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Odyssée D’Azov À Kiev Mêle Mythe Homère Et Guerre

Pénélope frappe un prétendant avec des sacs de courses, un drone poursuit un soldat sur scène. À Kiev, l'Odyssée d'Azov s'ouvre après une attaque. Le rideau tombe sans dire si Ulysse rentre vraiment.

Pénélope abat un prétendant à coups de sacs de courses. Ulysse crie dans une radio. Un drone poursuit un soldat jusque sur les planches. Où sommes-nous vraiment? Dans une adaptation théâtrale de l’Odyssée née à Kiev d’une collaboration entre des soldats du corps d’armée Azov et le théâtre Ivan Franko. Tandis qu’une autre lecture filmique de l’épopée attribuée à Homère capte l’attention mondiale, cette mise en scène ukrainienne ancre le récit du retour dans une guerre entrée dans sa cinquième année.

Une Odyssée De Soldats Sur La Méotide

Darya Legueyda, qui incarne Pénélope, le dit d’emblée: nous ne faisons pas Homère. L’actrice précise que cette Odyssée parle de leurs héros, même si elle puise dans des thèmes archaïques, mythiques et profonds. La quête du foyer, trame du texte originel, résonne en Ukraine où l’invasion russe a mobilisé des centaines de milliers de personnes sur le front, fait des millions de déplacés et des dizaines de milliers de disparus ou de prisonniers.

Les épisodes célèbres de l’aventure d’Ulysse servent à raconter l’histoire des soldats d’Azov, passés du statut de combattants marginaux à celui de symbole de résistance nationale. Le conflit connaît une escalade. L’incertitude a plané jusqu’à la dernière minute sur le lever de rideau. Des attaques de drones russes ont contraint à l’annulation de la première, remise au lendemain.

Ce que la pièce ancre dans le réel. Le voyage se déroule sur la Méotide, nom antique de la mer d’Azov, au bord de laquelle se dresse aujourd’hui Marioupol, ville ukrainienne occupée par la Russie depuis 2022. C’est là qu’en 2014 le bataillon d’Azov, aux origines ultranationalistes, a recueilli ses premiers lauriers en reprenant la ville aux séparatistes soutenus par Moscou.

Du Bataillon Marginal Au Symbole National

Le bataillon est ensuite intégré dans l’armée régulière ukrainienne. Lorsque la Russie lance son invasion à grande échelle en février 2022, ses combattants sont parmi les derniers à tenir durant le siège de Marioupol. Azov est souvent perçu comme une sorte de mythe, estime le metteur en scène Ivan Ouryvsky. Il dit avoir ressenti une immense responsabilité en traduisant cette réputation sur scène.

Sur les planches, Ulysse négocie avec un cyclope en tenue de camouflage. La scène fait miroir à des photographies prises pendant le siège de Marioupol, sur lesquelles le commandant d’Azov, Denys Prokopenko, négocie avec un combattant russe. Les combattants d’Azov ont fini par se rendre, pensant qu’ils seraient renvoyés chez eux. Plus de quatre ans plus tard, nombre d’entre eux sont toujours prisonniers.

Azov est souvent perçu comme une sorte de mythe.

Ivan Ouryvsky, metteur en scène

Moscou affirme, dans un argument réfuté par Kiev et ses alliés, que son invasion vise à «dénazifier» l’Ukraine, en s’appuyant notamment sur des simulacres de procès de soldats mettant en avant les origines d’extrême droite d’Azov, ce que l’unité nie. En Ukraine, le slogan «Libérez Azov» est omniprésent, jusque sur la façade du théâtre Ivan Franko.

Pénélope, Les Sacs De Courses Et L’Attente

La Pénélope du mythe n’abandonne jamais sa loyauté envers Ulysse. L’actrice Darya Legueyda refuse pourtant toute injonction. On ne sait pas comment on doit faire face, s’il faut continuer d’attendre ou pas, dit-elle. Beaucoup d’Ukrainiens sans nouvelles de leurs proches font face à un choix déchirant: attendre ou faire leur deuil.

La violence domestique du récit homérique est ici concrète. Pénélope bat un prétendant à mort avec des sacs de courses. Le geste ancre le foyer dans le quotidien de la guerre: courses, files, objets banals devenus armes. Ulysse hurle dans une radio. Un drone chasse un soldat sur la scène. L’épopée n’est plus une mer lointaine. Elle est une ligne de front, une fréquence brouillée, un ciel surveillé.

  • Pénélope et les sacs de courses face à un prétendant
  • Ulysse qui hurle dans une radio
  • Un drone qui chasse un soldat sur les planches
  • Ulysse face à un cyclope en camouflage
  • La confrontation avec les morts et le corps d’Elpénor

Ces images ne sont pas des ornements. Elles relient le voyage d’Ulysse à l’histoire des soldats d’Azov. Elles disent aussi l’attente de celles et ceux qui restent. La pièce ne promet pas que l’attente sera récompensée. Elle la montre comme un travail, parfois insupportable, parfois nécessaire.

Marioupol, La Mer D’Azov Et Le Retour Impossible

Dans cette adaptation, le voyage se déroule sur la Méotide. Le nom antique de la mer d’Azov n’est pas un détail érudit. Il superpose deux cartes: celle d’Homère et celle d’une ville occupée depuis 2022. Marioupol est le port de cette Odyssée. C’est là qu’en 2014 Azov a repris la ville aux séparatistes soutenus par Moscou. C’est là qu’en 2022 les combattants ont tenu parmi les derniers pendant le siège.

Le retour au foyer, au cœur du texte originel, devient une question nationale. Des centaines de milliers de personnes ont été mobilisées. Des millions ont été déplacées. Des dizaines de milliers sont disparues ou prisonnières. L’épopée du retour n’est plus seulement celle d’un roi d’Ithaque. Elle est celle de familles qui ne savent pas si quelqu’un reviendra.

Motif de l’Odyssée Écho dans la pièce
Le voyage sur la mer La Méotide, mer d’Azov, Marioupol occupée depuis 2022
Le cyclope Négociation en camouflage, écho des photos de Denys Prokopenko
Les prétendants Pénélope frappe avec des sacs de courses
Les morts et Elpénor Culpabilité de ne pas rapatrier les corps
Le retour à Ithaque Rideau tombé sans savoir si Ulysse est rentré

Les combattants d’Azov se sont rendus en pensant qu’ils seraient renvoyés chez eux. Plus de quatre ans plus tard, nombre d’entre eux restent prisonniers. Le slogan «Libérez Azov» recouvre les murs, y compris la façade du théâtre où la pièce est donnée. Les recettes sont destinées à une organisation de soutien aux prisonniers de guerre.

Le Mythe Azov Vu Par La Salle

Parmi le public, Azov est surtout vu avec respect pour son efficacité au front et pour avoir été parmi les premiers à avoir combattu les forces séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine en 2014. Tetyana Osypovytch, spectatrice de 51 ans, affirme que ce sont des gens qui aiment vraiment l’Ukraine et se battent pour elle. La représentation lui a fait revivre tout le spectre des terribles émotions ressenties par les Ukrainiens, dit-elle, les larmes aux yeux.

Ce sont des gens qui aiment vraiment l’Ukraine et se battent pour elle.

Tetyana Osypovytch, spectatrice, 51 ans

Ivan Ouryvsky assume l’ampleur du sujet. Azov est souvent perçu comme une sorte de mythe. Traduire cette réputation sur scène impose une immense responsabilité. La pièce ne prétend pas «faire Homère». Elle utilise des thèmes archaïques pour parler de héros contemporains, de ceux qui tiennent, de ceux qui attendent, de ceux qui ne reviennent pas.

Le débat autour des origines ultranationalistes du bataillon de 2014 n’est pas effacé. L’unité nie les accusations d’extrême droite mises en avant dans des simulacres de procès. Moscou s’en sert pour justifier une invasion présentée comme une «dénazification», argument réfuté par Kiev et ses alliés. Sur scène, le récit se concentre sur le siège, la reddition, les prisonniers et le foyer interrompu.

Kalinka, Basses Lourdes Et Dialogue Avec Les Morts

L’Odyssée d’Azov est ponctuée d’une musique angoissante aux lourds accents de basse, avec notamment la mélodie de Kalinka, chanson russe folklorique populaire. Le choix sonore installe une tension. Une air connu devient un rappel de l’ennemi, ou d’un monde d’avant, ou des deux à la fois. Les basses pesantes accompagnent le voyage comme une alarme continue.

Lors de sa confrontation avec les morts, autre épisode marquant de l’Odyssée, Ulysse évoque son sentiment de culpabilité pour ne pas avoir rapatrié le corps d’Elpénor. Une douleur familière aux soldats ukrainiens, parmi lesquels l’acteur principal, Danylo Mirechkine, qui sert au sein d’Azov. Ça a été le plus difficile: revivre cette expérience encore et encore, a-t-il confié. Il s’agit d’un devoir sacré: toujours récupérer les blessés, ceux qui sont tombés. Mais ce n’est pas toujours possible.

Ça a été le plus difficile: revivre cette expérience encore et encore. Il s’agit d’un devoir sacré: toujours récupérer les blessés, ceux qui sont tombés. Mais ce n’est pas toujours possible.

Danylo Mirechkine, acteur principal, soldat d’Azov

Le corps non rapatrié d’Elpénor n’est plus seulement un vers antique. Il devient la question des disparus, des tombes impossibles, des familles sans nouvelles. Attendre ou faire son deuil: le public ukrainien reconnaît ce choix. La pièce ne le tranche pas. Elle le laisse ouvert, comme le destin d’Ulysse à la fin de la représentation.

Une Première Reportée Par Les Drones

L’incertitude a plané jusqu’à la dernière minute. Des attaques de drones russes ont contraint à l’annulation de la première, remise au lendemain. Le théâtre n’est pas un abri hors du conflit. Le conflit entre dans la salle avant même que le rideau ne se lève. Un drone sur scène n’est plus seulement un effet. Il prolonge ce qui, dehors, a déjà déplacé la date de la représentation.

Le conflit, entré dans sa cinquième année, connaît une escalade. La pièce arrive dans ce temps-là. Elle ne raconte pas une guerre finie. Elle raconte une guerre qui continue, des prisonniers qui n’ont pas été renvoyés chez eux, une ville occupée depuis 2022, un slogan collé sur la façade du théâtre Ivan Franko.

Pas Forcément Une Fin Heureuse

Le rideau tombe sans que l’on sache si Ulysse est parvenu à rentrer. Peut-être que nous n’aurons pas une fin heureuse dans le sens classique, poursuit Darya Legueyda. Et peut-être que nous devrions en parler. Et en pleurer. Et continuer à vivre. La phrase referme la pièce autant qu’elle l’ouvre à la salle. Parler. Pleurer. Continuer.

Peut-être que nous n’aurons pas une fin heureuse dans le sens classique. Et peut-être que nous devrions en parler. Et en pleurer. Et continuer à vivre.

Darya Legueyda, interprète de Pénélope

La Pénélope de la pièce refuse l’injonction d’une fidélité sans question. On ne sait pas comment on doit faire face, s’il faut continuer d’attendre ou pas. Cette incertitude est celle de millions de déplacés et de familles de disparus ou de prisonniers. Elle est aussi celle d’un pays qui ne peut pas encore écrire le dernier chant de son épopée.

Les recettes de la représentation vont à une organisation de soutien aux prisonniers de guerre. Le geste économique prolonge le geste artistique. La scène parle des captifs. La billetterie cherche à les soutenir. «Libérez Azov» n’est pas seulement un slogan sur la façade. Il est le destin inachevé de ceux qui se sont rendus en croyant rentrer.

Ce Que La Pièce Dit Sans Faire Homère

Nous ne faisons pas Homère, insiste Darya Legueyda. Notre Odyssée est à propos de nos héros, même si nous puisons dans des thèmes archaïques, mythiques et profonds. La distinction compte. L’épopée n’est pas un costume. C’est une grille pour raconter des soldats passés de la marge au symbole, une ville reprise en 2014 puis assiégée en 2022, une mer antique qui porte aujourd’hui un autre nom de guerre.

Ulysse négocie avec un cyclope en camouflage. Le commandant Denys Prokopenko apparaît en écho, dans le souvenir des photographies du siège. L’acteur Danylo Mirechkine sert au sein d’Azov. Il rejoue ce qu’il connaît: le devoir de récupérer les blessés et les tombés, et l’impossibilité fréquente de le faire. Revivre cela encore et encore a été le plus difficile.

Tetyana Osypovytch, dans la salle, revit tout le spectre des terribles émotions. Elle voit des gens qui aiment vraiment l’Ukraine et se battent pour elle. Ivan Ouryvsky porte la responsabilité de mettre un mythe contemporain sur les planches. Autour d’eux, le conflit continue. Les drones ont déjà déplacé une première. Le rideau, lui, se ferme sans confirmer le retour.

Fil de l’attente

Des centaines de milliers de mobilisés. Des millions de déplacés. Des dizaines de milliers de disparus ou de prisonniers. Une reddition suivie d’une captivité de plus de quatre ans pour nombre de combattants d’Azov. Une Pénélope qui ne sait plus s’il faut attendre. Un Ulysse dont le retour n’est pas montré.

Ithaque, Kiev, Marioupol

Le titre possible de ce déplacement est simple: d’Ithaque à Marioupol. L’Odyssée est lue au prisme de la guerre en Ukraine. Le foyer n’est plus seulement une île. C’est une ville occupée, un théâtre dont la première saute à cause des drones, une façade recouverte d’un appel à libérer des prisonniers. C’est aussi une spectatrice de 51 ans qui pleure en reconnaissant le spectre des émotions collectives.

La musique angoissante, les basses, la mélodie de Kalinka empêchent le confort. L’antique et le présent se frottent jusqu’à faire mal. Elpénor n’est plus un compagnon oublié au bout d’un chant. Il est le corps que l’on n’a pas pu ramener. Danylo Mirechkine le dit comme un devoir sacré souvent impossible. La pièce répète cette impossibilité au lieu de la résoudre.

Peut-être qu’il n’y aura pas de fin heureuse dans le sens classique. La phrase de Darya Legueyda n’est pas un effet de manche. Elle décrit l’état du récit et l’état du pays tels que la pièce les assume. Parler. Pleurer. Continuer à vivre. Après le rideau, l’attente reprend, dehors, là où les prisonniers n’ont pas encore été renvoyés chez eux.

Cette adaptation née à Kiev, entre soldats d’Azov et théâtre Ivan Franko, ne cherche pas à clore l’épopée. Elle montre Pénélope avec ses sacs de courses, Ulysse à la radio, un drone sur un soldat, un cyclope en camouflage, une mer appelée Méotide, une ville nommée Marioupol. Elle s’arrête avant le débarquement certain. Elle laisse le public, comme les familles sans nouvelles, devant la même question: attendre encore, ou apprendre à vivre avec ce qui ne revient pas.

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