Et si la décision de laisser les taux inchangés en juillet s’avérait finalement la plus sage que l’on ait vue depuis des mois ? Pendant que les marchés scrutaient chaque déclaration, un ancien président de banque régionale de la Réserve fédérale, aujourd’hui vice-président de Goldman Sachs, a tranché sans ambiguïté. Rob Kaplan a déclaré que ce maintien était « absolument » le bon choix. Derrière cette affirmation se cache bien plus qu’un simple soutien : une lecture fine des forces contradictoires qui tirent l’inflation dans des directions opposées, et une mise en garde claire sur ce qui compte réellement pour les mois à venir.
Pourquoi Kaplan juge le maintien de juillet parfaitement justifié
Le 29 juillet, le comité de politique monétaire a voté 9 voix contre 3 pour conserver la fourchette cible entre 3,50 % et 3,75 %. Trois présidents de banques régionales, ceux de Cleveland, Dallas et Minneapolis, auraient préféré une hausse d’un quart de point. Les marchés, de leur côté, n’accordaient qu’environ une chance sur trois à un resserrement. Bitcoin, qui évoluait près de 64 100 dollars juste après l’annonce, n’a réagi que faiblement, gagnant à peine 0,3 % sur vingt-quatre heures. L’attente d’un statu quo était déjà largement intégrée.
Kaplan, qui a dirigé la Fed de Dallas avant de rejoindre Goldman Sachs, estime que les responsables avaient encore le temps d’observer l’évolution de l’activité et des prix avant la réunion de septembre. « Si je vois une amélioration significative, je pourrais être disposé à rester en place, mais je veux utiliser pleinement chaque instant avant septembre pour juger, en évitant toute rigidité ou idée préconçue », a-t-il expliqué. Cette position reflète une approche résolument empirique, loin des engagements fermes qui pourraient se retourner contre les autorités monétaires.
Il insiste sur un point crucial : les promesses trop précises sur la trajectoire future des taux risquent de devenir contre-productives lorsque plusieurs forces agissent simultanément sur l’inflation, parfois dans des sens opposés. Le président de la Fed, Kevin Warsh, a d’ailleurs adopté le même ton prudent lors de sa conférence de presse. Il a refusé de qualifier la décision de simple pause et a préféré parler d’un examen attentif des conditions économiques en cours.
Les forces contradictoires qui compliquent le tableau
Parmi les éléments susceptibles de relancer les prix, Kaplan cite quatre facteurs majeurs. Le premier est l’investissement massif dans les infrastructures d’intelligence artificielle. Les entreprises qui construisent des centres de données ont besoin d’électricité, de terrains, d’équipements et de main-d’œuvre qualifiée. Ces programmes d’investissement lourds peuvent exercer une pression supplémentaire sur les ressources et, par ricochet, sur les prix.
Les droits de douane constituent un deuxième risque. Ils renchérissent le coût des biens et des matériaux importés. Les tensions sur le marché du travail, troisième élément, peuvent obliger les employeurs à augmenter les salaires ou à laisser des postes vacants, ce qui freine la production. Enfin, la nette hausse des prix du pétrole se transmet aux consommateurs via le carburant, les transports et les coûts de production. L’énergie reste donc un paramètre central dans l’évaluation de la Fed.
Pourtant, Kaplan n’oublie pas l’autre face de la médaille. L’intelligence artificielle pourrait, à terme, faire baisser l’inflation grâce aux gains de productivité. Les entreprises capables de produire davantage avec le même nombre de salariés réduisent leurs coûts unitaires. Le problème, c’est que la phase d’investissement initiale crée d’abord des tensions sur les prix avant que les gains d’efficacité ne se matérialisent. Cette dualité rend la lecture de la conjoncture particulièrement délicate.
Point clé à retenir : les pressions inflationnistes actuelles ne sont pas unidirectionnelles. L’IA, les droits de douane, les tensions salariales et le pétrole tirent dans des sens différents, ce qui justifie selon Kaplan de ne pas verrouiller trop tôt la trajectoire des taux.
Ce que disent vraiment les derniers chiffres d’inflation
Les données publiées récemment ont apporté un peu de répit. L’indice des prix à la consommation a progressé de 0,1 % en juillet et de 3,4 % sur un an, conforme aux anticipations des économistes. L’inflation annuelle avait ralenti à 3,5 % en juin. L’indice hors alimentation et énergie, souvent regardé de plus près, a augmenté de 0,2 % sur le mois et de 2,5 % sur un an. Le rythme annuel sous-jacent est ainsi passé de 2,6 % à 2,5 %.
Ces chiffres restent néanmoins au-dessus de l’objectif de 2 % fixé par la banque centrale. Après la publication, les probabilités de maintien en septembre sont montées à 67 %, contre environ 34 % de chances d’une hausse d’un quart de point. Bitcoin a d’abord réagi en se reprenant de 63 400 à 64 100 dollars environ, sans pour autant casser durablement sa fourchette récente. Les marchés crypto, comme les actifs traditionnels, restent très sensibles à chaque nouvelle indication sur la trajectoire monétaire.
Le rapport sur l’emploi de juillet a ajouté une couche supplémentaire d’incertitude. Les créations de postes non agricoles ont chuté de 23 000, alors que les prévisions tablaient sur une hausse de 80 000 à 85 000. Les révisions ont en outre effacé 103 000 emplois sur les mois de mai et juin combinés. Après cette publication, la probabilité d’un statu quo en septembre est passée d’environ 50 % à 66 %. Certains analystes soulignent toutefois qu’une seule donnée faible ne suffit pas à modifier la position de la Fed tant que les prix de l’énergie et les risques liés au transport restent élevés.
Jackson Hole : l’occasion de clarifier sans s’engager
Avec le symposium de politique économique de Jackson Hole qui approche, Kaplan estime que le président de la Fed devrait profiter de son discours pour expliquer brièvement pourquoi le comité n’a pas agi en juillet. Un discours purement philosophique apporterait selon lui moins de valeur aux investisseurs qui cherchent à comprendre le processus de décision.
La réunion annuelle dans le Wyoming constitue un moment privilégié pour les banquiers centraux. Les propos de Warsh seront scrutés de près car toute évolution des anticipations de taux influence les rendements des Treasuries, le dollar, les actions et les actifs numériques. Clarifier le raisonnement ne signifie pas s’engager sur septembre. Kaplan suggère simplement d’expliquer pourquoi les données de juillet n’ont pas justifié une hausse immédiate, tout en préservant la capacité d’agir si l’inflation repartait à la hausse.
« Je veux utiliser pleinement chaque instant avant septembre pour juger, en évitant toute rigidité ou idée préconçue. »
Rob Kaplan
Le vrai sujet d’inquiétude : les rendements longs et les déficits
Au-delà de la réunion de septembre, Kaplan se dit davantage préoccupé par les rendements des obligations d’État à long terme que par le taux des fonds fédéraux lui-même. Ce dernier régit les prêts interbancaires au jour le jour. Les rendements longs, eux, influencent les taux hypothécaires, le financement des entreprises et le coût d’emprunt de l’État.
Selon lui, la hausse des rendements obligataires longs observée dans plusieurs pays tient à un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande, bien plus qu’à la seule politique de la Fed. Les gouvernements continuent d’émettre d’importants volumes de dette pour financer des déficits budgétaires persistants. Les investisseurs doivent absorber une offre croissante d’obligations.
Le déficit fédéral américain a atteint un record de 432 milliards de dollars en juillet. Sur l’exercice fiscal en cours jusqu’à fin juillet, le total s’élève à 1 799 milliards de dollars. Même en tenant compte des paiements de prestations liés au calendrier, le déficit ajusté reste à 333 milliards, en hausse de 18 % sur un an. Une émission de 25 milliards de dollars d’obligations à 30 ans réalisée le 13 août a produit un rendement de 5,22 %, le plus élevé pour cette maturité depuis 2001.
Lorsque les investisseurs exigent une compensation plus élevée pour détenir de la dette longue, les rendements montent. Ces rendements plus attractifs peuvent alors détourner une partie de la demande vers les titres d’État au détriment d’actifs qui ne versent pas d’intérêts fixes, comme Bitcoin. Kaplan souligne ainsi la distinction entre la politique monétaire proprement dite et les préoccupations fiscales qui pèsent sur le marché obligataire.
Taux des fonds fédéraux
Influence les prêts interbancaires à très court terme. Décision directe de la Fed.
Rendements longs
Déterminent le coût des crédits immobiliers, du financement des entreprises et de la dette publique.
Ce que cela change pour les marchés et les investisseurs
La distinction opérée par Kaplan entre le taux directeur et les rendements longs est essentielle pour comprendre les mouvements de marché. Même si la Fed maintient son taux inchangé, les coûts d’emprunt à long terme peuvent continuer de monter si l’offre de dettes publiques reste abondante. Cette situation peut peser sur les valorisations des actifs risqués, actions comme cryptomonnaies.
Pour les détenteurs de Bitcoin et d’autres actifs numériques, le message est double. D’un côté, un maintien des taux plus long que prévu peut soutenir la liquidité et donc les actifs risqués. De l’autre, la concurrence des rendements obligataires élevés peut freiner les flux entrants. Les réactions mesurées observées après la décision de juillet et après les chiffres d’inflation illustrent cette ambiguïté.
Les investisseurs institutionnels, quant à eux, doivent intégrer cette dualité dans leurs modèles. Les anticipations de baisse rapide des taux ont perdu du terrain. La probabilité d’un statu quo prolongé s’est renforcée. Dans ce contexte, la volatilité des marchés de taux devient un facteur de risque à part entière, parfois plus important que le niveau absolu du taux directeur.
Une approche data-dépendante plutôt que pré-engagée
Ce qui ressort le plus clairement des propos de Kaplan, c’est le refus de toute rigidité. Il ne prône ni une hausse systématique ni un maintien indéfini. Il défend plutôt l’idée d’utiliser pleinement le temps disponible jusqu’à septembre pour intégrer l’ensemble des informations disponibles. Cette posture rejoint celle affichée par le président de la Fed lui-même.
Dans un environnement où l’intelligence artificielle, les droits de douane, les tensions sur le marché du travail et les prix de l’énergie interagissent de façon complexe, toute prévision trop affirmée devient rapidement obsolète. Les données d’inflation et d’emploi de juillet ont déjà modifié les probabilités de marché. De nouvelles publications d’ici septembre pourraient encore faire basculer les anticipations.
Kaplan rappelle également que son analyse n’engage que lui. Ancien décideur monétaire, il s’exprime désormais en tant que vice-président de Goldman Sachs et membre du comité de direction de la banque. Ses commentaires constituent une lecture personnelle de la situation, pas une position officielle de la Réserve fédérale.
Les enjeux budgétaires au cœur des préoccupations
Le chiffre du déficit de juillet a frappé les esprits. 432 milliards de dollars en un seul mois constituent un record. Même en neutralisant les effets de calendrier liés aux prestations sociales, la tendance reste clairement haussière. Cette dynamique d’émission de dette n’est pas propre aux États-Unis. Plusieurs pays développés font face à des besoins de financement élevés, ce qui contribue à la pression générale sur les rendements longs.
Lorsque l’offre d’obligations augmente plus vite que la demande naturelle des investisseurs, ces derniers exigent une prime de terme plus élevée. Cette prime se traduit par des rendements plus hauts, indépendamment de la politique monétaire de court terme. C’est précisément ce mécanisme que Kaplan met en avant lorsqu’il dit s’inquiéter davantage des rendements longs que du taux des fonds fédéraux.
Pour les gouvernements, la hausse des coûts d’emprunt complexifie encore la gestion budgétaire. Le service de la dette absorbe une part croissante des recettes fiscales. Pour les entreprises et les ménages, les taux hypothécaires et les coûts de financement restent élevés même si la Fed ne touche plus à son taux directeur. Cette rigidité des conditions financières à long terme constitue un frein potentiel à l’activité.
Que surveiller d’ici la réunion de septembre
Plusieurs indicateurs seront particulièrement regardés dans les semaines qui viennent. Les prochaines publications d’inflation, bien sûr, mais aussi l’évolution des prix de l’énergie et les indicateurs d’activité dans le secteur des services. Les tensions sur le marché du travail continueront d’être analysées à travers les créations d’emplois, le taux de chômage et les hausses de salaires.
Du côté des marchés, les anticipations de taux évolueront au gré des données. Les contrats à terme sur les fonds fédéraux et les plateformes de prédiction donneront le pouls en temps réel. Les mouvements des rendements à 10 ans et 30 ans resteront un baromètre de la perception du risque fiscal. Enfin, le comportement des actifs risqués, actions et cryptomonnaies, offrira un aperçu de l’appétit pour le risque dans cet environnement.
Kaplan ne fournit pas de feuille de route précise. Il insiste plutôt sur la nécessité de rester flexible et de ne pas s’enfermer dans une vision préconçue. Cette attitude pragmatique contraste avec les périodes où les banquiers centraux s’étaient engagés plus fortement sur une trajectoire. Dans le contexte actuel, cette prudence semble adaptée à la complexité des forces en présence.
En résumé
- Le maintien des taux en juillet est jugé « absolument » correct par Kaplan.
- Trois voix ont préféré une hausse, révélant des divergences internes.
- IA, droits de douane, tensions salariales et pétrole créent des pressions opposées.
- Les rendements longs et les déficits préoccupent davantage que le taux directeur.
- La flexibilité jusqu’à septembre reste la priorité.
Une lecture plus large de la politique monétaire
Au fond, l’intervention de Kaplan invite à élargir le regard. La politique monétaire ne se résume plus seulement au niveau du taux directeur. Elle s’inscrit dans un environnement où les choix budgétaires, les transformations technologiques et les chocs d’offre jouent un rôle déterminant. L’intelligence artificielle, en particulier, apparaît comme un facteur à double tranchant : source de demande de ressources à court terme, potentiel de gains de productivité à plus long terme.
Cette complexité explique pourquoi une approche purement mécanique, basée sur des règles simples, montre ses limites. Les décideurs doivent intégrer une multitude de signaux, parfois contradictoires, et accepter une part d’incertitude. C’est précisément ce que Kaplan défend lorsqu’il refuse les engagements trop fermes et plaide pour une utilisation maximale du temps disponible avant la prochaine décision.
Les marchés, de leur côté, ont déjà intégré une grande partie de ce message. Les réactions limitées de Bitcoin après la décision de juillet et après les chiffres d’inflation montrent que les investisseurs attendaient largement un maintien. La vraie question pour les semaines à venir porte moins sur le niveau actuel des taux que sur la capacité de la Fed à rester flexible face à des données qui pourraient encore évoluer de façon significative.
En définitive, le soutien de Kaplan au maintien de juillet n’est pas un blanc-seing pour l’inaction. C’est plutôt un appel à la méthode : observer, analyser, éviter les positions idéologiques et garder les options ouvertes. Dans un monde où l’inflation est tirée par des forces multiples et parfois opposées, cette discipline intellectuelle pourrait bien s’avérer le meilleur outil à disposition des autorités monétaires.
Les prochains mois diront si cette approche permet de naviguer avec succès entre les écueils de la relance inflationniste et ceux d’un freinage excessif de l’activité. Pour l’instant, le message de l’ancien président de la Fed de Dallas est clair : le choix de juillet était le bon, mais le travail d’analyse est loin d’être terminé. La réunion de septembre, et plus encore l’évolution des rendements longs, constitueront les véritables tests de la solidité de cette stratégie.
Dans cet environnement, les investisseurs avisés feront bien de ne pas se focaliser uniquement sur le taux directeur. Les dynamiques budgétaires, l’offre de dettes publiques et la capacité des marchés à absorber cette offre sans exiger des primes excessives pèseront lourdement sur les conditions financières globales. C’est là, selon Kaplan, que se joue une partie essentielle de l’avenir économique proche.
Le débat sur la politique monétaire américaine reste donc ouvert. Entre les partisans d’une vigilance accrue face aux risques inflationnistes et ceux qui soulignent la fragilité de certains segments de l’économie, le maintien de juillet apparaît comme un compromis pragmatique. Kaplan, en le qualifiant d’absolument justifié, apporte une caution intellectuelle à cette prudence. Reste à savoir si les données à venir confirmeront ou non cette lecture. Les marchés, quant à eux, continueront de voter chaque jour avec leurs positions.









