Imaginez des milliers de jeunes Kenyans, coincés dans la pauvreté extrême des bidonvilles, prêts à risquer leur vie pour quelques euros. Au Kenya, la classe politique a trouvé une main-d’œuvre bon marché et docile pour ses opérations les plus sombres : la violence orchestrée. Ce système, loin d’être nouveau, gagne en intensité à l’approche des élections de 2027.
Une réalité ancrée dans la misère quotidienne
Dans les rues poussiéreuses de Nairobi, le terme « goon » désigne ces hommes de main recrutés pour intimider, perturber et parfois blesser. Pour un politicien, il suffit de quelques billets pour mobiliser une foule prête à tout. Ce phénomène révèle les fractures profondes d’une société où la jeunesse manque cruellement d’opportunités.
Les témoignages recueillis auprès de ces goons mettent en lumière une détresse humaine poignante. Recrutés dans les quartiers les plus défavorisés, ils deviennent les instruments d’une lutte de pouvoir qui les dépasse. Leur histoire n’est pas seulement celle de la violence, mais aussi celle d’espoirs déçus et d’un avenir volé.
Le recrutement des goons : un business lucratif pour les élites
Pour environ trois euros par personne, un dirigeant local peut s’assurer les services de faux sympathisants ou de nervis prêts à attaquer l’opposition. Les montants varient : jusqu’à 1000 shillings kényans pour un député. Cette économie parallèle prospère grâce à l’immense réservoir de jeunes sans emploi.
Ces goons opèrent souvent en groupes de 20 à 50, dirigés par un chef. Ils reçoivent une partie de leur paiement à l’avance, le reste après la mission. Alcool et drogue sont fréquemment fournis pour les désinhiber avant les actions violentes. Ce cocktail rend les opérations plus faciles à exécuter, mais laisse des traces durables sur les participants.
« Je suis un goon et fier de le dire », affirme l’un d’eux. Mais derrière cette bravade se cache une profonde amertume.
Le système est bien rodé. Les goons savent que leur utilité est temporaire, comme un outil jetable une fois la mission accomplie. Pourtant, l’argent immédiat reste un puissant motivateur dans un pays où le chômage touche massivement les jeunes.
Portraits de goons : entre fierté et regrets
Marius, 27 ans, a commencé cette activité à 17 ans. Élevé par une mère célibataire dans le bidonville de Korogocho, près d’une immense décharge, il a rapidement quitté l’école. Son rêve d’enfant de devenir chirurgien s’est évanoui face à la dure réalité économique. Aujourd’hui, il porte les stigmates de son métier : plusieurs dents manquantes suite à une bagarre financée par un politicien.
Il évoque avec émotion son fils qu’il ne voit plus, refusant de l’exposer à ce mode de vie. « Je ne veux pas qu’il suive mes pas », confie-t-il. Cette distance paternelle révèle la conscience des risques et de l’image négative associée à son activité.
Daniel, 28 ans, a quant à lui fréquenté l’université sans obtenir de diplôme. Issu également des bidonvilles, il végète dans la pauvreté qui touche près de 40% de la population. Pour lui, devenir goon était l’option par défaut dans un marché du travail saturé où les relations et l’argent priment souvent sur les qualifications.
« On devient goon car on n’a pas le choix. »
Ces jeunes hommes décrivent un quotidien où la violence devient un moyen de survie. Ils ont tous travaillé pour le camp du président William Ruto, bien que le gouvernement démente ces accusations et accuse l’opposition. En réalité, tous les bords politiques recourent à ces services selon les observateurs.
Le rôle controversé de la police
La passivité, voire la complicité de certaines forces de l’ordre, est régulièrement pointée du doigt. Lors de manifestations, des goons ont été vus aux côtés des policiers avant de passer à l’attaque. Des images de vidéosurveillance montrent des agents en uniforme laissant entrer des groupes armés de bâtons dans des lieux de réunion.
En juin, une réunion de défenseurs des droits civiques dans une cathédrale a été violemment interrompue. Quelques semaines plus tard, à Kisii, une personne a perdu la vie lors d’une attaque similaire. Les autorités affirment procéder à des arrestations, mais la confiance reste érodée.
Les goons interrogés rapportent que la police ferme souvent les yeux, permettant à ces opérations de se dérouler avec une relative impunité. Cette dynamique renforce le sentiment d’un système où la justice est sélective.
Un phénomène historique qui perdure
Le recours à des jeunes pour des actions violentes n’est pas une nouveauté au Kenya. Dans les années 1990, sous la présidence de Daniel arap Moi, un mouvement appelé Jeunesse pour la Kanu ’92 avait été créé. Officiellement destiné à mobiliser la jeunesse, il a été accusé de pratiques d’intimidation et de violence.
Parmi les figures de ce mouvement figurait un jeune William Ruto, aujourd’hui président. Les violences postélectorales de 2007-2008 ont également marqué l’histoire récente du pays, avec des accusations qui ont conduit à des poursuites internationales ultérieurement abandonnées.
Aujourd’hui, après les vastes contestations de 2024 et 2025 contre le pouvoir accusé de corruption et de mauvaises politiques fiscales, le recours aux goons aurait atteint un pic. Ils ont été utilisés pour réprimer les mouvements de protestation.
Les racines économiques de ce système
La Banque mondiale souligne un déséquilibre criant : seulement 100 000 emplois formels sont créés chaque année pour 800 000 jeunes entrant sur le marché du travail. Cette pénurie favorise l’émergence de solutions de survie comme le mercenariat politique.
Daniel ironise sur l’idée que l’éducation est la clé : « On entend que l’éducation est la clé, mais on n’arrive jamais à ouvrir le cadenas. » Même après des études, l’absence de relations et de moyens financiers bloque souvent l’accès à un emploi stable.
Dans les bidonvilles comme Kibera, le plus grand de Nairobi, la survie prime sur les idéaux politiques. Les goons y sont parfois vus comme des héros locaux, apportant un certain respect dans leur quartier malgré les risques.
Le cycle de la violence et ses conséquences humaines
Les goons admettent des actes regrettables, comme frapper des personnes qui pourraient être leurs proches. L’alcool et les drogues facilitent ces actions, mais les lendemains sont lourds de remords. Les blessures physiques s’ajoutent aux traumatismes psychologiques.
Certains espèrent gravir les échelons pour devenir des intermédiaires influents, des « gros poissons » qui gèrent les recrues. L’exemple de Calvince « Gaucho » Okoth, passé de braqueur à responsable nommé dans un hôpital, illustre cette possible ascension sociale controversée.
| Niveau | Rôle | Avantages |
|---|---|---|
| Simple goon | Exécutant | Paiement immédiat, respect local |
| Chef de groupe | Coordination | Meilleure rémunération |
| Intermédiaire | Lien avec politiciens | Pouvoir et influence |
Cette hiérarchie interne motive les plus ambitieux, mais maintient la majorité dans une précarité dangereuse. Les campagnes électorales à venir promettent un afflux d’argent, attirant encore plus de recrues.
Les risques pour la démocratie kényane
Des organisations de défense des droits humains alertent sur les conséquences. Si cette tendance persiste, les élections d’août 2027 risquent de ne pas être libres ni pacifiques. La violence orchestrée mine la confiance dans les institutions et polarise davantage la société.
Les goons eux-mêmes restent souvent indifférents aux grands débats politiques. Issus de milieux très modestes, ils se sentent éloignés des préoccupations de la « Génération Z » issue de la classe moyenne. Rejoindre les manifestants signifierait perdre leur source de revenus.
Face à un système perçu comme corrompu jusqu’au Parlement, où les votes s’achètent, beaucoup de goons adoptent une philosophie pragmatique : « Si tu ne peux pas les vaincre, rejoins-les. » Cette résignation collective pose un défi majeur au développement du pays.
Perspectives et défis pour la jeunesse kényane
Les goons interrogés expriment un désir commun pour de vrais emplois. Ils reconnaissent les limites de leur activité actuelle, dangereuse et moralement usante. Cependant, sans alternatives concrètes, le cycle continue.
Les experts soulignent que l’exploitation de ces jeunes par tous les acteurs politiques, qu’il s’agisse de se défendre ou d’intimider, perpétue l’instabilité. Des solutions structurelles sont nécessaires : création massive d’emplois, réforme éducative et lutte contre la corruption.
En attendant, la précarité reste le terreau fertile pour ce mercenariat politique. Les bidonvilles continuent de fournir une main-d’œuvre disponible, motivée par la survie immédiate plutôt que par des convictions idéologiques.
Les dynamiques sociales derrière la violence
La division entre les goons des quartiers pauvres et les manifestants de la classe moyenne illustre les fractures sociales du Kenya contemporain. Tandis que les uns luttent pour des réformes fiscales et contre la corruption, les autres cherchent simplement à mettre du pain sur la table.
Cette déconnexion affaiblit les mouvements sociaux. Les goons savent que s’allier aux contestataires signifierait la fin de leur « boulot ». Ils préfèrent donc rester dans leur rôle, même s’ils critiquent parfois le pouvoir en place.
Les paiements en liquide, parfois avec des billets neufs, renforcent le caractère transactionnel de ces relations. Les politiciens offrent non seulement de l’argent mais aussi un sentiment d’appartenance et de pouvoir temporaire à des jeunes souvent marginalisés.
Vers des élections sous tension
À un an du scrutin, les observateurs craignent une escalade. Les goons anticipent déjà une période lucrative avec le début des campagnes. Téléphones neufs, argent promis : les attentes sont élevées, mais les risques aussi.
La communauté internationale et les ONG locales appellent à une vigilance accrue. La Commission des droits de l’homme du Kenya et d’autres structures documentent ces abus pour tenter de briser le cycle de l’impunité.
Pourtant, tant que les inégalités économiques persisteront, le vivier des goons restera alimenté. La jeunesse pauvre continue d’être exploitée comme une ressource politique jetable dans un jeu de pouvoir impitoyable.
Les voix des principaux concernés
Au fil des discussions, les goons passent de la morgue à la vulnérabilité. Ils parlent de leur fierté initiale qui s’effrite face aux conséquences personnelles. Perte de liens familiaux, blessures, regrets : le prix à payer est élevé.
Certains expriment un désintérêt total pour la politique. Pour eux, scander des slogans ou attaquer des opposants n’est qu’un travail comme un autre. « Votre argent n’est pas qui vous êtes », dit-on dans les bidonvilles.
Cette mentalité transactionnelle protège psychologiquement, mais empêche une prise de conscience collective qui pourrait mener à des changements plus profonds.
Un appel à la prise de conscience nationale
Le phénomène des goons met en lumière les failles d’un modèle de développement qui laisse une grande partie de la jeunesse sur le bord de la route. Sans inclusion réelle, la stabilité démocratique reste fragile.
Les autorités doivent s’attaquer aux racines : chômage, corruption, inégalités. Les jeunes ont besoin d’opportunités réelles, pas de rôles temporaires dans des conflits qui ne les concernent pas directement.
L’avenir du Kenya dépend en grande partie de sa capacité à transformer cette jeunesse en force constructive plutôt qu’en outil de déstabilisation. Les élections à venir seront un test crucial pour la démocratie kényane.
Ce système d’exploitation révèle non seulement les tactiques politiques douteuses mais aussi l’urgence d’une réforme sociale profonde. Les goons ne sont pas des criminels-nés, mais des produits d’un environnement qui offre peu d’alternatives.
En explorant leurs histoires, on comprend mieux les mécanismes qui perpétuent la violence politique. Chaque dent cassée, chaque regret exprimé, raconte une histoire plus large de pauvreté et de manipulation.
Les organisations de la société civile jouent un rôle essentiel en documentant ces faits et en plaidant pour plus de justice. Leur travail met en lumière des pratiques qui, si elles continuent, risquent de compromettre durablement la paix sociale.
Pour les goons, la période électorale représente à la fois une opportunité financière et un rappel de leur position précaire dans la société. Ils rêvent souvent d’une vie meilleure, loin des bâtons et des affrontements.
Daniel, Marius et les autres incarnent une génération prise au piège. Leur courage à témoigner, même anonymement, ouvre une fenêtre sur une réalité que beaucoup préfèrent ignorer.
Le Kenya, nation jeune et dynamique, possède les ressources humaines pour un avenir prospère. Encore faut-il que les élites politiques choisissent l’inclusion plutôt que l’instrumentalisation.
À mesure que les campagnes approchent, les questions demeurent : jusqu’où ira cette exploitation ? Les goons seront-ils une nouvelle fois les premiers sacrifiés sur l’autel du pouvoir ? La société kényane saura-t-elle rompre ce cercle vicieux ?
Les mois à venir seront déterminants. La vigilance de la population, des médias et des institutions internationales pourrait contribuer à limiter les dérives. Mais sans changements structurels, le risque persiste.
En conclusion, l’histoire des goons est celle d’une jeunesse abandonnée à son sort, transformée en arme politique. Elle appelle à une réflexion urgente sur les priorités du développement national et sur la valeur accordée à chaque citoyen.
Ce récit, tissé de témoignages poignants et d’analyses, met en exergue la nécessité d’agir. Le Kenya de demain se construit aujourd’hui, en donnant à sa jeunesse les outils pour bâtir plutôt que pour détruire.









