Comment un pavillon universitaire conçu pour l’échange, la culture et la vie collective peut-il se transformer, aux yeux de ses occupants, en lieu de peur constante? Sur le campus prestigieux de la Cité internationale universitaire de Paris, la Maison de l’Argentine, ouverte en 1928 et longtemps associée à des figures intellectuelles comme Julio Cortázar, se trouve aujourd’hui au centre d’un conflit qui mélange gestion interne, convictions religieuses, réunions privées ultraconservatrices et enjeux diplomatiques. Le dossier pourrait même ressurgir lors de la visite en France du président argentin Javier Milei, prévue fin septembre-début octobre.
Une Résidence Historique Entrée Dans La Tourmente
La Cité U, au sud de Paris, accueille chaque année 12.000 étudiants, chercheurs et artistes de 150 nationalités. Ils vivent dans des résidences gérées par leur pays d’origine ou par des organismes français. Parmi ces 47 maisons, celle de l’Argentine occupe une place particulière: un bâtiment chargé de mémoire, un loyer mensuel compris aujourd’hui entre 620 et 1.210 euros, une réputation de convivialité longtemps liée au salon, au barbecue et à la vie artistique.
Depuis la nomination en 2024, par le gouvernement du président argentin ultralibéral Javier Milei, de l’avocat franco-argentin Santiago Muzio comme directeur, le climat a changé. Plusieurs pensionnaires et responsables d’autres pavillons décrivent une rupture nette avec l’esprit d’ouverture habituel du campus. Une ancienne résidente de l’année scolaire 2025-2026 parle d’une «mini-dictature», d’une «peur constante» et d’une absence de «liberté d’expression». Le directeur d’une autre résidence affirme que «nous sommes tous scandalisés» et que «c’est horrible ce qui se passe dans cette maison».
«C’est une mini-dictature», on y vit dans «une peur constante», «sans liberté d’expression».
Une ancienne pensionnaire, année scolaire 2025-2026
Bon nombre des personnes interrogées ont demandé l’anonymat, par crainte de la réaction du directeur, un avocat présenté comme «intelligent» et «habile». Ce fervent catholique dirigeait depuis 2020 l’antenne madrilène de l’Institut des sciences sociales, économiques et politiques (Issep), école privée fondée par l’eurodéputée d’extrême droite Marion Maréchal, nièce de Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national pour la présidentielle de 2027.
Ce Que Les Résidents Disent Vivre Au Quotidien
Un autre résident de l’année académique passée résume le basculement en une formule simple: la Casa était un espace de convivialité, de culture et d’art; aujourd’hui, c’est un lieu de peur, de contrôle, de surveillance, de caméras. Il précise que ce «contrôle» ne concerne que les Argentins. La restriction d’accès aux espaces communs revient sans cesse dans les récits: le salon, autrefois lieu de rencontre, et le barbecue, épicentre de la vie sociale en Argentine, ne fonctionneraient plus comme avant.
La peur pousse certains à parler «à voix basse» à l’intérieur de la Maison. Ce détail, en apparence anodin, dit beaucoup du climat psychologique. Dans une résidence universitaire, le chuchotement n’est pas un geste anodin: il signale que la parole elle-même est devenue un risque. Les sources insistent sur un sentiment d’observation permanente, même si toutes n’utilisent pas les mêmes mots pour le décrire.
Ce que les pensionnaires mettent en avant
Limitation des espaces communs, sentiment de surveillance, caméras, accès restreint au salon et au barbecue, parole étouffée, climat de méfiance principalement pour les résidents argentins.
Face à ces préoccupations croissantes sur la gestion de «la Casa», la Mairie de Paris a demandé le 30 juillet au ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, une «enquête» et une intervention auprès de Buenos Aires. Mardi, en conférence de presse, M. Barrot s’est limité à indiquer: «Nous avons des échanges en cours avec les autorités argentines et leurs représentants à Paris», sans plus de détails.
La déléguée générale de la fondation qui gère la Cité U, Blandine Sorbe, a indiqué travailler à ce que la question «soit abordée» au niveau diplomatique, dans le contexte de la visite de Javier Milei à Paris. Ni la Maison, ni son directeur, ni le ministère argentin du Capital humain qui a autorité sur le lieu n’ont pour l’heure répondu aux questions. Les ministères français de l’Intérieur et de l’Enseignement supérieur non plus.
Le Refus De La Charte Des Valeurs
L’une des premières décisions de Santiago Muzio a été de ne pas signer la «Charte des valeurs» de la Cité U, que les dirigeants de tous les pavillons doivent signer depuis 2022. Ce texte défend notamment le respect des droits humains, de la vie privée, et interdit les discriminations fondées sur le genre ou l’orientation sexuelle.
Laurent Schneider, président de la conférence des directeurs de maisons, y voit «vraiment un précédent». Lorsqu’il a interrogé le directeur argentin sur ses motivations, M. Muzio a répondu qu’il ne pouvait pas signer «en conscience» un document qui reconnaît l’égalité de genre et la non-discrimination en fonction de l’orientation sexuelle. Une source qui connaît bien la résidence assure que le directeur a retiré des affiches de défense des droits LGBT.
Il ne pouvait pas signer «en conscience» un document qui reconnaît l’égalité de genre et la non-discrimination en fonction de l’orientation sexuelle.
Réponse rapportée de Santiago Muzio à Laurent Schneider
Ce refus n’est pas un détail administratif. Sur un campus international où cohabitent des dizaines de nationalités, la charte sert de socle commun. Ne pas la signer isole la Maison de l’Argentine du reste des pavillons et nourrit le soupçon d’un projet idéologique plutôt que d’une simple gestion immobilière. Les autres directeurs y voient un signal: les règles partagées du campus ne s’appliqueraient plus de la même façon à «la Casa».
La Plaque Des Disparus, Point De Rupture
Le véritable «point de rupture», selon les récits recueillis, a été le retrait en février d’une plaque «en hommage aux 30.000 disparus et victimes du terrorisme d’Etat (1974-1983)» en Argentine, sous prétexte de travaux. La mémoire de la dictature n’est pas un sujet secondaire pour de nombreux Argentins. La faire disparaître d’un mur, même temporairement et au nom de travaux, a été vécu comme une offensive symbolique.
En réponse, les résidents ont organisé, à la Maison de l’Allemagne, un hommage aux disparus. La direction de la Cité U a également réagi en réinstallant une même plaque ailleurs sur le campus. Le geste institutionnel n’a pas refermé la blessure à l’intérieur de la résidence argentine. Il a plutôt montré que le conflit débordait déjà le seul pavillon pour devenir une affaire de campus.
Quelques mois plus tard, 13 des résidents s’étant mobilisés n’ont pas été autorisés à rester dans la Maison durant l’été, alors que c’est pourtant l’usage. Salvador Calanni, vice-président du comité des résidents, lui-même concerné, ressent cette mesure comme une «persécution politique». Une dizaine d’entre eux ont pu être accueillis dans d’autres maisons cet été, assure Blandine Sorbe.
Chronologie condensée
2024 : nomination de Santiago Muzio par le gouvernement Milei.
Refus de signer la charte des valeurs du campus.
Février : retrait de la plaque en hommage aux disparus.
Hommage déplacé à la Maison de l’Allemagne, plaque réinstallée ailleurs sur le campus.
Été : 13 résidents mobilisés non autorisés à rester à la Casa.
Sélection Controversée Pour 2026-2027
Pour l’année universitaire 2026-2027, 42 personnes souhaitant résider à «la Casa» ont vu leur candidature rejetée, à l’issue d’un processus de sélection contesté. Salvador Calanni, pourtant bénéficiaire de la prestigieuse bourse de recherche de l’Union européenne «Marie Skłodowska-Curie», a de nouveau été écarté. Avec cinq autres candidats déçus, il a contesté la décision auprès du ministère argentin du Capital humain, estimant avoir été écarté «par une décision discrétionnaire», selon le recours consulté.
Le chiffre de 42 refus pèse lourd dans un pavillon dont la capacité n’est pas infinie. Il nourrit l’idée que l’attribution des chambres ne relèverait plus seulement de critères académiques ou de l’ancienneté. Les intéressés parlent de discrétionnaire. La direction, elle, n’a pas publicisé de réponse détaillée. Le silence administratif aggrave le soupçon plus encore que n’importe quelle justification officielle.
Dans un campus où le logement est un bien rare et cher, perdre sa place n’est pas seulement un désagrément. C’est une rupture de parcours, un déménagement forcé, parfois une année universitaire compromise. Lorsque les exclus sont aussi ceux qui se sont mobilisés pour une plaque mémorielle, le lien entre engagement et sanction s’impose dans les récits, même si la fondation du campus dit ne pas disposer de suffisamment d’éléments pour corroborer légalement toutes les plaintes.
Salariés Licenciés, Confiance Brisée
Les étudiants ne sont pas les seuls concernés. Après son arrivée, M. Muzio a licencié l’un des quatre employés permanents et deux autres ont quitté leur emploi. Laurent Schneider constate: «La confiance n’y est pas.» Il ajoute: «Nous avons en face de nous quelqu’un qui n’a pas la même position que nous vis-à-vis des étudiants.»
Le directeur d’une autre résidence va plus loin: «On ne peut pas leur confier un résident. Vous imaginez qu’il se retrouve avec une réunion de l’extrême droite à la Maison?» Cette phrase résume l’inquiétude des voisins de pavillon. Elle ne concerne plus seulement le confort des Argentins déjà logés. Elle pose une question de responsabilité collective: que fait-on d’un étudiant d’une autre maison si l’on n’a plus confiance dans la direction d’à côté?
«On ne peut pas leur confier un résident. Vous imaginez qu’il se retrouve avec une réunion de l’extrême droite à la Maison?»
Le directeur d’une autre résidence de la Cité U
Réunions Privées Et «Internationale Réactionnaire»
En novembre, deux groupes de réflexion ultraconservateurs polonais et hongrois y ont présenté le projet «The Great Reset» ou «Grande réinitialisation», un plan consistant à démanteler ou entraver l’Union européenne, comme l’a révélé un média indépendant classé à gauche. En mai, alors que la France débattait d’une loi sur la fin de vie, adoptée en juillet, des politiques d’extrême droite français et d’autres acteurs ultraconservateurs ont organisé dans l’établissement un débat intitulé «Protège la dignité en fin de vie: stop à l’euthanasie en Europe».
En mars, la sénatrice franco-argentine Sophie Briante Guillemont avait demandé au gouvernement s’il envisageait de prendre des mesures afin que les «infrastructures» de la Cité U «ne puissent pas être utilisées à des fins étrangères à sa mission» universitaire. Le ministère de l’Intérieur n’a toujours pas répondu. Pour la sénatrice, «Milei fait partie de ce qu’on appelle l’+internationale réactionnaire+». Elle estime «légitime de savoir ce qui se passe à l’intérieur de cette maison, où on aborde visiblement des sujets qui peuvent concerner la politique nationale française et même européenne».
En réponse, M. Muzio invoque la liberté d’expression et défend le fait que les réunions organisées sur place sont privées et permettent d’obtenir des fonds pour le fonctionnement de la Casa, précise Blandine Sorbe. L’argument financier n’est pas négligeable: faire tourner une résidence a un coût. Mais il entre en collision avec la mission affichée du campus, pensée comme un lieu d’études et d’échanges, pas comme une salle de meetings idéologiques.
Deux lectures qui s’opposent
- Du côté des contestataires: usage politique d’un lieu universitaire, climat de contrôle, sanctions contre des mobilisés.
- Du côté du directeur, tel que rapporté: liberté d’expression, réunions privées, recherche de financements pour la Maison.
- Du côté de la fondation: marges de manœuvre limitées, cadrage éthique à renforcer, preuves juridiques jugées insuffisantes pour plusieurs signalements.
Pourquoi La Cité U Peine À Agir
Les marges de manœuvre de la Cité U semblent limitées. La fondation qui gère le campus prévoit de renforcer le «cadrage éthique» pour fixer des limites à ce qui est acceptable sur le campus, et de communiquer davantage sur les «procédures d’alerte» et les «canaux de signalement» existants, selon la déléguée générale.
Concernant la «dizaine» de cas de discrimination signalés jusqu’à présent à la Casa — la plupart «en raison d’une orientation politique» et un «en raison de l’orientation sexuelle» —, elle précise que la fondation n’a pas recueilli «suffisamment d’éléments» pour les corroborer d’un point de vue légal. L’écart entre le vécu rapporté et la preuve juridiquement solide devient alors le nœud du dossier.
Principal obstacle à toute action: la Maison de l’Argentine est dirigée par le ministère argentin du Capital humain et, contrairement à la quasi-totalité des maisons, ne dispose pas d’un conseil d’administration où siègent des représentants de la Cité universitaire exerçant des fonctions de contrôle. Depuis les années 2010, la Cité U cherche à faire de la Maison de l’Argentine une fondation reconnue d’utilité publique, comme c’est le cas pour les autres. Mais la «régularisation de la situation juridique ne dépend pas que de nous, c’est vraiment un sujet de discussion bilatérale et diplomatique», insiste Blandine Sorbe.
Autrement dit, le campus peut alerter, accueillir des exclus dans d’autres maisons, réinstaller une plaque ailleurs, demander un cadrage éthique plus ferme. Il ne peut pas, en l’état, gouverner de l’intérieur un pavillon dont la tutelle reste à Buenos Aires. C’est précisément ce vide de gouvernance mixte qui transforme un conflit de résidence en affaire d’État à État.
Paris, Buenos Aires Et Une Visite Qui Change La Donne
La Mairie de Paris a officiellement demandé une enquête et une intervention auprès de Buenos Aires. Le Quai d’Orsay évoque des échanges en cours, sans en préciser le contenu. La fondation du campus veut que le sujet soit abordé au niveau diplomatique à l’approche du déplacement de Javier Milei. La fenêtre politique est étroite: une visite présidentielle n’est pas un conseil de discipline universitaire. Elle peut toutefois forcer des interlocuteurs qui, jusqu’ici, n’ont pas répondu.
Le ministère argentin du Capital humain a autorité sur le lieu. C’est aussi vers lui que Salvador Calanni et cinq autres candidats ont adressé leur recours. Tant que cette tutelle reste seule aux commandes, les critiques internes risquent de se heurter au même mur: une décision présentée comme souveraine, une direction nommée depuis 2024, un directeur qui assume de ne pas signer «en conscience» certains principes du campus.
Le calendrier ajoute une pression supplémentaire. Fin septembre-début octobre, le président argentin doit venir en France. Autour de cette visite, les dossiers économiques et diplomatiques occuperont le devant de la scène. La Casa, elle, pourrait s’inviter en marge, comme un symbole embarrassant: un pavillon parisien où des étudiants parlent de peur, où une plaque mémorielle a disparu des murs, où des réunions ultraconservatrices se tiennent à huis clos.
Une Maison, Deux Mémoires De L’Argentine
La Maison a ouvert en 1928. Elle a hébergé de nombreux intellectuels. Le nom de Julio Cortázar circule encore comme un talisman de cette histoire littéraire. Contre cette mémoire culturelle s’en dresse une autre, plus récente et plus politique: celle des 30.000 disparus et victimes du terrorisme d’État entre 1974 et 1983. Retirer la plaque, même au nom de travaux, a réveillé cette seconde mémoire.
Organiser l’hommage à la Maison de l’Allemagne n’était pas un choix anodin. Cela montrait que d’autres pavillons acceptaient d’accueillir ce que la Casa ne voulait plus afficher. La réinstallation d’une plaque ailleurs sur le campus par la direction de la Cité U confirmait que l’institution centrale ne souhaitait pas laisser le souvenir des disparus s’effacer de l’espace commun.
Entre ces deux lignes — la Casa comme foyer artistique et la Casa comme lieu de bataille mémorielle — les résidents actuels disent avoir perdu le quotidien le plus simple: se retrouver au salon, allumer le barbecue, parler sans baisser la voix. Le conflit n’est donc pas seulement idéologique. Il est aussi sensoriel, presque domestique. Il se joue dans l’accès à une pièce, dans le droit de rester l’été, dans une candidature acceptée ou rejetée.
Ce Que Révèle Le Dossier Au-Delà D’Un Seul Pavillon
La Cité internationale n’est pas un campus comme les autres. Chaque maison y incarne, à des degrés divers, un pays. Quand la tutelle d’un État change de ligne politique, le pavillon peut changer avec elle. Le cas argentin rend visible une faille ancienne: une résidence sans conseil d’administration partagé échappe aux mécanismes de contrôle dont disposent presque toutes les autres.
Les années 2010 avaient déjà ouvert le chantier d’une fondation reconnue d’utilité publique. Plus d’une décennie plus tard, le dossier n’est toujours pas bouclé, parce qu’il dépend d’un accord bilatéral. Le conflit actuel arrive donc sur un terrain juridique resté inachevé. C’est ce terrain-là, autant que la personnalité du directeur, qui explique l’impression d’impuissance.
Les signalements existent: une dizaine, surtout pour orientation politique, un pour orientation sexuelle. La fondation dit manquer d’éléments pour les établir au plan légal. Les étudiants, eux, parlent de persécution, de surveillance, de décisions discrétionnaires. Entre le standard de la preuve et le standard du vécu, le récit public se fige. Chacun reste sur sa rive.
Liberté D’Expression Ou Détournement De Mission?
La ligne de défense du directeur, telle qu’elle est rapportée, tient en deux piliers: la liberté d’expression et le caractère privé des réunions, utiles pour financer le fonctionnement. Ces deux piliers ne sont pas absurdes en eux-mêmes. Une résidence n’est pas un commissariat de la pensée. Des débats peuvent s’y tenir. Des fonds doivent être trouvés.
Le problème, aux yeux des critiques, est le basculement d’ensemble. Refuser la charte, retirer des affiches LGBT, faire disparaître une plaque des disparus, limiter les espaces communs, écarter des mobilisés l’été, rejeter 42 candidatures dont celle d’un lauréat d’une bourse européenne, accueillir des groupes ultraconservateurs polonais et hongrois puis un meeting contre l’euthanasie: pris un à un, chaque fait peut recevoir une justification. Mis bout à bout, ils dessinent une orientation.
La sénatrice Sophie Briante Guillemont pose la question sous l’angle des infrastructures: une mission universitaire peut-elle servir de décor à des débats qui touchent la politique française et européenne? Le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu. L’absence de réponse devient elle-même un élément du dossier. Elle laisse le campus seul avec ses procédures d’alerte et son cadrage éthique encore à renforcer.
Le Poids Du Silence Officiel
La Maison n’a pas répondu. Son directeur n’a pas répondu. Le ministère argentin du Capital humain n’a pas répondu. Les ministères français de l’Intérieur et de l’Enseignement supérieur n’ont pas répondu. Seuls quelques acteurs parlent à visage découvert: Laurent Schneider, Blandine Sorbe, Salvador Calanni, Sophie Briante Guillemont, et le ministre Jean-Noël Barrot dans une formule minimale.
Ce déséquilibre de la parole publique aggrave la dramatisation. Les anonymes décrivent une peur. Les institutions décrivent des échanges diplomatiques et un manque de preuves. Personne, du côté de la tutelle argentine, n’offre de version longue, chiffrée, contradictoire. Dans ce vide, chaque détail — une caméra, un salon fermé, un barbecue inaccessible — prend une valeur politique.
Il faut pourtant tenir ensemble les deux exigences du récit: ne pas transformer des témoignages anonymes en verdict judiciaire, et ne pas écarter ces témoignages sous prétexte qu’ils sont anonymes. Les intéressés expliquent eux-mêmes pourquoi ils taisent leur nom: ils redoutent la réaction du directeur. L’anonymat n’est pas ici un caprice. Il est présenté comme une condition de survie dans la résidence.
Ce Qui Peut Encore Bouger
Plusieurs leviers existent déjà, même s’ils sont étroits. La fondation peut mieux faire connaître les canaux de signalement. Elle peut durcir le cadrage éthique applicable à tout le campus. Elle peut continuer d’accueillir dans d’autres maisons celles et ceux qui perdent leur place l’été. Elle peut insister pour que la question soit posée pendant les échanges liés à la visite présidentielle.
La Mairie de Paris a déjà demandé une enquête et une intervention. Le Quai d’Orsay dit parler avec les autorités argentines et leurs représentants à Paris. Le recours déposé auprès du ministère du Capital humain par six candidats écartés force au moins une administration à ouvrir un dossier. Aucun de ces leviers ne garantit un changement de directeur ni un retour à la charte. Tous empêchent toutefois que l’affaire reste strictement interne.
Le chantier le plus structurel reste juridique: transformer la Maison de l’Argentine en fondation reconnue d’utilité publique, avec un conseil où siégeraient des représentants du campus. Sans cette réforme, chaque crise future se rejouera selon le même schéma. Un directeur nommé à Buenos Aires. Un campus parisien inquiet. Des étudiants pris au milieu. Une diplomatie appelée à la rescousse.
Une Affaire De Campus Devenue Affaire Diplomatique
Au départ, il s’agissait d’un salon, d’un barbecue, d’une plaque, d’une charte. À l’arrivée, il s’agit d’une relation entre Paris et Buenos Aires, d’une sénatrice qui parle d’«internationale réactionnaire», d’un ministre des Affaires étrangères qui évoque des échanges en cours, d’une fondation qui avoue que la régularisation «ne dépend pas que de nous».
La Maison de l’Argentine n’a pas perdu du jour au lendemain son histoire de 1928. Elle n’a pas non plus perdu, pour tous, sa fonction de toit étudiant. Mais le récit dominant parmi les sources qui acceptent de parler est celui d’un basculement: de la convivialité vers le contrôle, de la culture vers la surveillance, de l’usage partagé vers la réunion privée.
Que décideront les autorités argentines si la question est vraiment posée pendant la visite de Javier Milei? Nul ne le sait encore. Ce qui est déjà établi, c’est le contenu des griefs, la liste des faits datés, le refus de la charte, le sort des 13 résidents de l’été, les 42 candidatures rejetées, la dizaine de signalements, et le silence obstiné de la direction du pavillon. Sur ce socle-là, le campus attend désormais autre chose qu’un commentaire minimal.
En attendant, la Casa continue d’exister au sud de Paris, entre 620 et 1.210 euros de loyer, sous tutelle du ministère du Capital humain, sans conseil d’administration partagé. Les uns y voient un droit de gérer selon leur conscience. Les autres y voient une mini-dictature. Entre ces deux phrases, toute la tourmente tient dans un bâtiment qui devait seulement loger des étudiants.









