Imaginez une salle où douze personnes détiennent entre leurs mains le coût de l’argent pour la première économie mondiale. Mercredi, à 14 heures précises, ces douze décideurs de la Réserve fédérale américaine (Fed) vont appuyer sur un bouton qui peut faire trembler les marchés ou, au contraire, les apaiser. Tout le monde attend une nouvelle baisse des taux d’intérêt. Pourtant, pour la première fois depuis longtemps, rien n’est totalement acquis.
Une troisième baisse presque certaine… mais pas à l’unanimité
Les investisseurs parient massivement sur un abaissement d’un quart de point. Si cela se produit, les taux directeurs américains se situeront entre 3,50 % et 3,75 %. Ce serait la troisième réduction consécutive depuis le début de l’année 2025, après celle de septembre qui avait marqué le premier assouplissement depuis longtemps.
Cette fois, cependant, le consensus est moins large qu’auparavant. Plusieurs membres votants ont laissé entendre qu’ils pourraient s’opposer à cette nouvelle détente monétaire. Le vote risque d’être l’un des plus disputés depuis des années.
Les marchés détestent l’incertitude. La Fed le sait parfaitement et fait habituellement tout pour canaliser les attentes. Cette fois, même les déclarations du président de la Fed de New York, souvent écouté avec attention, n’ont pas suffi à lever totalement le doute.
Pourquoi la Fed a commencé à baisser les taux
Retour quelques mois en arrière. En septembre, la banque centrale américaine a enfin cédé à la pression accumulée. L’objectif : donner un peu d’oxygène à l’économie réelle et éviter une vague de licenciements qui semblait se profiler.
Jusqu’alors, Jerome Powell et ses collègues étaient restés sourds aux appels répétés de Donald Trump, revenu au pouvoir, qui réclamait des taux beaucoup plus bas. La crainte principale ? Que les nouveaux droits de douane massifs réactivent l’inflation et annulent tous les efforts réalisés depuis 2022.
« Il est difficile de déterminer quelle direction prendra l’économie alors qu’on n’a pas les données pour savoir d’où on part »
Diane Swonk, économiste chez KPMG
Le blackout des données qui complique tout
Voici peut-être le plus gros problème du moment : les États-Unis traversent une paralysie budgétaire prolongée qui a purement et simplement bloqué la publication des statistiques économiques majeures.
Le dernier taux de chômage officiel date de septembre : 4,4 %. L’inflation connue la plus récente ? 2,8 %, toujours au-dessus de l’objectif officiel de 2 %. Tout ce qui concerne octobre et novembre est soit retardé, soit perdu à jamais car certaines enquêtes ne peuvent pas être recompilées rétroactivement.
Les chiffres frais sur l’emploi et les prix ne tomberont qu’une semaine après la réunion de cette semaine. Autrement dit, les membres de la Fed vont devoir prendre leur décision quasiment à l’aveugle.
De nombreux économistes estiment que l’économie américaine a probablement détruit des emplois en octobre et novembre. L’inflation, elle, pourrait continuer à grimper jusqu’au début 2026.
Ce que la Fed va dévoiler mercredi après-midi
Outre la décision sur les taux, les investisseurs attendent surtout le nouveau « dot plot » : ce graphique anonyme où chaque membre indique le niveau qu’il juge approprié pour les taux à court, moyen et long terme.
Cela donnera une idée du nombre de baisses encore envisagées en 2026. Mais cette projection aura une saveur particulière : la Fed de 2026 ne sera plus exactement la même institution qu’aujourd’hui.
2026 : une Fed profondément remaniée
Le mandat de Jerome Powell expire au printemps prochain. Donald Trump, qui n’a jamais caché son hostilité envers l’actuel président de la Fed, désignera son successeur. À ce jour, Kevin Hassett, ancien conseiller économique de la Maison Blanche, fait figure de grand favori.
L’intéressé a déclaré mardi qu’il restait « beaucoup de marge » pour baisser encore les taux directeurs. Une position clairement accommodante.
Mais dans le même temps, quatre nouveaux présidents de Fed régionales entreront dans le comité de vote en 2026 selon le système de rotation annuel. Plusieurs d’entre eux sont réputés nettement plus « hawkish », c’est-à-dire priorisant la lutte contre l’inflation au détriment de la croissance.
Enfin, le sort de la gouverneure Lisa Cook reste en suspens. Donald Trump tente actuellement de la destituer, une procédure rarissime. La Cour suprême doit examiner l’affaire en janvier.
Les marchés misent quand même sur la baisse
Malgré toutes ces incertitudes, les probabilités implicites calculées à partir des contrats futures donnent plus de 80 % de chances d’une baisse d’un quart de point mercredi.
Les analystes s’accordent à dire qu’il serait extrêmement surprenant que la Fed choisisse le statu quo maintenant, après avoir préparé le terrain depuis plusieurs semaines.
Une pause brutale serait interprétée comme un signal d’alarme sur l’état réel de l’économie ou sur l’inflation, déclenchant probablement une correction brutale sur les marchés actions.
Ce que cela signifie pour votre portefeuille
Une nouvelle baisse des taux rendrait l’emprunt moins cher pour les entreprises et les ménages. Les crédits immobiliers, les prêts auto et les marges des entreprises cotées en bénéficieraient directement.
En parallèle, les obligations d’État américaines verraient leur rendement baisser un peu plus, renforçant l’attractivité relative des actions, surtout les valeurs de croissance très sensibles aux taux longs.
À l’inverse, le dollar pourrait subir une pression baissière supplémentaire, ce qui favoriserait les matières premières et les actifs étrangers.
Conclusion : une décision sous haute tension
Mercredi à 19 heures (heure de Paris), le monde entier aura les yeux rivés sur le communiqué de la Fed, puis sur la conférence de presse de Jerome Powell.
Une chose est sûre : quelle que soit l’issue, cette réunion marquera probablement la fin d’un cycle. Celui d’une Fed encore dirigée par Jerome Powell et relativement indépendante des pressions politiques directes.
Dès 2026, la banque centrale américaine entrera dans une nouvelle ère, avec un leadership choisi par Donald Trump et potentiellement une majorité plus sensible aux arguments en faveur de taux très bas.
D’ici là, les investisseurs retiennent leur souffle. Une dernière baisse des taux avant le grand remaniement ? Réponse dans quelques heures.
Rendez-vous mercredi soir pour savoir si la Fed offre un ultime cadeau de fin d’année aux marchés… ou si elle préfère freiner avant le grand tournant politique de 2026.









