Imaginez confier les économies d’une vie entière à une promesse de gains rapides, encouragée par des proches, des prières et des messages WhatsApp rassurants. Des milliers de New-Yorkais, souvent issus de communautés immigrées, ont vécu exactement cela. Aujourd’hui, l’Attorney General de l’État de New York, Letitia James, réclame plus de 1,3 milliard de dollars aux fondateurs de NovaTech. Une somme vertigineuse qui résume l’ampleur d’un scandale crypto parmi les plus destructeurs de ces dernières années.
Un scandale qui a touché plus de 11 000 New-Yorkais
Le 22 octobre, le bureau de l’Attorney General a annoncé avoir obtenu près de 6 millions de dollars de règlements auprès de quatre promoteurs du schéma NovaTech et de son prédécesseur AWS Mining. Ces accords s’accompagnent d’une demande judiciaire spectaculaire : 1,3 milliard de dollars destinés à être récupérés auprès des fondateurs Cynthia et Eddy Petion.
Ces chiffres ne sont pas anodins. NovaTech aurait reçu plus d’un milliard de dollars en cryptomonnaies de la part d’investisseurs du monde entier. Pourtant, selon les enquêteurs, moins de 26 millions ont réellement transité vers la plateforme de trading censée générer les profits promis. Le reste ? Une grande partie semble avoir disparu dans des portefeuilles personnels.
Des promoteurs sanctionnés et bannis à vie
Martin Zizi, Frantz Ciceron, Ricardo Roy Sr. et James Corbett ont accepté de verser respectivement 2,9 millions, 2,05 millions, 750 000 et 275 861 dollars. Au total, environ 5,98 millions de dollars qui serviront à indemniser les victimes. Tous quatre sont désormais définitivement interdits d’exercer dans les secteurs des valeurs mobilières, des matières premières et des cryptomonnaies.
Ces promoteurs sont accusés d’avoir trompé les investisseurs sur la nature des produits proposés, d’avoir agi comme courtiers non enregistrés et d’avoir encouragé le recrutement de nouveaux participants contre commission. Autrement dit, le classique d’une pyramide financière habillée de jargon crypto.
« Ces escrocs ont ciblé des communautés immigrées et religieuses avec la promesse d’une vie meilleure, mais ils les ont dépouillés de leurs économies de toute une vie. »
— Letitia James, Attorney General de New York
Comment AWS Mining a préparé le terrain
Avant NovaTech, il y avait AWS Mining. Cette structure promettait des rendements mensuels de 15 à 20 %, des commissions de recrutement et la possibilité de doubler son capital en quinze mois environ. Le modèle s’est effondré en 2019, faute de revenus suffisants pour honorer les paiements promis.
Les Petion n’ont pas disparu pour autant. Ils ont rapidement lancé NovaTech, en promettant cette fois des profits hebdomadaires de 2 à 4 % grâce à des packages de trading en cryptomonnaies et en devises. Le discours a changé, mais le mécanisme restait le même : les gains des anciens étaient payés avec l’argent des nouveaux.
Un ciblage précis des communautés haïtiennes
Ce qui rend cette affaire particulièrement choquante, c’est la méthode de recrutement. Les promoteurs se sont appuyés sur des réseaux de confiance : rassemblements religieux, groupes de prière, messages en créole haïtien, publicités sur les réseaux sociaux et discussions privées sur WhatsApp. Les investissements étaient présentés comme des opportunités sûres, presque bénies.
Plus de 11 000 New-Yorkais ont été touchés. À l’échelle mondiale, les autorités fédérales estiment que plus de 200 000 personnes ont perdu de l’argent dans ce schéma de marketing multiniveau. Beaucoup ont vu s’envoler des économies destinées à l’éducation des enfants, à l’achat d’un logement ou à la retraite.
Les chiffres qui font froid dans le dos
Entre août 2019 et mai 2023, NovaTech a reçu environ 1,16 milliard de dollars en cryptomonnaies via son compte CoinPayments. Seuls 25,99 millions ont été transférés vers la plateforme de trading B2Broker. Sur cette somme, les traders ont perdu environ 18,19 millions. Les enquêteurs ont donc déduit ce montant pour calculer le disgorgement demandé.
Résultat : 1,134 milliard de dollars de disgorgement, auxquels s’ajoutent près de 232,5 millions d’intérêts préjugement, soit un total d’environ 1,367 milliard pour le seul schéma NovaTech. Pour AWS Mining, la demande s’élève à environ 6,15 millions, intérêts compris.
| Élément | Montant |
|---|---|
| Cryptos reçues par NovaTech | 1,16 milliard $ |
| Transférés vers la plateforme de trading | 25,99 millions $ |
| Pertes sur la plateforme | 18,19 millions $ |
| Disgorgement demandé (NovaTech) | 1,134 milliard $ |
| Intérêts préjugement | 232,5 millions $ |
| Total réclamé (NovaTech) | 1,367 milliard $ |
Des fondateurs en fuite et un jugement par défaut
Cynthia et Eddy Petion ont quitté le pays et n’ont jamais répondu à la plainte déposée en juin 2024. Le 4 août 2025, un tribunal new-yorkais a rendu un jugement par défaut à leur encontre et contre les sociétés liées. Le tribunal a estimé que les preuves des violations étaient suffisantes et a ordonné leur interdiction permanente d’exercer dans les domaines de la cryptomonnaie et des valeurs mobilières.
Le montant exact des dommages restait à déterminer. C’est cette procédure distincte qui a donné lieu au dépôt du 22 octobre. Les enquêteurs soulignent également que Cynthia Petion aurait autorisé au moins 134,5 millions de dollars de transferts depuis le portefeuille CoinPayments de NovaTech vers des portefeuilles lui appartenant et à Eddy Petion.
Les défendeurs n’ont fourni ni les registres d’investisseurs ni les comptes financiers exigés par le tribunal. Impossible, dès lors, d’identifier chaque victime ou de reconstituer l’intégralité des flux.
Des promesses trop belles pour être vraies
NovaTech se présentait comme un courtier de hedge fund enregistré. Les investisseurs étaient censés pouvoir retirer leurs dépôts et leurs profits à tout moment. En réalité, les rendements annoncés étaient purement fictifs. Les paiements aux premiers participants provenaient uniquement des fonds apportés par les suivants.
Lorsque le système s’est effondré en 2023, des dizaines de milliers d’investisseurs se sont retrouvés dans l’impossibilité de récupérer leurs cryptomonnaies. Les autorités fédérales ont ensuite engagé des poursuites en août 2024, accusant la société d’avoir fraudé plus de 200 000 personnes via un schéma de marketing multiniveau.
Une série d’actions contre la fraude crypto
Cette affaire s’inscrit dans une série d’initiatives de l’Attorney General new-yorkaise. Le 9 octobre, l’ancien PDG de Celsius, Alex Mashinsky, a accepté une interdiction à vie dans le cadre d’un règlement pouvant atteindre 35 millions de dollars. Dans un autre dossier, plus de 5 millions ont été obtenus auprès d’Uphold pour sa promotion de CredEarn, un produit lié au prêteur défaillant Cred LLC.
Pour AWS Mining, les documents judiciaires identifient au moins 204 victimes ayant investi 930 195 dollars, d’après les registres fournis par Ciceron. Ce chiffre ne représente qu’une fraction du total réel, les défendeurs n’ayant jamais fourni une comptabilité complète.
Pourquoi cette affaire doit alerter tous les investisseurs
Les schémas de type pyramide déguisés en opportunités crypto ne sont pas nouveaux. Ce qui change, c’est la sophistication du discours et la capacité à exploiter des réseaux de confiance communautaire. Les messages religieux, les témoignages de proches et les rendements « garantis » créent un climat où le doute devient presque un manque de foi.
Les autorités rappellent que tout produit d’investissement offrant des rendements élevés et constants sans risque réel doit être regardé avec la plus grande méfiance. L’absence d’enregistrement, le recours massif au recrutement et l’impossibilité de retirer facilement les fonds sont autant de signaux d’alarme.
Points de vigilance pour les investisseurs
- Rendements hebdomadaires ou mensuels « garantis » sans explication claire du modèle économique
- Pression au recrutement de nouveaux participants contre commission
- Utilisation de réseaux religieux ou communautaires pour créer un climat de confiance
- Absence de documents réglementaires vérifiables
- Difficultés à retirer les fonds une fois investis
Un combat encore loin d’être terminé
Même si un jugement par défaut a été obtenu, récupérer concrètement 1,3 milliard de dollars auprès de personnes qui ont quitté le pays reste un défi immense. Les cryptomonnaies transférées vers des portefeuilles personnels peuvent être diluées, converties ou dissimulées dans des juridictions peu coopératives.
Les 6 millions déjà obtenus auprès des promoteurs constitueront une première enveloppe pour les victimes. Mais face à l’ampleur des pertes, cette somme reste symbolique. L’enquête se poursuit pour retracer les flux et identifier d’éventuels autres bénéficiaires.
Cette affaire illustre aussi la difficulté pour les régulateurs de suivre le rythme des innovations financières. Les outils crypto permettent des transferts quasi instantanés et transfrontaliers, rendant la traçabilité plus complexe qu’avec les circuits bancaires traditionnels.
Le rôle central de la confiance communautaire
Dans de nombreuses communautés immigrées, la solidarité et la confiance mutuelle sont des valeurs fondamentales. Les escrocs l’ont parfaitement compris. En s’appuyant sur des leaders d’opinion locaux, des pasteurs ou des figures respectées, ils ont transformé un produit d’investissement risqué en une quasi-mission collective.
Les messages en créole haïtien, les groupes de prière et les témoignages de « réussite » ont créé une dynamique où refuser d’investir pouvait être perçu comme un manque de confiance envers la communauté elle-même. Ce levier psychologique explique en partie pourquoi autant de personnes ont continué à déposer de l’argent malgré les premiers signes d’alerte.
Que peuvent espérer les victimes ?
Les fonds récupérés auprès des promoteurs seront redistribués. Pour le reste, tout dépendra de la capacité des autorités à localiser et saisir les actifs des fondateurs. Les procédures de disgorgement visent à obliger les responsables à restituer les profits illicites, mais leur exécution internationale est souvent longue et incertaine.
Les victimes sont invitées à se manifester auprès des autorités compétentes afin d’être recensées. Plus le nombre de dossiers documentés sera important, plus les chances d’obtenir une indemnisation significative augmenteront.
Une leçon pour l’écosystème crypto
L’affaire NovaTech rappelle que la technologie blockchain, pour prometteuse qu’elle soit, n’immunise pas contre les fraudes classiques. Un portefeuille numérique peut être transparent sur la chaîne, mais opaque quant à l’identité réelle de son détenteur et à l’origine des fonds.
Les plateformes de trading, les services de paiement crypto et les réseaux sociaux ont un rôle à jouer dans la détection des schémas suspects. Des volumes inhabituels, des messages répétitifs de recrutement et des promesses de rendements irréalistes devraient déclencher des alertes automatiques.
Du côté des investisseurs, la règle d’or reste simple : si une opportunité semble trop belle pour être vraie, c’est probablement qu’elle l’est. Vérifier les enregistrements réglementaires, demander des preuves de performance indépendantes et se méfier de toute pression au recrutement restent les meilleurs réflexes.
Un signal fort envoyé par New York
En poursuivant les promoteurs et en demandant des sommes aussi élevées aux fondateurs, l’Attorney General envoie un message clair : même lorsque les responsables fuient le pays, la justice new-yorkaise ne lâche pas prise. Les interdictions permanentes d’exercer dans l’industrie crypto constituent également un outil dissuasif important.
Cette détermination s’inscrit dans une stratégie plus large de protection des consommateurs face aux dérives du secteur. Après Celsius, Cred et d’autres affaires, NovaTech devient un nouveau chapitre dans la lutte contre les fraudes qui exploitent l’attrait des cryptomonnaies.
Pour les milliers de familles qui ont perdu des économies durement gagnées, le chemin vers une éventuelle indemnisation sera long. Mais le simple fait que les autorités aient reconstitué les flux, identifié les responsables et obtenu des premiers règlements représente déjà une étape significative.
L’histoire de NovaTech n’est pas seulement celle d’une arnaque financière. C’est aussi celle d’une confiance trahie, de réseaux communautaires instrumentalisés et d’une promesse de prospérité qui s’est transformée en cauchemar. Dans un secteur où l’innovation va plus vite que la régulation, la vigilance collective reste le meilleur rempart.
Les prochains mois diront si les 1,3 milliard réclamés pourront un jour être récupérés, ne serait-ce qu’en partie. En attendant, cette affaire restera gravée comme l’un des exemples les plus criants de ce qui peut arriver lorsque l’espoir d’une vie meilleure rencontre l’appât du gain et l’absence de garde-fous.









