Un collège du centre sommé de céder ses locaux
Le collège porte le nom de naissance de Molière. Le détail n’est pas anecdotique. Jean-Baptiste Poquelin est né tout près, et l’établissement longe un quartier où le théâtre, les galeries et les hôtels ont peu à peu remplacé les cours d’immeuble habitées par des familles. Les effectifs y sont modestes : 240 élèves, là où d’autres collèges parisiens dépassent largement le millier. Cette taille réduite en fait un lieu à visage connu, avec des professeurs qui croisent les mêmes fratries d’une année sur l’autre, et des dispositifs rares que l’on ne déplace pas comme on déplace des cartons.
La décision annoncée prévoit une bascule nette. Les écoliers de l’École européenne, aujourd’hui installée à Courbevoie, rejoindront l’école Robert-Estienne, dans le 8e arrondissement. Les collégiens et lycéens de ce même cursus investiront Poquelin. L’opération est présentée comme une relocalisation d’un établissement public, gratuit, rattaché à l’Éducation nationale, mais doté d’un statut particulier. Sa vocation prioritaire n’est pas la sectorisation classique du quartier. Elle vise d’abord les enfants de fonctionnaires des institutions européennes, en l’occurrence ceux liés à l’Autorité bancaire européenne, installée à La Défense après le Brexit.
Pour les familles déjà scolarisées, la nuance entre « opportunité » et « éviction » tient à une seule phrase : les enfants du secteur pourront postuler, sous réserve d’admission. S’ils ne sont pas retenus, ils seront affectés dans un autre collège de Paris Centre. Les classes accueillant des élèves à besoins particuliers, venus de plusieurs arrondissements, iraient dans un établissement proche. Rien, à ce stade, ne garantit que la classe, les amitiés et les enseignants suivent ensemble.
Repère
Rentrée 2027 : Poquelin devient le site du second degré de l’École européenne. Robert-Estienne, dans le Triangle d’or, accueille le primaire. Les élèves non admis poursuivent ailleurs.
Ce que les chiffres disent déjà
240 élèves, ce n’est pas une statistique abstraite. C’est dix classes, donc une organisation où la fermeture d’un niveau se voit tout de suite dans la cour. Le taux de boursiers, autour de 30 %, rappelle que le centre historique n’abrite pas seulement des familles aisées de passage. Des élèves y sont scolarisés parce que leurs parents travaillent à proximité, parce qu’un logement social subsiste dans le secteur, ou parce qu’un dispositif spécialisé les y a orientés. Retirer l’établissement de la carte, c’est retirer le seul collège du 1er.
À Robert-Estienne, l’autre site visé, environ 160 élèves se répartissent entre deux classes de maternelle et trois d’élémentaire. L’école, dans un bâtiment de la fin du XIXe siècle, à deux pas des Champs-Élysées, est décrite par les familles comme un établissement « familial ». Sa fermeture en tant qu’école de quartier suit la même logique : le local reste, le public change. La mairie du 8e a demandé une clause de sauvegarde pour les élèves actuels, un quota local, un regroupement vers l’école Paul-Baudry et le maintien du cursus musical à horaires aménagés, avec ses professeurs et sa convention avec le conservatoire, vers l’école de la Bienfaisance.
| Site | Arrondissement | Public actuel | Devenir annoncé |
|---|---|---|---|
| Collège Jean-Baptiste Poquelin | 1er / Paris Centre | 240 collégiens, 10 classes, Ulis, UPE2A | Second degré de l’École européenne |
| École Robert-Estienne | 8e | Environ 160 élèves, maternelle et élémentaire | Primaire de l’École européenne |
| Site de Courbevoie | Hauts-de-Seine | Environ 400 élèves, tous niveaux | Départ prévu en septembre 2027 |
Une annonce vécue comme brutale
Parents et enseignants parlent d’une décision arbitraire et brutale. Le mot revient parce que le calendrier a été compressé. La mairie de Paris Centre indique avoir été saisie d’un projet d’accueil du second degré à Poquelin, et y avoir répondu favorablement à condition que les élèves du secteur en bénéficient, que la transition soit progressive et que la communauté scolaire soit associée. L’Éducation nationale a ensuite accéléré et informé les familles de façon unilatérale. Cette version institutionnelle rejoint le ressenti des parents : on leur a présenté un fait accompli, pas un scénario à discuter.
Une mère d’élève rapporte que le directeur académique aurait évoqué des « instructions de Matignon ». Il s’agit, à ce stade, d’un témoignage de réunion, pas d’un document publié. Il éclaire pourtant la manière dont la décision est perçue : moins comme un ajustement rectoral que comme un arbitrage venu d’en haut, où l’implantation d’une école liée à une institution européenne primerait sur la continuité d’un collège de secteur. Que l’instruction soit confirmée ou non, l’effet politique est déjà là. Les familles ont le sentiment que leur établissement a été choisi pour ce qu’il offre de disponible, pas pour ce qu’il accueille déjà.
On peut ouvrir une voie d’excellence au centre de Paris. On ne peut pas le faire en faisant comme si les élèves déjà assis dans les salles n’existaient pas.
Pourquoi Courbevoie perd ce qu’elle avait gagné
L’École européenne de Paris n’est pas née d’un caprice immobilier. Elle a été créée en 2019 à Courbevoie, au moment où l’Autorité bancaire européenne quittait Londres pour La Défense. Le transfert, conséquence du Brexit, a entraîné l’installation de personnels européens et de leurs familles. Une école au cursus multilingue, menant au baccalauréat européen, devait accompagner cette implantation. Courbevoie s’est battue pour l’accueillir. Un projet de bâtiment dédié a même été lancé, puis abandonné faute d’un plan de financement suffisant. L’adjointe à l’éducation de la ville a résumé l’amertume locale : on a investi un terrain, on a porté un projet, et l’établissement fait ses cartons.
Aujourd’hui, près de 400 élèves y sont scolarisés, tous niveaux confondus, alors qu’un millier était visé à moyen terme. Plus de la moitié habitent Courbevoie. Le secondaire est accueilli au lycée Lucie-Aubrac jusqu’en septembre 2027. Lors d’une réunion début octobre avec des parents, la direction et des responsables des académies de Paris et de Versailles, le flou sur l’adresse parisienne a été levé : Robert-Estienne pour le primaire, Poquelin pour le collège et le lycée. Plusieurs familles de l’Ouest parisien ont réagi par la distance. Une promesse de proximité avait été entendue. Le centre de Paris, pour un collégien qui vit à Courbevoie, n’est pas un simple changement de rue.
Le déménagement produit donc deux mécontentements qui ne se recouvrent pas. À Courbevoie, on perd un équipement que l’on avait voulu ancrer. À Paris, on perd des places de secteur pour accueillir un public dont une partie habite encore de l’autre côté du périphérique. Entre les deux, l’État présente une rationalisation : regrouper le cursus dans des locaux parisiens, maintenir la gratuité, offrir un bac européen au cœur de la capitale. La rationalité administrative ne répond pas à la question des trajets, ni à celle des enfants qui n’entreront pas dans le nouveau modèle.
Ce qu’est vraiment une école européenne
Le réseau des écoles européennes est né pour scolariser les enfants du personnel des institutions, dans une logique de mobilité. Le cursus est multilingue. Les élèves suivent une partie des enseignements dans une langue dominante et d’autres dans une langue seconde, avec une ouverture précoce aux langues étrangères. Le diplôme de fin de parcours est le baccalauréat européen, reconnu pour l’accès à l’enseignement supérieur dans les États membres. Ce n’est ni le baccalauréat général français, ni une simple section internationale greffée sur un collège de secteur.
À Paris, l’établissement reste public et la scolarité est gratuite. Ce point compte, parce qu’il distingue le projet des écoles internationales privées du centre, dont les frais écartent d’emblée une grande partie des familles. La gratuité ne signifie pas pour autant l’accès automatique. L’admission prioritaire des enfants de fonctionnaires européens structure les places. Les autres candidatures, y compris celles du quartier, passent par une sélection. Le rectorat a indiqué que les enfants du secteur pourraient postuler. Il n’a pas dit qu’ils seraient repris d’office, ni que le taux de boursiers, la classe Ulis ou le dispositif allophone seraient reproduits à l’identique.
- Un cursus multilingue, de la maternelle jusqu’au baccalauréat européen.
- Une priorité d’accueil pour les enfants du personnel des institutions européennes.
- Une scolarité publique et gratuite, mais soumise à admission hors priorité.
- Une implantation liée, à Paris, au transfert de l’Autorité bancaire européenne.
- Un format qui ne reprend pas mécaniquement les dispositifs spécialisés du collège de secteur.
Ulis et UPE2A, les classes que l’on voit peu
Le débat public se concentre souvent sur la concurrence entre « enfants du quartier » et « enfants de fonctionnaires ». Il passe à côté de deux groupes pour qui le bâtiment n’est pas interchangeable. La classe Ulis accueille des jeunes malentendants. Elle suppose des enseignants formés, parfois un accompagnement spécifique, une organisation des cours qui tient compte de la lecture labiale, des appareils, du rythme. Le dispositif UPE2A scolarise des élèves allophones, souvent arrivés récemment, parfois en situation précaire. Ces classes drainent des enfants de plusieurs arrondissements. Leur adresse n’est pas un détail de confort.
Le rectorat indique que ces élèves iront dans un collège à proximité. La formule rassure sur le papier. Elle ne dit pas si l’équipe suit, si les créneaux d’orthophonie ou d’interprétariat sont maintenus, si les camarades entendants avec qui les jeunes sourds ont appris à travailler restent dans le même établissement. Pour un élève allophone, changer de collège en cours de cycle, c’est parfois recommencer l’apprentissage des codes d’un nouvel établissement alors que la langue elle-même n’est pas encore stabilisée. La continuité pédagogique n’est pas un slogan. C’est le temps qu’il faut pour qu’un enfant sache à qui parler quand il n’a pas compris.
Les boursiers posent une autre question, moins technique et plus politique. Un taux de 30 % dans un arrondissement central montre que le collège joue encore un rôle de brassage. Le remplacer par un cursus sélectif, même gratuit, peut faire monter le niveau linguistique moyen tout en faisant baisser la mixité sociale réelle. Les deux mouvements ne s’annulent pas. Une école peut être publique et néanmoins socialement filtrée par la langue parlée à la maison, par la mobilité professionnelle des parents, par la capacité à constituer un dossier. C’est précisément ce filtre que les familles de Poquelin redoutent.
Le centre de Paris n’a presque plus d’enfants
Il faut regarder le quartier sans romantisme. Le 1er arrondissement est l’un des moins peuplés de la capitale. Les rez-de-chaussée y sont des commerces, des théâtres, des halls d’hôtel. Les étages accueillent des bureaux, des locations de courte durée, des pied-à-terre. Les familles avec enfants en âge scolaire y sont devenues minoritaires. Depuis plusieurs années, Paris Centre voit des fermetures de classes et la menace, récurrente, d’une fermeture de collège. C’est dans ce contexte que le rectorat a proposé d’installer le second degré européen à Poquelin. L’argument implicite est simple : mieux vaut remplir un bâtiment sous-occupé que le laisser dépérir.
L’argument a une part de vérité. Un collège de 240 élèves coûte cher à la place, et la démographie du centre ne promet pas un rebond spontané. La mairie de Paris Centre elle-même a vu dans le projet une chance de consolider les effectifs des collèges voisins et de renforcer les parcours de langues. Elle a posé des conditions : priorité aux élèves du secteur, transition progressive pour ne pas déplacer ceux déjà engagés dans un cycle, concertation avec les équipes. L’accélération du calendrier a rompu ce compromis avant qu’il ne soit écrit. On peut défendre l’idée d’un site européen au centre et juger sévèrement la méthode. Les deux positions ne sont pas contradictoires.
Élèves concernés à Poquelin
240
Part de boursiers évoquée
30 %
Qui décide de la carte scolaire à Paris
À Paris, les murs des écoles et des collèges appartiennent à la Ville. Les enseignants, les programmes et la carte des affectations relèvent de l’État, via le rectorat. Cette copropriété explique une partie du trouble. La Ville peut conditionner un accord politique. Elle ne recrute pas les élèves et n’écrit pas seule le règlement d’admission d’une école à statut particulier. L’État peut décider d’une relocalisation. Il dépend pourtant des locaux municipaux pour l’exécuter. Quand les deux se désalignent sur le calendrier, les familles se retrouvent entre un communiqué municipal qui demande des garanties et une réunion rectorale qui annonce une fermeture.
Le rôle éventuel de Matignon, s’il était confirmé, ajouterait un troisième niveau. Installer à Paris une école liée à une agence européenne n’est pas seulement un sujet de sectorisation. C’est aussi un signal adressé aux institutions qui ont quitté Londres, et à celles que la France espère garder ou attirer. L’éducation des enfants figure dans les critères pratiques d’une implantation : logement, transports, école, conjoint. Une école européenne au Triangle d’or et près du Louvre coche ces cases mieux qu’un site inachevé à Courbevoie. Le choix géographique se comprend dans cette logique. Il se comprend moins vu depuis la cour de récréation de Poquelin.
Cette tension n’est pas nouvelle en France. Des sections internationales, des lycées militaires, des établissements expérimentaux ont déjà modifié des équilibres locaux. La différence, ici, tient à la priorité explicite donnée à un public professionnel, et à la disparition simultanée de l’unique collège d’un arrondissement. On ne parle pas d’une classe supplémentaire ouverte dans un bâtiment partagé. On parle d’une substitution.
Ce que réclament les mairies d’arrondissement
Paris Centre a formulé trois exigences qui résument le conflit. D’abord, prioriser les élèves du secteur dans le parcours menant au bac européen. Ensuite, renforcer les cursus de langues des collèges voisins plutôt que de les vider. Enfin, ne pas déplacer en bloc des élèves déjà engagés dans leur scolarité. La mairie estime que l’arrivée de l’école ne doit pas reléguer au second plan les familles actuellement scolarisées. La formule est prudente. Elle ne rejette pas le projet. Elle refuse qu’il se fasse contre les enfants déjà inscrits.
Dans le 8e, la demande est plus opérationnelle. Une clause de sauvegarde permettrait à chaque élève de Robert-Estienne d’intégrer la nouvelle école s’il le souhaite. Un quota local réserverait des places aux enfants de l’arrondissement. Les autres seraient regroupés à Paul-Baudry, pour ne pas séparer les fratries et les amitiés, avec les ouvertures de classes nécessaires. Le cursus musical à horaires aménagés serait transféré en bloc. Ces demandes dessinent un scénario de transition. Elles n’ont, pour l’instant, pas force de règlement intérieur.
Sans ces garanties écrites, la promesse d’accès local reste une intention. Or les règlements d’admission des écoles européennes sont précis : catégories de priorité, pièces à fournir, niveaux de langue, calendrier. Un élève de Poquelin qui ne parle à la maison ni anglais ni allemand, et dont les parents ne relèvent pas d’une institution européenne, n’entre pas dans la même file qu’un enfant dont le parent a été muté avec l’agence. Le dire n’est pas hostile au cursus. C’est décrire son architecture.
La pétition et le sentiment d’injustice
Près de 2 000 signatures ne renversent pas une décision rectorale. Elles mesurent autre chose : la vitesse à laquelle un sujet d’établissement est devenu un sujet de principe. Les textes qui circulent insistent sur le contraste entre des collégiens boursiers, des jeunes sourds, des élèves nouvellement arrivés en France, et un accueil prioritaire réservé à des familles liées aux institutions européennes. Le contraste est politiquement inflammable, parce qu’il superpose une question scolaire et une question de légitimité. Qui a droit au bâtiment public du centre ?
Il faut tenir les deux bouts. Les enfants de fonctionnaires européens ne sont pas des intrus. Leurs parents travaillent dans une institution que la France a voulu accueillir. Leur scolarité multilingue répond à une mobilité réelle, souvent de quelques années. Les traiter comme une caste revient à manquer le sujet. Le sujet, c’est l’ordre des priorités dans un local rare. On peut accueillir ces familles sans effacer, la même année, le seul collège d’un arrondissement et une école du Triangle d’or. Des locaux vacants, des extensions, un partage de site, une montée en charge sur deux rentrées : d’autres architectures existaient. Elles n’ont pas été retenues, ou pas présentées.
L’injustice ressentie vient aussi du moment de l’information. Apprendre fin septembre, pour une bascule en septembre 2027, laisse une année scolaire. C’est long pour organiser un transfert administratif. C’est court pour une famille qui doit choisir entre une candidature incertaine et une affectation dans un collège qu’elle ne connaît pas, parfois de l’autre côté de la Seine, avec un frère en élémentaire et une journée déjà calée sur les horaires d’un seul quartier. Les parents de Courbevoie, de leur côté, découvrent qu’ils devront traverser Paris. Les deux groupes paient le même calendrier.
Ce qui attend les élèves non admis
Le scénario officiel est sobre. Les enfants du quartier candidatent. Ceux qui sont admis restent dans le bâtiment, sous un autre nom et un autre diplôme. Les autres sont réorientés vers des collèges de Paris Centre. Les élèves des dispositifs spécialisés vont dans un établissement proche. Aucune liste publique ne détaille, à ce jour, les capacités d’accueil de ces collèges voisins, ni le nombre de classes à ouvrir, ni le sort des professeurs de Poquelin. Une fermeture d’établissement n’est pas seulement un changement d’adresse pour les élèves. C’est une recomposition d’équipes, de services de vie scolaire, d’infirmières, d’assistants d’éducation.
Pour un élève de quatrième, l’année 2026-2027 devient une année de sursis. Il prépare un brevet dans un collège dont il sait qu’il n’existera plus sous cette forme à la rentrée suivante. Les projets de classe, les voyages, les options rares perdent de leur évidence. Les enseignants, dont plusieurs ont qualifié la décision de brutale, doivent continuer à faire cours tout en préparant leur propre mobilité. Ce double régime use les établissements. On l’a vu lors d’autres fermetures parisiennes : l’année de transition est souvent la plus difficile, parce que plus personne n’investit dans un lieu qui va changer de public.
Il existe pourtant une voie médiane, déjà esquissée par les élus locaux. Maintenir jusqu’au bout de leur cycle les élèves déjà inscrits. Ouvrir le cursus européen en parallèle, d’abord sur un niveau, puis sur les suivants. Réserver un quota écrit, pas une simple possibilité de postuler. Garantir le transfert groupé des dispositifs Ulis et UPE2A, avec les moyens qui les rendent réels. Aucune de ces mesures n’empêche l’installation de l’école. Elles empêchent seulement qu’elle se fasse par substitution sèche.
Excellence, gratuité et filtre invisible
Le mot excellence revient dans les argumentaires favorables. Un bac européen au centre de Paris, gratuit, multilingue, peut élargir l’offre au-delà des lycées internationaux payants. C’est un argument solide si l’accès est large. Il s’affaiblit si la priorité statutaire et le niveau de langue exigé reproduisent, à l’intérieur du service public, une sélection que les frais de scolarité opéraient déjà dans le privé. La gratuité est une condition nécessaire de l’ouverture. Elle n’en est pas la preuve.
Le filtre invisible, dans ces cursus, est souvent linguistique et familial. Un enfant qui a grandi entre deux langues, dont les parents connaissent les dossiers, les dates, les pièces, arrive mieux armé qu’un enfant dont la famille découvre le dispositif en réunion d’information. Cela ne retire rien au mérite des premiers. Cela rappelle que l’égalité formelle d’une candidature ne corrige pas des écarts de familiarité avec l’institution. Un quota local, une préparation linguistique ouverte dès le CM2 dans les écoles du secteur, une commission d’admission associant les collèges de départ : voilà des outils concrets. Sans eux, l’excellence reste un étage auquel tout le monde peut frapper, et que peu de gens du quartier poussent vraiment.
Il faut aussi parler du diplôme. Le baccalauréat européen ouvre des portes dans l’enseignement supérieur européen. Il n’est pas automatiquement plus « dur » ou plus « facile » que le bac français. Il est autre : autre grille, autres langues de passage, autre façon d’évaluer. Pour une famille qui vise une université française de proximité, le gain n’est pas évident. Pour une famille mobile, il est décisif. Mélanger ces deux projets dans le même bâtiment sans dire qui est servi en premier, c’est préparer la déception des seconds.
Le Triangle d’or n’est pas un détail
Robert-Estienne ajoute une couche symbolique. Fermer une école maternelle et élémentaire du 8e, dans un immeuble cossu, pour y installer le primaire européen, parle à l’imaginaire parisien autant qu’à la carte scolaire. Le Triangle d’or évoque les avenues, les ambassades, les sièges. Y placer une école liée à une autorité bancaire européenne renforce l’idée d’un centre réservé aux fonctions de commandement. Les 160 élèves actuels, eux, n’incarnent pas cet imaginaire. Ce sont des enfants d’école de quartier, dont une classe suit un cursus musical que la mairie veut préserver ailleurs.
Le transfert groupé vers Paul-Baudry, s’il est tenu, limiterait la casse. Encore faut-il que les classes ouvrent vraiment, que les fratries ne soient pas séparées, que les dérogations restent souples. Une école de 160 élèves absorbée par un plus grand établissement peut s’y diluer sans drame, ou y perdre le suivi fin qui faisait sa réputation familiale. Les deux issues dépendent de moyens, pas d’un communiqué. La même remarque vaut pour Poquelin : annoncer une réaffectation vers Paris Centre sans chiffrer les places, c’est demander aux familles de faire confiance à une carte qui n’est pas encore dessinée.
Ce que cette affaire révèle de la capitale
Paris perd des enfants depuis des années. Les prix du logement, la taille des appartements, la place laissée aux locations touristiques ont repoussé les familles vers la banlieue. Les écoles du centre se vident, puis on s’étonne qu’elles deviennent des variables d’ajustement. Poquelin est un cas d’école, au sens strict. Un bâtiment bien placé, des effectifs fragiles, une demande extérieure pressante : la tentation de réaffecter est forte. Si l’on cède chaque fois, le centre achève de devenir un décor sans école de secteur. Si l’on fige chaque bâtiment, on refuse d’accueillir des fonctions que la ville a par ailleurs recherchées.
La sortie n’est pas dans l’invective. Elle est dans un ordre clair. D’abord, sécuriser les parcours en cours, y compris les dispositifs pour malentendants et allophones. Ensuite, écrire une priorité locale chiffrée, contrôlable, publiée avant les vacances de la Toussaint plutôt qu’au printemps 2027. Enfin, assumer le reste des places pour les enfants du personnel européen, dont la présence résulte d’un choix national. Un tel ordre ne humilie personne. Il dit simplement qu’un service public de proximité ne se suspend pas par surprise, même pour une belle ambition linguistique.
Les prochains mois diront si la pétition, les communiqués d’arrondissement et la colère des équipes pèsent sur le règlement d’admission, ou seulement sur le ton des réunions. L’adresse, elle, est déjà choisie. Rue Molière, le nom de Poquelin restera peut-être sur la façade. La question est de savoir qui, en septembre 2027, répondra à l’appel.
Questions que les familles posent déjà
La première porte sur le droit de rester. Un élève inscrit en 2026 a-t-il une place garantie jusqu’à la fin du collège, dans ce bâtiment ou dans un autre nommé à l’avance ? La seconde porte sur les frères et sœurs. Une famille dont l’aîné est à Poquelin et le cadet à l’école du secteur pourra-t-elle garder un seul trajet ? La troisième porte sur la langue. Quel niveau sera exigé pour une candidature locale, et qui préparera les enfants qui ne l’ont pas ? La quatrième porte sur les dispositifs. La classe Ulis sera-t-elle recréée avec les mêmes professionnels, ou seulement « orientée » vers un collège qui a déjà sa propre file d’attente ?
Aucune de ces questions n’est technique au point d’être secondaire. Ce sont elles qui transforment une relocalisation en rupture, ou en transition supportable. Les réunions déjà tenues ont informé. Elles n’ont pas encore répondu avec des listes, des quotas et des dates. Tant que ces pièces manquent, le sentiment d’arbitraire a de quoi durer, même si le projet pédagogique, pris isolément, peut séduire.
- Publier le règlement d’admission et la part réservée au secteur.
- Nommer les collèges d’accueil et les classes ouvertes avant le printemps.
- Garantir le transfert groupé des dispositifs Ulis et UPE2A.
- Protéger les élèves déjà engagés dans un cycle.
- Prévoir une préparation linguistique ouverte aux écoles du quartier.
Le collège Jean-Baptiste Poquelin n’a pas choisi de devenir un symbole. Il l’est devenu parce qu’un arbitrage national a croisé une démographie locale fragile, et parce que l’on a informé les premiers concernés en dernier. Deux cent quarante élèves, dont près d’un tiers de boursiers, attendent de savoir si la rentrée 2027 sera pour eux une porte supplémentaire ou une porte qui se ferme. L’École européenne peut avoir sa place à Paris. Elle n’a pas besoin, pour exister, que le quartier disparaisse du tableau d’appel.
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