociétés concernées devront déposer de nouvelles demandes ou demander une modification de leurs permissions actuelles.
Le cadre couvrira également la conduite de marché, les obligations d information, la conservation des actifs, les exigences prudentielles et la protection des clients. En d autres termes, les entreprises qui obtiendront l autorisation de la FCA devront respecter un niveau d exigence comparable à celui des acteurs financiers traditionnels. C est précisément cette montée en gamme qui rend la question de l accès bancaire encore plus critique.
Certaines sociétés étrangères anticipent déjà ce tournant. Robinhood, par exemple, a obtenu début août un enregistrement auprès de la FCA sous le régime anti-blanchiment actuel. Cela lui permet de proposer des services crypto couverts au Royaume-Uni avant même l entrée en vigueur du nouveau système. Plus de cinquante entreprises crypto étaient déjà enregistrées sous ce régime au moment de l approbation de Robinhood. Mais cet enregistrement ne dispense pas d obtenir l autorisation complète une fois le nouveau cadre applicable.
La position du gouvernement et les attentes du secteur
Le Trésor britannique a déjà pris position sur ce sujet sensible. En mars, la secrétaire économique Lucy Rigby a déclaré devant le Parlement qu une fois le nouveau cadre opérationnel, le gouvernement ne s attendrait pas à ce que les entreprises crypto autorisées par la FCA se voient opposer des restrictions bancaires simplement en raison du secteur auquel elles appartiennent. Ce signal politique est important. Il montre que les autorités sont conscientes du risque de debanking généralisé et qu elles souhaitent éviter qu il ne se poursuive après 2027.
Reste à savoir si cette déclaration se traduira par des mesures concrètes. La lettre des co-présidents du groupe parlementaire pose d ailleurs explicitement la question : quelles actions le gouvernement ou les régulateurs financiers pourraient-ils entreprendre pour aider les banques à fournir des services aux entreprises crypto légitimes ? C est l un des points les plus délicats de l enquête. Les banques ne veulent pas se voir imposer des clients qu elles jugent trop risqués. Les entreprises crypto ne veulent plus être traitées collectivement comme un risque systémique.
Entre les deux, le législateur cherche une voie médiane. L enquête du groupe parlementaire multipartite a précisément pour objectif de documenter les deux côtés de la médaille : d un côté les obligations de lutte contre le crime financier et de protection des consommateurs imposées aux banques, de l autre les conséquences concrètes des restrictions pour les entreprises qui cherchent à opérer au Royaume-Uni.
Un écho international : le précédent américain
Le débat britannique n est pas isolé. Aux États-Unis, de nombreuses sociétés crypto ont dénoncé ce qu elles appellent l Operation Chokepoint 2.0, une pression alléguée des régulateurs visant à décourager les banques, les auditeurs et d autres prestataires de services de travailler avec le secteur des actifs numériques. L affaire Kraken contre Mazars USA en offre une illustration récente.
En juillet, la plateforme a obtenu une sentence arbitrale de 22 millions de dollars après que son ancien auditeur a abandonné un audit presque terminé en 2022. Le co-directeur général de Kraken, Arjun Sethi, a lié cette décision à la pression réglementaire de l époque. Selon lui, Mazars avait terminé son travail sans trouver de fraude, sans soulever de préoccupations sur la direction et sans signaler de désaccords avec l entreprise. La perte de cet audit a ensuite compliqué l accès aux relations bancaires, aux procédures d obtention de licences et à d autres services essentiels.
Ce parallèle américain n est pas anodin. Il montre que la question de l accès aux services financiers traditionnels pour les acteurs crypto dépasse largement les frontières du Royaume-Uni. Dans plusieurs juridictions, les entreprises du secteur se retrouvent prises en étau entre des exigences réglementaires croissantes et un système bancaire qui reste réticent à les accueillir.
Ce que révèle vraiment cette confrontation
Au-delà des chiffres et des dates, cette initiative parlementaire met en lumière une tension structurelle. D un côté, les banques britanniques ont vécu des années de scandales liés au blanchiment d argent et aux sanctions. Elles ont intégré des contrôles extrêmement stricts et une culture de l aversion au risque. De l autre, le gouvernement britannique a affiché l ambition de faire de Londres un hub crypto de premier plan, capable de rivaliser avec les places asiatiques et moyen-orientales.
Ces deux objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles. Mais ils exigent une coordination fine entre le régulateur, le Trésor et le secteur bancaire. Si les entreprises qui obtiennent l autorisation de la FCA en 2027 se voient encore refuser un compte bancaire, le message envoyé sera désastreux pour l attractivité du Royaume-Uni. À l inverse, si les banques se sentent contraintes d accepter des clients qu elles jugent trop risqués, elles risquent de faire peser sur l ensemble du système des coûts de conformité et de réputation qu elles n accepteront pas facilement.
La période qui s ouvre jusqu à la fin août, avec la collecte des contributions écrites, puis jusqu à la publication du rapport du groupe parlementaire, sera donc déterminante. Elle permettra de mesurer l ampleur réelle des restrictions, d identifier les cas de refus systématiques et de distinguer les situations où le risque est objectivement élevé de celles où la prudence est devenue purement sectorielle.
Les questions qui restent en suspens
Plusieurs interrogations demeurent. Les banques vont-elles réellement assouplir leurs politiques une fois que les entreprises crypto seront autorisées sous le nouveau régime ? Le gouvernement va-t-il se contenter de déclarations d intention ou mettre en place des mécanismes concrets pour faciliter l accès bancaire des acteurs régulés ? Les fintechs et les néobanques, parfois plus agiles, joueront-elles un rôle de passerelle ou adopteront-elles les mêmes restrictions que les établissements traditionnels ?
La réponse à ces questions conditionnera en partie le succès ou l échec de la stratégie britannique en matière de cryptoactifs. Le Royaume-Uni dispose d atouts indéniables : une place financière historique, un écosystème de fintechs dynamique, une tradition de régulation pragmatique. Mais ces atouts ne suffisent pas si le maillon bancaire reste cassé.
Pour l heure, le groupe parlementaire multipartite a posé les bonnes questions. Les banques sont désormais invitées à y répondre de manière transparente. Le secteur crypto, de son côté, a jusqu au 31 août pour apporter ses témoignages et ses propositions. Ce qui se joue dans cette enquête n est pas seulement une question technique de relations bancaires. C est la capacité du Royaume-Uni à accueillir réellement une industrie qu il a pourtant décidé de réguler plutôt que d interdire.
Dans les mois qui viennent, les réponses des directeurs généraux des grandes banques britanniques seront scrutées avec attention. Elles diront beaucoup de la volonté réelle du système financier traditionnel de s adapter à une nouvelle classe d actifs. Elles diront aussi si le futur régime de 2027 a une chance d être autre chose qu un cadre théorique déconnecté de la réalité opérationnelle des entreprises.
Le débat est ouvert. Les arguments des deux côtés sont sérieux. Reste maintenant à transformer cette confrontation en solutions concrètes, avant que trop d entreprises ne décident que Londres n est plus le meilleur endroit pour construire l avenir des actifs numériques.









