Imaginez un fonds qui laisse des millions d’actifs générer du yield sur une blockchain, tout en les utilisant le même jour comme garantie pour ouvrir des positions de trading. Jusqu’à récemment, ce scénario restait largement théorique pour la plupart des acteurs institutionnels. Un choix s’imposait presque toujours : soit garder les tokens stakés et renoncer à la liquidité, soit les déstaker et perdre les récompenses pendant la période de déblocage. Cette friction vient d’être sérieusement réduite.
Une intégration qui change la logique du capital immobilisé
P2P.org, opérateur de validateurs présent sur plus de quarante réseaux, a annoncé le 13 août 2026 l’ouverture de son infrastructure de staking à la plateforme Arkis. Les clients institutionnels de ce prime broker peuvent désormais déposer des positions stakées sur Solana et Avalanche, les conserver actives, continuer de percevoir les récompenses de protocole, et s’en servir immédiatement comme collatéral pour leurs stratégies de trading.
Le service est accessible via la section Carry Trades d’Arkis Alpha. Une fois l’actif staké sélectionné, la plateforme affiche les stratégies compatibles et les conditions économiques avant tout engagement de capital. L’approche est claire : le staking n’est plus un silo isolé du reste du portefeuille. Il devient une composante intégrée de la gestion du risque et de la marge.
Comment fonctionne concrètement le dispositif
Le principe repose sur une répartition des rôles bien définie. P2P.org fournit l’infrastructure de staking non-custodiale et l’expertise de validation. Arkis, de son côté, gère le crédit, le collatéral et le calcul de la marge au niveau du portefeuille global du client.
Contrairement à un modèle où chaque position serait évaluée isolément sur le lieu d’exécution, Arkis regarde l’ensemble du compte. La marge est calculée sur le risque agrégé. Cela signifie qu’une position stakée peut soutenir d’autres opérations sans que le client ait à multiplier les dépôts ou à transférer des actifs d’un système à un autre.
Artemiy Parshakov, vice-président des solutions stratégiques chez P2P.org, résume la philosophie de la collaboration : « Le collatéral n’a de valeur que si l’opérateur qui se trouve derrière est solide. » Une fois qu’une institution emprunte contre une position stakée, celle-ci cesse d’être un simple actif passif. Elle doit répondre aux standards de risque appliqués par le prime broker.
Pourquoi Solana et Avalanche en premier
Le lancement se limite pour l’instant à deux réseaux. Aucune date n’a été communiquée pour l’ajout d’autres blockchains proof-of-stake. Le choix de Solana et Avalanche n’est pas anodin. Ces chaînes combinent des volumes institutionnels croissants, des mécanismes de staking relativement matures et une liquidité suffisante pour que le collatéral reste pertinent en contexte de trading.
Sur ces réseaux, la période de déblocage (unstaking) peut être longue. Pendant ce temps, le capital est immobilisé et les opportunités de marché peuvent filer. En permettant de garder la position stakée tout en l’utilisant comme garantie, l’intégration supprime cette attente. Les récompenses continuent d’être générées selon les règles du protocole, le rendement dépendant des conditions réseau, de la performance du validateur et du montant engagé.
Le risque de validateur entre dans le calcul de marge
Utiliser un actif staké comme collatéral n’est pas neutre. Deux risques spécifiques apparaissent : le slashing et le downtime prolongé. Le slashing intervient lorsqu’un validateur signe des blocs conflictuels ou ne respecte pas certaines exigences du réseau. La pénalité peut réduire le solde de tokens attachés. Un downtime prolongé diminue les récompenses attendues et, par ricochet, la valeur perçue de la position.
Arkis a choisi d’intégrer ces éléments dans son framework de risque plutôt que de les ignorer. L’historique de slashing et la disponibilité du validateur deviennent des inputs de marge. Oleksandr Proskurin, directeur produit et cofondateur d’Arkis, explique que de plus en plus de livres institutionnels contiennent des actifs générateurs de yield, et que les fournisseurs de crédit ont longtemps tardé à les traiter comme des positions à part entière du portefeuille.
Le choix de P2P.org s’explique précisément par la volonté d’évaluer l’opérateur derrière l’actif. Selon les données communiquées par l’entreprise, ses validateurs sécurisent plus de 10 milliards de dollars d’actifs stakés, opèrent sur plus de quarante réseaux et n’ont enregistré aucun incident de slashing depuis 2018. Elle compte également plus de 190 clients institutionnels. Ces chiffres, fournis par la société elle-même, n’ont pas fait l’objet d’une vérification indépendante dans l’annonce.
Ce que l’intégration n’est pas : le restaking
Il est important de distinguer ce modèle du restaking. Dans le restaking, un actif déjà staké est réutilisé pour sécuriser d’autres services ou protocoles, ce qui multiplie les conditions de slashing possibles. Ici, la position stakée sert uniquement de collatéral financier à l’intérieur d’un compte de prime brokerage. Aucune indication n’a été donnée que les actifs Solana ou Avalanche seraient restakés pour sécuriser un autre réseau.
La nuance est majeure pour la gestion des risques. Le client conserve une exposition aux conditions du protocole d’origine et au comportement du validateur choisi, mais n’ajoute pas une couche supplémentaire de conditions de pénalité provenant d’un autre protocole.
Capital productif plutôt que capital dormant
Sans ce type d’arrangement, un fonds se trouve souvent face à un arbitrage douloureux. Pour utiliser un actif staké comme garantie ailleurs, il doit généralement le déstaker. Pendant la période d’attente imposée par la blockchain, il perd une partie ou la totalité des récompenses et peut manquer des fenêtres de trading. L’intégration P2P.org-Arkis permet de maintenir la position active tout en l’utilisant pour soutenir d’autres opérations.
Cela ne fait pas disparaître les risques de liquidation ou de slashing. Une baisse du prix de marché du token, un changement des exigences de marge ou une pénalité sur le validateur peut affaiblir le collatéral qui soutient une position ouverte. Le dispositif améliore l’efficacité du capital, il ne le rend pas invulnérable.
Points clés à retenir
- Positions stakées Solana et Avalanche utilisables comme collatéral sans unstaking
- Marge calculée sur le risque agrégé du compte Arkis
- Slashing et downtime du validateur intégrés dans l’évaluation de la marge
- Service accessible via Carry Trades sur Arkis Alpha
- P2P.org fournit l’infrastructure non-custodiale, Arkis gère crédit et risque
Le contexte institutionnel et réglementaire américain
Pour les acteurs basés aux États-Unis, le cadre n’est pas totalement neutre. En mai 2025, la Division of Corporation Finance de la Securities and Exchange Commission a publié un staff statement concernant certaines formes de protocol staking réalisées directement ou via un opérateur tiers. Selon ce document, les activités de staking de protocole décrites dans l’analyse ne constituaient pas une offre ou une vente de titres, sous réserve de faits et circonstances précis.
Le texte couvrait notamment des arrangements non-custodiaux dans lesquels le propriétaire des tokens conserve la propriété et le contrôle de ses actifs et de ses clés privées tout en confiant les droits de validation à un opérateur de nœud. Toute activité qui s’écarte de ce cadre ou qui inclut des arrangements commerciaux supplémentaires peut nécessiter une analyse juridique distincte.
P2P.org présente son infrastructure comme non-custodiale. Cependant, ni P2P.org ni Arkis n’ont indiqué que l’intégration avait fait l’objet d’une évaluation spécifique au regard du droit américain des valeurs mobilières, ni précisé si des restrictions géographiques s’appliquent à Arkis Alpha. La même prudence s’impose concernant les orientations de l’Office of the Comptroller of the Currency, qui a confirmé en mai 2025 que les banques nationales et les associations d’épargne fédérales pouvaient externaliser certaines activités crypto permises, sous réserve de contrôles de risque tiers appropriés. Ce texte ne mentionne ni P2P.org, ni Arkis, ni l’usage d’actifs stakés comme collatéral de trading.
Une stratégie d’intégration déjà éprouvée chez P2P.org
Cette collaboration s’inscrit dans une série d’ouvertures de l’infrastructure de staking de P2P.org vers des systèmes institutionnels existants. En juin, une intégration avec Taurus avait permis aux institutions financières de staker tout en conservant la garde et le contrôle de leurs actifs via Taurus-PROTECT. Plus tôt, en janvier 2025, P2P.org avait rejoint le marketplace de validateurs ETH de Northstake, conçu pour offrir aux institutions réglementées un accès à l’infrastructure de validation Ethereum.
Plus récemment, le 11 août 2026, P2P.org a annoncé un partenariat avec BoulderTech visant à distribuer des services de staking et de finance décentralisée en Argentine, au Brésil et au Mexique. BoulderTech doit connecter l’opérateur de validateurs à des exchanges, des dépositaires, des banques, des gestionnaires d’actifs et des fonds de la région. Les deux sociétés étudient également le déploiement d’infrastructures de validation dans des installations soutenues par IRSA en Argentine.
Ces mouvements successifs montrent une volonté claire de s’insérer dans les flux institutionnels existants plutôt que de forcer les clients à changer d’écosystème. L’intégration avec Arkis prolonge cette logique en traitant le staking non plus comme une activité isolée, mais comme une composante de la gestion de collatéral et de crédit.
Ce que change réellement le calcul de marge agrégé
Dans un modèle traditionnel, chaque position collatérale est souvent évaluée de manière isolée. Un actif staké pourrait alors être considéré avec une décote importante, voire refusé, simplement parce que le validateur n’est pas sous le contrôle direct du prime broker. En intégrant la qualité de l’opérateur dans le framework et en calculant la marge au niveau du compte entier, Arkis ouvre la possibilité d’utiliser plus efficacement le capital déjà engagé dans le staking.
Arkis indique avoir déployé plus de 250 millions de dollars de crédit institutionnel depuis 2022 sans enregistrer de créance douteuse. Ce chiffre, fourni par la société, n’a pas été vérifié de manière indépendante dans l’annonce. Il illustre néanmoins l’ambition de positionner la plateforme comme un interlocuteur sérieux pour les desks institutionnels qui cherchent à optimiser l’usage de leurs positions yield-bearing.
Les limites et les points de vigilance
Plusieurs éléments restent à surveiller. Premièrement, le périmètre actuel se limite à Solana et Avalanche. L’absence de calendrier pour d’autres réseaux laisse les institutions qui détiennent des positions importantes sur d’autres blockchains dans l’attente. Deuxièmement, le cadre réglementaire, particulièrement aux États-Unis, n’a pas été explicitement clarifié pour cette intégration précise. Troisièmement, même si le slashing et le downtime sont pris en compte dans la marge, une dégradation soudaine de la performance d’un validateur ou une évolution des règles du protocole peut modifier rapidement la valeur effective du collatéral.
Enfin, l’efficacité du capital ne supprime pas le risque de marché. Si le prix de l’actif sous-jacent chute fortement, la position stakée, même productive, peut ne plus couvrir suffisamment les engagements de trading. Les mécanismes de liquidation d’Arkis s’appliquent alors comme pour tout autre type de collatéral.
Une évolution logique du marché institutionnel
Depuis plusieurs années, les institutions cherchent à maximiser le rendement de leurs avoirs crypto tout en conservant une capacité d’action rapide sur les marchés. Le staking purement passif ne répondait qu’à la première partie de l’équation. Les solutions de collatéralisation d’actifs non stakés répondaient à la seconde. L’intégration de positions stakées dans un système de prime brokerage comble une partie du fossé entre les deux.
En traitant le validateur comme un élément de risque sous-jacent plutôt que comme une boîte noire, Arkis et P2P.org proposent une approche plus fine. Le collatéral n’est plus seulement un montant nominal ; il est aussi un actif dont la qualité dépend de l’opérateur qui le sécurise. Cette distinction, simple en apparence, change la façon dont les desks de risque peuvent allouer le capital.
Pour les institutions qui ont déjà des positions significatives sur Solana ou Avalanche, le dispositif offre une nouvelle option d’optimisation. Pour celles qui hésitaient encore à staker massivement par crainte de perdre de la flexibilité, il réduit un frein important. Reste à voir si d’autres réseaux seront rapidement intégrés et si le cadre juridique, notamment aux États-Unis, évoluera de manière à sécuriser davantage ce type d’arrangements.
En attendant, le message est clair : le staking institutionnel n’est plus condamné à rester un actif immobilisé. Il peut désormais participer activement à la stratégie de trading, à condition que l’opérateur derrière la position soit jugé digne de confiance par le fournisseur de crédit. C’est précisément sur ce critère que P2P.org et Arkis ont bâti leur collaboration.
Perspectives pour les prochains mois
Le marché observera avec attention l’évolution des volumes traités via cette intégration et l’éventuelle extension à d’autres blockchains. Si le modèle prouve son efficacité, d’autres opérateurs de staking et d’autres prime brokers pourraient suivre une voie similaire. La concurrence se déplacera alors non seulement sur les performances de validation et les commissions, mais aussi sur la capacité à s’intégrer dans des systèmes de gestion de collatéral et de risque sophistiqués.
Dans un environnement où le coût du capital et l’efficacité d’utilisation des actifs deviennent des critères décisifs, la possibilité de garder un actif productif tout en s’en servant comme garantie représente un avantage concurrentiel tangible. Les institutions qui sauront l’exploiter tout en maîtrisant les risques spécifiques au staking disposeront d’une flexibilité supplémentaire sur leurs livres.
La frontière entre yield et liquidité continue de s’estomper. Avec cette intégration, P2P.org et Arkis ont franchi une étape concrète dans cette direction. Le véritable test restera la robustesse du dispositif face aux prochains chocs de marché et à d’éventuelles évolutions réglementaires. Pour l’instant, le message adressé aux desks institutionnels est simple : vos positions stakées peuvent enfin travailler plus durement.









