Combien de temps faut-il pour qu’une plaie se referme quand elle a été ouverte par la perte de milliers de vies ? En Bosnie-Herzégovine, la disparition récente de Ratko Mladic, figure centrale des atrocités des années 1990, ne referme rien. Elle expose au contraire des blessures qui continuent de saigner, des absences qui rongent le quotidien et des divisions qui persistent dans les esprits comme dans les rues.
Une disparition qui ne soulage pas les survivants
Pour les familles qui ont tout perdu à Srebrenica, la nouvelle de la mort de l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie n’apporte ni apaisement durable ni sentiment de justice accomplie. Mejra Djogaz, 77 ans, vit à proximité immédiate du mémorial de Potocari. C’est là que des milliers de stèles de marbre blanc rendent hommage aux victimes d’un événement qualifié de pire tuerie en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
En juillet 1995, les forces placées sous le commandement de Ratko Mladic ont exécuté environ 8 000 Bosniaques musulmans qui avaient cru trouver protection dans une enclave déclarée zone de sécurité par les Nations unies. Mejra Djogaz a perdu trois fils, son mari et son petit-fils. Elle confie simplement : « C’est à cause de lui que je me suis retrouvée seule. Et je ne suis pas la seule à avoir été laissée seule : toutes les mères de Srebrenica, et beaucoup d’autres à travers la Bosnie-Herzégovine, ont subi le même sort. »
La guerre qui a déchiré la Bosnie entre 1992 et 1995 a fait environ 100 000 morts. Ratko Mladic, surnommé « le boucher des Balkans », est décédé jeudi alors qu’il purgeait une peine de prison à vie pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Gravement malade depuis des mois, l’octogénaire s’est éteint quelques jours après le rejet définitif, par le Mécanisme international chargé des fonctions résiduelles des tribunaux pénaux, de la demande de sa famille et du gouvernement serbe de le transférer dans un hôpital militaire de Belgrade.
La peur qui ne s’efface pas
Des décennies après les événements, Mejra Djogaz avoue encore trop de peur pour retourner dans son village d’origine, quasi désert depuis les tueries. Elle aurait préféré que l’homme responsable de tant de souffrances vive plus longtemps, « pour qu’il souffre plus, comme nous les mères nous souffrons ». Cette parole, nue et directe, résume le sentiment de nombreuses survivantes qui ne trouvent aucun réconfort dans la simple disparition physique de celui qui a ordonné les massacres.
Le mémorial de Potocari n’est pas seulement un lieu de mémoire. C’est un espace où les absents restent présents, où chaque stèle raconte une histoire interrompue, où les mères viennent encore chercher un semblant de présence. Vivre à l’orée de ce lieu, c’est accepter de côtoyer quotidiennement le rappel permanent de ce qui a été détruit.
Le regard des Mères de Srebrenica
Sehida Abdurahmanovic, représentante de l’association des Mères de Srebrenica, reconnaît qu’apprendre que Ratko Mladic est mort en souffrant a apporté un certain réconfort aux familles. Pourtant, elle insiste sur l’essentiel : « Pour nous, l’essentiel, c’est qu’il ait été condamné et qu’il purgeait sa peine. Avec cette condamnation, sa vie était déjà finie. » Son frère a disparu pendant les massacres et n’a jamais donné signe de vie. Cette absence sans réponse continue de peser lourdement.
L’Histoire retiendra qu’il était l’un des plus grands criminels de guerre.
Cette affirmation de Sehida Abdurahmanovic résonne comme une tentative de fixer le jugement de la postérité face aux tentatives de réhabilitation qui se multiplient ailleurs.
Fadila Efendic, 74 ans, a perdu son fils et son mari en juillet 1995. À propos de la mort de Ratko Mladic, elle n’éprouve « ni joie, ni tristesse ». Ce qui lui pèse particulièrement, c’est d’accepter que ses idées ne sont pas mortes. « Si elles avaient disparu, je pourrais alors être contente. Malheureusement, elles continuent d’exister. Cette idéologie n’est pas morte. »
Des célébrations qui heurtent
Dans certaines régions de Serbie et dans l’entité serbe de Bosnie, la Republika Srpska, Ratko Mladic reste célébré comme un héros. Des veillées et des commémorations se sont tenues durant la nuit qui a suivi l’annonce de son décès. À Zvornik, ville de Bosnie située près de la frontière avec la Serbie, des centaines de personnes ont défilé dans les rues en scandant son nom. Elles brandissaient des drapeaux de l’armée serbe et de la Republika Srpska, ainsi que des banderoles ornées de son portrait.
À Visegrad, à l’est de la Bosnie, où les forces serbes bosniennes ont tué en 1992 plus de 1 500 civils, essentiellement des Bosniaques musulmans, un groupe de jeunes a déployé depuis un pont une bannière en son honneur et allumé des bougies. Ces gestes, réalisés dans des lieux marqués par des massacres, accentuent le sentiment d’injustice ressenti par les survivants.
À Belgrade, des images diffusées par une chaîne de télévision privée ont montré des dizaines d’hommes brandissant des fumigènes sur le pont principal de la capitale. Ces scènes illustrent la fracture profonde qui traverse encore la région plus de trente ans après le début du conflit.
Les déclarations officielles serbes
Le président serbe Aleksandar Vucic a déclaré : « Nous avons essayé de faire tout notre possible pour que le général Mladic passe la fin de sa vie en Serbie. » Le ministre serbe de la Justice, Nenad Vujic, a assuré que l’homme aurait des obsèques avec « les honneurs militaires et d’État auxquels il a droit ». Il a ajouté que si sa famille souhaite qu’il soit enterré en Serbie, les autorités feront en sorte que ce soit fait « dignement et de manière appropriée ».
Ces prises de position contrastent fortement avec le regard porté par les survivants bosniaques. Pour Sehida Abdurahmanovic, cela ne change rien à l’essentiel. L’Histoire, selon elle, retiendra le jugement rendu par la justice internationale.
Le poids du génocide de Srebrenica
Le massacre de Srebrenica reste le symbole le plus terrible des atrocités commises pendant la guerre de Bosnie. En quelques jours de juillet 1995, des milliers d’hommes et de garçons ont été séparés de leurs familles, emmenés et exécutés. Les femmes et les enfants ont été chassés de l’enclave. Ce qui devait être une zone protégée par les Nations unies est devenu le théâtre d’un génocide reconnu par la justice internationale.
Les mères de Srebrenica ont transformé leur deuil en combat permanent pour la vérité et la mémoire. Elles se rendent chaque année au mémorial de Potocari, elles cherchent encore les restes de leurs proches dans des fosses communes, elles refusent que l’histoire soit réécrite. Leur présence, leur parole et leur détermination constituent un contrepoint permanent aux tentatives de négation ou de minimisation.
Mejra Djogaz incarne cette réalité. Vivre près du mémorial, c’est choisir de ne pas fuir le souvenir. C’est accepter que la douleur fasse partie du paysage quotidien. C’est aussi refuser que le silence s’installe sur ce qui s’est passé.
Une idéologie qui survit à l’homme
Fadila Efendic touche un point sensible lorsqu’elle évoque la persistance des idées. La disparition physique de Ratko Mladic ne signifie pas la fin des conceptions qui ont conduit aux massacres. Dans certaines parties de la région, des discours nationalistes continuent de présenter les responsables condamnés comme des défenseurs du peuple. Des portraits, des chants, des rassemblements entretiennent une mémoire alternative qui entre en collision directe avec celle des victimes.
Cette coexistence de mémoires opposées rend la réconciliation particulièrement difficile. Les survivants voient dans les hommages rendus à l’ancien chef militaire une forme de négation de leur souffrance. Les partisans de Ratko Mladic considèrent au contraire que la justice internationale a été instrumentalisée. Entre ces deux lectures, l’espace pour un récit commun reste étroit.
« Si ses idées avaient disparu, je pourrais alors être contente. Malheureusement, elles continuent d’exister. Cette idéologie n’est pas morte. » — Fadila Efendic
Ces mots résument le sentiment dominant parmi de nombreuses survivantes. La mort de l’homme ne suffit pas. Ce sont les idées qui l’ont porté qui continuent de préoccuper celles qui ont tout perdu.
Le quotidien des absences
Pour Mejra Djogaz, la solitude n’est pas une abstraction. Elle est concrète, quotidienne, faite de chaises vides, de conversations qui n’ont plus lieu, de projets qui se sont arrêtés brutalement. Elle n’est pas isolée dans cette expérience. Des milliers de femmes à travers la Bosnie-Herzégovine partagent le même destin. Elles ont perdu pères, frères, maris, fils. Elles ont dû reconstruire des vies sans ceux qui devaient les accompagner.
Le village d’origine de Mejra Djogaz est quasi désert depuis les tueries. Retourner y vivre signifierait affronter non seulement les souvenirs, mais aussi un environnement transformé, vidé de sa population d’avant. La peur qu’elle évoque n’est pas seulement celle des hommes armés d’autrefois. C’est aussi la peur de revivre, même symboliquement, ce qui a été vécu.
Le mémorial de Potocari offre un espace où cette peur peut se transformer en mémoire collective. Les stèles alignées, les noms gravés, les dates de naissance et de mort constituent une forme de résistance silencieuse contre l’oubli.
La justice internationale face aux réalités locales
Ratko Mladic a été condamné pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il purgeait une peine de prison à vie. Pour les Mères de Srebrenica, cette condamnation reste le point central. Sehida Abdurahmanovic le souligne avec force : la peine était déjà une forme de fin. La mort en détention ne change pas fondamentalement ce jugement.
Pourtant, les tentatives de faire transférer le condamné en Serbie pour y être soigné, puis les déclarations sur des obsèques avec honneurs militaires et d’État, montrent que le regard porté sur lui n’est pas uniforme. Entre la condamnation internationale et la reconnaissance locale dans certaines communautés, l’écart demeure abyssal.
Cette tension n’est pas nouvelle. Elle traverse la région depuis la fin de la guerre. Les décisions des tribunaux internationaux sont acceptées par certains et contestées par d’autres. Les cérémonies de commémoration des victimes se heurtent parfois à des contre-manifestations ou à des absences significatives de représentants politiques.
Des gestes qui ravivent la douleur
Les défilés de Zvornik, les bannières de Visegrad, les fumigènes de Belgrade ne sont pas de simples manifestations de soutien. Pour les survivants, ils constituent une forme d’agression morale. Voir célébrer celui qui a ordonné la mort de leurs proches, dans des villes marquées par les massacres, réouvre des plaies que le temps n’a pas refermées.
À Visegrad, le pont d’où a été déployée une bannière en l’honneur de Ratko Mladic est un lieu chargé d’histoire. C’est là que, en 1992, des civils ont été tués en grand nombre. Allumer des bougies et déployer une bannière à cet endroit précis prend une dimension particulièrement douloureuse pour ceux qui se souviennent.
Ces gestes montrent que la mémoire collective n’est pas unifiée. Elle est fragmentée, conflictuelle, parfois antagoniste. Les survivants doivent non seulement porter le poids de leurs pertes, mais aussi affronter la célébration de ceux qui en sont responsables.
Le rôle des associations de victimes
L’association des Mères de Srebrenica joue un rôle central dans le maintien de la mémoire. Ses membres se battent pour que les restes des disparus soient identifiés, pour que les responsables soient poursuivis, pour que l’histoire ne soit pas déformée. Leur travail dépasse le deuil individuel. Il s’inscrit dans une démarche collective de vérité.
Sehida Abdurahmanovic, en tant que représentante, porte la parole de nombreuses femmes. Elle rappelle que la condamnation de Ratko Mladic constitue un acquis fondamental. Même si sa mort en souffrance apporte un certain soulagement, c’est le jugement qui compte le plus. Cette position témoigne d’une maturité face à la justice : l’essentiel n’est pas la vengeance, mais la reconnaissance officielle des faits.
Fadila Efendic, de son côté, exprime une forme de fatigue morale. Ni joie ni tristesse face à la mort de l’homme. Seulement la lucidité face à la persistance des idées qui ont permis les massacres. Cette lucidité est peut-être le legs le plus important des survivantes : elles refusent de se laisser bercer par l’illusion que la disparition d’un individu suffit à éradiquer une idéologie.
Un paysage politique encore marqué
La Republika Srpska, entité serbe de Bosnie, reste un espace où la figure de Ratko Mladic conserve une aura auprès d’une partie de la population. Les drapeaux, les portraits, les slogans lors des défilés le montrent clairement. Cette réalité complique les efforts de construction d’une société commune en Bosnie-Herzégovine.
Les déclarations du président serbe et du ministre de la Justice s’inscrivent dans une continuité. Elles traduisent une volonté de traiter Ratko Mladic non comme un criminel condamné, mais comme un général digne d’honneurs. Pour les survivants bosniaques, ces paroles sont perçues comme une forme de défi à la justice internationale et à la mémoire des victimes.
Entre ces positions, le dialogue reste difficile. Les blessures de la guerre ne se limitent pas aux pertes humaines. Elles concernent aussi la capacité à partager un même territoire avec des récits historiques opposés.
La force des témoignages individuels
Mejra Djogaz, Sehida Abdurahmanovic et Fadila Efendic incarnent trois facettes d’une même réalité. La première vit dans la proximité du mémorial et dans la solitude de ses pertes multiples. La deuxième porte la voix collective des mères et insiste sur l’importance de la condamnation. La troisième regarde au-delà de la mort de l’homme pour s’inquiéter de la survie de ses idées.
Ces témoignages, recueillis au moment de la disparition de Ratko Mladic, montrent que le temps n’a pas effacé la douleur. Il l’a transformée, structurée, parfois canalisée dans des associations, mais il ne l’a pas fait disparaître. Les survivantes continuent de porter le poids de ce qui s’est passé en 1995 et pendant toute la guerre.
Leurs paroles sont précieuses parce qu’elles refusent le simplisme. Elles ne célèbrent pas la mort. Elles ne crient pas victoire. Elles constatent, avec une forme de gravité, que rien n’est vraiment résolu.
Le mémorial comme lieu de résistance
Le mémorial de Potocari, avec ses milliers de stèles de marbre, constitue bien plus qu’un cimetière. C’est un espace de mémoire active. Chaque année, des cérémonies y rassemblent les familles. Les noms sont lus. Les restes identifiés sont inhumés. Les absents sont rappelés à la présence collective.
Vivre à l’orée de ce lieu, comme le fait Mejra Djogaz, c’est accepter que la mémoire soit un compagnon permanent. C’est aussi refuser que le souvenir s’estompe. Les stèles alignées forment un paysage qui interpelle le regard, qui force à se souvenir, qui empêche l’oubli de s’installer confortablement.
Dans un contexte où certains célèbrent encore Ratko Mladic, le mémorial devient un contrepoint nécessaire. Il affirme, pierre après pierre, que les victimes existent, qu’elles ont des noms, des histoires, des familles qui continuent de les chercher et de les honorer.
Les limites de la justice pénale
La condamnation de Ratko Mladic à la prison à vie représentait une victoire importante pour les victimes et pour le droit international. Elle établissait officiellement la responsabilité dans le génocide de Srebrenica et dans d’autres crimes. Pourtant, comme le montrent les réactions à sa mort, la justice pénale ne peut à elle seule transformer les mentalités ni unifier les mémoires.
Sehida Abdurahmanovic le dit clairement : l’essentiel était la condamnation et l’exécution de la peine. La mort en détention n’ajoute pas grand-chose à cet acquis. En même temps, les célébrations qui ont suivi montrent que le jugement n’a pas convaincu tout le monde. Une partie de la population continue de voir en lui un héros plutôt qu’un criminel.
Cette réalité pose une question fondamentale : comment faire en sorte que la justice pénale s’accompagne d’un travail de mémoire et d’éducation capable de prévenir la reproduction des idéologies qui ont conduit aux massacres ?
Une région encore divisée
La Bosnie-Herzégovine d’aujourd’hui porte encore les traces de la guerre de 1992-1995. Les divisions politiques, territoriales et mémorielles restent profondes. La disparition de Ratko Mladic n’a fait que les mettre en lumière une fois de plus. D’un côté, les survivants et leurs associations qui insistent sur la nécessité de ne pas oublier. De l’autre, des communautés qui continuent de le célébrer.
Entre ces deux pôles, les efforts de réconciliation avancent lentement, parfois au prix de compromis difficiles. Les écoles, les médias, les discours politiques jouent un rôle crucial dans la transmission d’une mémoire ou d’une autre. Les jeunes qui déploient des bannières à Visegrad n’ont souvent pas connu la guerre directement. Ils ont hérité d’un récit. De même, les enfants des survivants héritent d’un autre récit, fait d’absences et de recherches de restes dans des fosses.
Cette transmission intergénérationnelle des mémoires conflictuelles constitue l’un des défis majeurs pour l’avenir de la région.
Le silence des villages déserts
Le village d’origine de Mejra Djogaz, quasi désert depuis les tueries, symbolise une réalité plus large. De nombreuses localités de Bosnie ont vu leur population transformée ou réduite par la guerre. Les retours de réfugiés ont été partiels. Les propriétés ont changé de mains. Les communautés d’avant n’existent plus sous la même forme.
Pour une femme comme Mejra Djogaz, retourner dans ce village signifierait affronter non seulement les souvenirs des massacres, mais aussi l’absence de ceux qui devaient y vivre. La peur qu’elle évoque est complexe. Elle mêle traumatisme passé et inquiétude présente face à un environnement qui a changé radicalement.
Ce silence des villages vides ou transformés constitue une autre forme de blessure. Il rappelle que le génocide et le nettoyage ethnique n’ont pas seulement tué des personnes. Ils ont aussi détruit des tissus sociaux, des réseaux de relations, des manières de vivre ensemble.
La persistance du deuil
Plus de trente ans après le début de la guerre, le deuil n’est pas terminé pour de nombreuses familles. Certaines cherchent encore les restes de leurs proches. D’autres les ont retrouvés fragmentés, dans différentes fosses. Les identifications se poursuivent. Chaque nouvelle découverte ravive la douleur tout en apportant une forme de clôture partielle.
Mejra Djogaz, Fadila Efendic et Sehida Abdurahmanovic illustrent cette permanence du deuil. Leurs paroles, au moment de la mort de Ratko Mladic, montrent que le temps n’a pas tout apaisé. Il a permis de survivre, de s’organiser, de militer, mais il n’a pas effacé le vide laissé par les absents.
Cette permanence du deuil explique en partie pourquoi la simple disparition de l’ancien chef militaire ne change pas grand-chose. Le problème n’était pas seulement un homme. C’était ce qu’il a fait, et ce que d’autres continuent de défendre en son nom.
Regarder vers l’avenir sans oublier
Les survivantes de Srebrenica ne demandent pas l’impossible. Elles demandent que la vérité soit reconnue, que les responsables soient jugés, que la mémoire soit préservée. Elles demandent aussi que les idéologies qui ont permis les massacres ne soient pas célébrées.
Fadila Efendic le formule avec une clarté particulière : si les idées étaient mortes, elle pourrait être contente. Puisqu’elles ne le sont pas, le combat continue. Ce combat n’est plus seulement celui de la justice pénale. C’est celui de l’éducation, de la transmission, de la construction d’une société capable de regarder son passé sans le nier ni le glorifier selon les camps.
La mort de Ratko Mladic met à nu les blessures de la Bosnie. Elle ne les guérit pas. Elle rappelle simplement qu’elles existent encore, qu’elles font souffrir, et qu’elles demandent une attention permanente. Les mères de Srebrenica, par leur présence, leur parole et leur détermination, continuent de porter cette exigence. Leur combat, au-delà de la disparition d’un homme, reste plus que jamais d’actualité.
Dans les rues de Zvornik, sur le pont de Visegrad, sur le pont principal de Belgrade, des hommages ont été rendus. À Potocari, les stèles de marbre restent silencieuses, alignées, indifférentes aux célébrations. Entre ces deux réalités, la Bosnie-Herzégovine continue de chercher un chemin. Les survivantes, elles, savent que ce chemin passe nécessairement par la reconnaissance de ce qui s’est passé, et non par sa glorification.
Mejra Djogaz reste seule. Comme tant d’autres mères. Sa solitude n’est pas seulement personnelle. Elle est collective. Et tant que les idées qui ont produit cette solitude continueront d’exister, la mort d’un homme, fût-il condamné à perpétuité, ne suffira pas à refermer les plaies ouvertes en 1995.









