Il y a des adresses qui n’existent plus vraiment, et qui continuent pourtant de dicter le cinéma. Holmby Hills, les soirées trop longues, les peignoirs de soie, les flashs des magazines, les portes qui s’ouvrent pour certaines et se referment sur d’autres : le manoir associé à Playboy n’a jamais été un simple décor. C’est un souvenir collectif, parfois doré, souvent trouble, que le grand écran n’a cessé de revisiter sans jamais vraiment s’entendre sur ce qu’il fallait en retenir. En 2026, un projet baptisé Playmates choisit un angle plus intime. Il ne promet pas la biographie du fondateur. Il propose le regard d’une adolescente pour qui cette maison était presque une seconde adresse, et l’amitié improbable qui s’y noue avec une candidate au titre de Playmate du mois.
Au centre de cette distribution, un contraste frappe. Jessica Biel, connue d’une génération entière pour le rôle de Mary Camden dans Sept à la maison, y incarne une ancienne Playmate devenue l’épouse fictive de Hugh Hefner. Face à elle, Lily-Rose Depp joue Anna, l’une des sept prétendantes à la couverture. Bill Pullman endosse le magnat. Indiana Elle, révélée dans La Femme de ménage, porte le personnage d’Elle, la collégienne de treize ans qui sert de fil conducteur. Le long métrage, premier film de Lorraine Nicholson, fille de Jack Nicholson, est porté par Searchlight Pictures. Il est attendu en 2027. Rien, dans cette équation, ne ressemble à un biopic classique.
Un film personnel, pas une encyclopédie du manoir
Le point de départ tient en une phrase simple, presque domestique. Elle, adolescente sûre d’elle, considère le manoir comme un lieu familier. C’est là qu’elle croise Anna. L’une veut un petit ami. L’autre veut une couverture de magazine. Elles s’entraident. La différence d’âge ne les sépare pas : elle organise le récit. D’un côté, une enfant qui observe les adultes avec une lucidité parfois cruelle. De l’autre, une jeune femme déjà prise dans la mécanique du désir, de la pose et de la compétition.
Lorraine Nicholson s’appuie sur des souvenirs d’adolescence. Elle a fréquenté ces lieux à une époque où le manoir restait un carrefour de Hollywood, entre fêtes, tournages et voisinages célèbres. Le scénario, qu’elle signe elle-même, ne prétend pas tout raconter. Il choisit une vision partielle, presque latérale. Le spectateur n’entre pas par la porte du bureau du fondateur. Il entre par le regard d’une fille de treize ans qui croit déjà tout savoir, et qui découvre, au fil des couloirs, ce que les adultes taisent.
Cette nuance change la nature du projet. Un biopic aurait exigé des dates, des mariages, des procès, des couvertures iconiques, une chronologie. Playmates se présente comme un drame initiatique. Le manoir y fonctionne comme un monde clos, avec ses règles, ses récompenses et ses angles morts. On y parle moins de la légende que de ce que cette légende fait aux corps et aux amitiés. C’est précisément là que le casting devient un commentaire.
Ce que le film affirme déjà
Ce n’est pas la vie filmée de Hugh Hefner. C’est une fiction inspirée d’un souvenir d’enfance, racontée depuis le point de vue d’une adolescente, avec une ancienne Playmate inventée au centre du foyer.
Elle, Anna, et le pacte des désirs contraires
Les histoires de manoir se racontent souvent depuis le pouvoir. Ici, le moteur est plus modeste, presque adolescent. Elle veut un garçon. Anna veut une image imprimée, une reconnaissance qui tienne dans un kiosque. Le troc paraît naïf. Il ne l’est pas. Chacune possède ce qui manque à l’autre : la familiarité du lieu pour l’une, l’aura de la candidate pour l’autre. Leur alliance dit quelque chose de la manière dont on apprend, très tôt, à négocier son désir.
Indiana Elle joue donc la narratrice de fait, même si le titre du film met les Playmates au pluriel. Le choix d’une actrice jeune, déjà vue dans un thriller domestique aux côtés d’Amanda Seyfried, ancre le récit dans une génération qui n’a pas connu le manoir en direct. Elle ne cite pas la légende. Elle l’habite. Lily-Rose Depp, de son côté, arrive avec une filmographie déjà marquée par les rôles troubles, de The Idol à Nosferatu. Anna n’est pas écrite comme une icône. C’est une prétendante parmi sept. Le chiffre compte : la compétition est structurelle, pas anecdotique.
Le producteur associé n’est pas un détail de générique. Lily-Rose Depp figure aussi parmi les producteurs, aux côtés d’Alex Orlovsky et Duncan Montgomery, via High Frequency Entertainment. Quand une actrice participe à la fabrication du film qui la met en scène dans cet univers, le regard change de place. On ne se contente plus de la diriger vers la couverture. On lui laisse une part de la décision. Ce n’est pas une garantie morale. C’est un déplacement de pouvoir, et le cinéma américain contemporain en a fait l’un de ses sujets favoris.
Le manoir n’est pas filmé comme un musée. Il est filmé comme une maison où une enfant croit avoir ses habitudes, et où une jeune femme apprend le prix d’une image.
Pourquoi le rôle de Jessica Biel n’est pas un simple second plan
Jessica Biel n’entre pas dans Playmates pour incarner une femme réelle. Le personnage est fictif. Hugh Hefner a eu trois épouses, Kimberly Conrad, puis Kimberley Conrad à nouveau après une séparation, et Crystal Harris pour le mariage tardif, sans compter les compagnes longtemps associées à la maison, dont Holly Madison a livré le récit le plus connu. La production a précisé que l’épouse jouée par Biel ne calque aucune de ces figures. C’est un choix net. Il évite le procès en ressemblance. Il ouvre un espace romanesque.
Une ancienne Playmate devenue maîtresse de maison occupe une position étrange. Elle a franchi la ligne qui sépare la couverture du foyer. Elle connaît les codes de la pose, et elle connaît ceux du quotidien. Dans un récit vu par une adolescente, cette femme peut être une alliée, une rivale silencieuse, une preuve vivante que le magazine ne s’arrête pas à la page centrale. Biel, à 44 ans au moment de l’annonce, apporte une présence déjà construite, loin de l’ingénue. Le public français l’associe encore à Mary Camden, la fille du pasteur de Glenoak. Le décalage est volontaire, et il travaille le film avant même le premier plan.
Trente ans après les débuts de Sept à la maison, en 1996, cette trajectoire dit aussi autre chose. L’actrice n’a pas seulement changé de registre. Elle a changé de place dans l’industrie. Productrice via Iron Ocean, nominée aux Emmy et aux Golden Globes pour The Sinner, elle aborde désormais les rôles avec une autorité qui n’existait pas lorsqu’elle jouait l’adolescente modèle. Incarner une épouse fictive de Hefner, c’est accepter un symbole chargé. C’est aussi refuser de le laisser aux seules actrices associées d’emblée à l’érotisme de magazine.
Bill Pullman, ou le magnat sans la caricature attendue
Bill Pullman en Hugh Hefner surprend moins qu’il ne déplace le curseur. L’acteur de Independence Day et de Sleepless in Seattle a souvent joué des hommes dont la douceur masque une faille. Le fondateur de Playboy, dans l’imaginaire populaire, est au contraire une silhouette immédiate : robe de chambre, pipe, sourire de maître de cérémonie. Confier ce rôle à Pullman suggère une interprétation moins emblématique, plus domestique. Le film, rappelons-le, ne se centre pas sur ses conquêtes. Il le place dans le décor d’une amitié entre une enfant et une candidate.
Ce choix évite deux écueils. Le premier serait la statue. Le second serait la charge. Un récit initiatique a besoin d’un adulte qui occupe l’espace sans tout expliquer. Pullman, père de l’acteur Lewis Pullman, appartient lui aussi à une lignée hollywoodienne, comme Nicholson derrière la caméra et Depp devant. Le film aligne, sans le crier, plusieurs héritages. Ce n’est pas un argument de scénario. C’est une texture. Les maisons de stars se racontent souvent par les enfants qui y passent, plus que par les adultes qui les possèdent.
Ce que l’on sait, et ce que le film garde encore
Les annonces se sont succédé en deux temps. Fin septembre 2026, Searchlight confirmait l’acquisition du projet, avec Lily-Rose Depp, Bill Pullman et Indiana Elle. Début octobre, Jessica Biel rejoignait la distribution dans le rôle de l’épouse, ancienne Playmate de fiction. La sortie est évoquée pour 2027, sans date de plateau publique au moment de ces annonces. Le reste, le ton exact, la part de fête, la part de malaise, reste à tourner.
| Élément | Ce qui est établi |
|---|---|
| Titre | Playmates |
| Réalisation et scénario | Lorraine Nicholson, premier long métrage |
| Studio | Searchlight Pictures |
| Elle | Indiana Elle, 13 ans, le manoir comme seconde maison |
| Anna | Lily-Rose Depp, candidate Playmate du mois, aussi productrice |
| Hugh Hefner | Bill Pullman |
| Épouse fictive | Jessica Biel, ancienne Playmate inventée |
Cette grille ne dit pas le film. Elle dit seulement le cadre. Le reste dépendra de la manière dont Nicholson filme les silences, les piscines, les couloirs, les regards qui durent une seconde de trop. Un manoir de cette sorte se prête aux plans larges et aux détails minuscules. Le cinéma récent a souvent choisi l’un ou l’autre. Rarement les deux avec la même justesse.
Lorraine Nicholson, une mémoire de fille plutôt qu’une archive
Lorraine Nicholson n’arrive pas de nulle part. Diplômée de l’atelier de réalisation de l’AFI réservé aux femmes, contributrice de magazines, elle a déjà signé le court métrage Life Boat, présenté au festival de Tribeca, avec Stephen Dorff. Playmates est son passage au long. Le geste est classique dans le cinéma américain : un premier film adossé à une matière personnelle, produit par une maison qui sait accompagner les voix singulières. Searchlight a construit une partie de son identité là-dessus, entre drames intimistes et objets plus spectaculaires.
La mémoire invoquée n’est pas celle d’une employée du magazine, ni celle d’une résidente permanente. C’est celle d’une adolescente qui passait. Cette position de visiteuse régulière est précieuse pour un scénario. Elle autorise la familiarité sans l’appartenance. Elle permet l’émerveillement et la distance. Une enfant de star qui considère une maison célèbre comme un terrain de jeu ordinaire voit des choses que les invités d’un soir ne voient pas, et que les habitants finissent par ne plus regarder.
Nicholson a déjà évoqué ces années dans un texte publié en 2024. Le film ne se contente pas de transposer ce texte. Il le déplace vers la fiction, vers un personnage nommé Elle qui n’est pas un double déclaré, vers une Anna qui concentre le désir de couverture, vers une épouse qui n’a pas d’état civil réel. Cette distance est une protection, et c’est aussi une liberté. On peut montrer la séduction d’un lieu sans signer un documentaire à charge, ni une carte postale.
Le manoir comme école, pas seulement comme fête
Réduire le manoir Playboy à une piscine et à des oreilles de lapin, c’est rater ce que le cinéma peut en faire. L’endroit a fonctionné, pendant des décennies, comme un théâtre social. On y apprenait qui parlait à qui, qui restait après minuit, qui obtenait une chambre, qui repartait. Pour une fille de treize ans, cette géographie est une leçon accélérée. Les adultes sourient. Les règles ne sont pas écrites. L’amitié avec Anna devient alors un mode d’emploi improvisé.
Les récits publiés par d’anciennes compagnes ont décrit, bien après les faits, un quotidien plus clos que la légende dorée. Holly Madison, notamment, a parlé d’un environnement très contrôlé. Playmates n’adapte pas ce témoignage. Il s’en distingue même, puisque son héroïne n’est pas une résidente adulte, mais une enfant de passage, et puisque l’épouse au centre est inventée. Le spectateur averti arrivera pourtant avec ces livres en tête. Le film devra composer avec cette mémoire parallèle, sans la citer forcément.
C’est l’un des paris les plus délicats du projet. Montrer la fascination sans l’innocenter. Montrer la compétition entre sept candidates sans transformer Anna en victime écrite d’avance. Montrer l’épouse sans la réduire à un trophée ni à une surveillante. Le regard adolescent peut porter cette complexité, à condition de ne pas être un alibi. Une enfant peut être lucide et se tromper. C’est souvent là que les meilleurs récits d’initiation trouvent leur tension.
Jessica Biel, de Glenoak au bord de la piscine
Revenir sur Sept à la maison n’est pas une coquetterie nostalgique. La série, lancée en 1996 et prolongée jusqu’en 2007, a installé Biel dans des millions de foyers comme la fille révoltée d’un pasteur. Mary Camden grandissait à l’écran en même temps qu’une partie du public. Les débats de l’époque portaient sur les tenues, les petits amis, la morale familiale. Trente ans plus tard, la même actrice entre dans une fiction où la morale du foyer est précisément ce qui se négocie, entre une couverture et un premier amour.
Entre les deux, le parcours a été moins linéaire que le souvenir télévisuel. The Texas Chainsaw Massacre en 2003 a cassé l’image lisse. The Illusionist, The A-Team, des comédies chorales ont suivi. Puis la télévision de prestige a repris le dessus. The Sinner, dont elle était aussi productrice, lui a valu une reconnaissance critique que la sitcom familiale ne pouvait pas offrir. Candy et The Better Sister ont confirmé un goût pour les femmes ambiguës, ni héroïnes parfaites ni monstres faciles. L’épouse de Playmates s’inscrit dans cette ligne, plus que dans celle de Mary Camden.
En parallèle, Biel ne quitte pas la production. Annoncé en mai 2025, un reboot de Sept à la maison est en développement précoce chez CBS Studios. Anthony Sparks en serait le showrunner. Biel produit via Iron Ocean, avec Michelle Purple, aux côtés de DeVon Franklin. Les premières indications évoquent une famille différente, sans retour du casting d’origine. Le projet reste fragile, comme tous les développements précoces. Il éclaire pourtant la position de l’actrice : elle ne fuit pas la série qui l’a faite. Elle en reprend une part de contrôle, tout en acceptant ailleurs un rôle qui en inverse les signes.
D’autres titres occupent le calendrier proche. Matchbox, aux côtés de John Cena, est annoncé sur Apple TV pour le 9 octobre 2026. Ursa Major, thriller de science-fiction des frères Jonathan et Josh Baker, la place en tête d’affiche. Playmates n’est donc pas un retour isolé. C’est une pièce dans une séquence où l’actrice alterne grand public, genre et drame d’auteur. Peu de comédiennes de sa génération tiennent encore les trois.
Lily-Rose Depp, entre héritage et rôle de productrice
Lily-Rose Depp grandit, elle aussi, sous un nom qui précède le travail. Fille de Johnny Depp et de Vanessa Paradis, elle a dû construire une filmographie qui ne se contente pas de la filiation. Les choix récents vont vers des univers nocturnes, des corps filmés de près, des récits où le désir n’est pas propre. Anna, candidate parmi sept, prolonge cette ligne sans la répéter. Ici, le désir a un objet très concret : une couverture. Le garçon, c’est l’affaire d’Elle. Le partage des objectifs est presque un gag de scénario. Il peut devenir, s’il est bien joué, une scène sur ce que chacune est prête à donner.
Sa présence au générique de production mérite qu’on s’y arrête. Dans un film sur la manière dont une image se fabrique, l’actrice qui incarne la future image participe à la fabrication. Ce n’est pas un symbole abstrait. C’est une place dans les réunions, un droit de regard, une responsabilité si le film déplaît. Les héritières de Hollywood ont longtemps été filmées. Elles produisent de plus en plus. Playmates rend cette évolution visible, parce que le sujet du film est précisément la visibilité.
Le face-à-face avec Biel ajoute une couche. Deux actrices, deux générations, deux rapports au nom. Biel s’est faite sans dynastie d’écran. Depp arrive avec une dynastie qu’elle n’a pas choisie. L’une joue celle qui a déjà été la couverture et qui tient désormais la maison. L’autre joue celle qui veut encore la couverture. Le scénario n’a pas besoin d’expliciter le miroir. Le casting s’en charge.
Indiana Elle, le regard qui organise tout
On parlera beaucoup de Biel, de Depp et de Pullman. Le film, si l’on en croit le pitch officiel, appartient d’abord à Elle. Indiana Elle a tenu le rôle de la fille d’Amanda Seyfried dans The Housemaid, sorti sous le titre français La Femme de ménage. Passer d’un thriller domestique à un drame d’initiation dans un manoir célèbre, c’est changer d’échelle symbolique sans changer de fonction : porter le regard de l’enfant qui comprend trop vite.
Le risque, avec un personnage de treize ans dans un tel décor, est la précocité écrite. Une gamine trop maligne, trop phraseuse, trop consciente. Le pitch la décrit comme une know-it-all, une fille qui croit tout savoir. C’est un trait, pas un défaut de scénario, à condition que le film la prenne en défaut. Les meilleures héroïnes de cet âge se trompent sur les adultes qu’elles admirent. Si Elle ne se trompe jamais, le manoir devient un cours magistral. S’il lui résiste, le film a une chance de durer.
Son amitié avec Anna repose sur un échange de services. Un petit ami contre une couverture. La formule est assez claire pour tenir une bande-annonce. Elle est assez ouverte pour tenir un film, si chaque faveur a un coût que l’autre ne mesure pas tout de suite. C’est le territoire classique du récit d’apprentissage. Le décor, lui, ne l’est pas.
Searchlight, et le goût des maisons célèbres filmées de biais
Que le projet atterrisse chez Searchlight n’est pas anodin. La filiale a l’habitude des sujets américains chargés, traités par un prisme personnel plutôt que par l’exhaustivité. Un manoir, un magazine, un fondateur : la matière pourrait virer au film d’époque spectaculaire. Le pitch, lui, reste à hauteur d’adolescente. Ce décalage entre le mythe et l’échelle du récit est sans doute ce qui a convaincu. Les têtes de la production et du développement, DanTram Nguyen et Katie Goodson-Thomas, supervisent le suivi, avec Richard Ruiz et Cornelia Burleigh au quotidien du studio.
Pour le public français, Searchlight évoque moins un logo qu’une certaine tenue : des films qui circulent en festival, qui trouvent une salle, qui ne crient pas leur sujet dès l’affiche. Playmates pourrait échapper à cette discrétion, parce que les noms Biel, Depp et Hefner occupent déjà l’espace. Le défi marketing sera de ne pas vendre une biographie que le film refuse d’être. Le défi artistique sera de ne pas avoir honte de la piscine, des peignoirs, de la lumière de Los Angeles, sans s’y noyer.
Ce que le cinéma a déjà fait de cette légende
Le manoir et son fondateur ont déjà nourri des séries, des documentaires, des téléfilms, des mémoires. Chaque époque en retient un morceau. Les années 2000 ont filmé la fête. Les années 2010 ont écouté les témoignages. Les années 2020 héritent des deux, et d’un public plus méfiant envers les récits de maison close déguisée en paradis. Playmates arrive après cette méfiance. Il ne peut pas faire comme si les livres n’existaient pas. Il peut, en revanche, choisir une porte que ces livres n’ont pas prise : celle d’une enfant qui n’habite pas là, et d’une amitié qui n’est pas une liaison.
Cette porte a un avantage. Elle désamorce la fascination exclusive pour l’homme en robe de chambre. Hefner est présent, incarné, central dans l’organigramme affectif de la maison. Il n’est pas le sujet. Le sujet, ce sont deux filles qui se rendent service. Dans un paysage culturel encore saturé de portraits d’hommes puissants, le déplacement n’est pas rien. Il reste à voir s’il tient sur la durée d’un long métrage, ou s’il cède à la tentation du grand personnage.
Le titre lui-même oriente. Playmates met les femmes au pluriel. Pas le fondateur. Pas le manoir. Les candidates, l’ancienne, peut-être d’autres silhouettes encore non annoncées. Un titre n’est pas un programme. Il indique toutefois à qui le film demande qu’on s’attache. Si l’affiche finale place Pullman au centre, le titre aura menti un peu. Si elle place Elle et Anna, il aura tenu sa promesse.
Une épouse fictive, et la liberté que cela donne
Insister sur le caractère fictif du rôle de Biel n’est pas une précaution juridique seulement. C’est une décision de récit. Coller à Kimberly Conrad, à Crystal Harris ou à une compagne célèbre aurait obligé le film à une fidélité documentaire qu’il ne revendique pas. Inventer une ancienne Playmate devenue épouse permet de condenser plusieurs expériences sans voler un nom. Le spectateur reconnaîtra des échos. Il ne pourra pas cocher une biographie.
Cette liberté a un prix. Sans modèle unique, le personnage doit exister par l’écriture et par le jeu. Biel aura à charge de le rendre spécifique : une façon de traverser une pièce, une façon de parler à une adolescente, une façon de regarder une candidate. Si le rôle reste une fonction, « la femme de », le film perdra l’un de ses atouts. Si le rôle a une vie avant la scène, une ancienne couverture qui sait ce qu’Anna espère, alors l’échange entre les trois femmes, l’enfant, la candidate et l’épouse, peut devenir le vrai cœur du film.
On devine déjà des scènes possibles, sans rien inventer du scénario. Un conseil donné trop tôt. Un silence gardé trop longtemps. Une robe prêtée. Une porte fermée. Le cinéma de maison se joue souvent là, dans la gestion des seuils. Le manoir Playboy, avec ses ailes, sa grotte, ses chambres d’amis devenues légendaires, est un décor fait de seuils. Nicholson, qui y a marché adolescente, sait sans doute lesquels comptaient vraiment.
Trente ans, deux images de la jeunesse
Le chiffre de trente ans, entre les débuts de Sept à la maison et l’annonce de Playmates, n’est pas qu’un repère marketing. Il mesure un changement dans la manière de filmer les jeunes femmes. En 1996, une héroïne de série familiale grandissait sous le regard d’un père pasteur, et le pays débattait de ses jupes. En 2026, une candidate à une couverture de magazine est jouée par une actrice qui produit le film, face à une ancienne enfant star devenue productrice elle aussi. Les morales n’ont pas disparu. Elles se sont déplacées vers la question de qui tient la caméra, et qui tient le contrat.
Biel incarne ce déplacement dans sa propre carrière. Elle n’a pas à renier Mary Camden pour jouer cette épouse. Elle peut laisser les deux images se répondre. Le public, lui, fera le montage. C’est souvent ainsi que les seconds actes se construisent : non pas en effaçant le premier, mais en le rendant étrange. Revoir un épisode ancien après Playmates ne sera plus tout à fait la même expérience. Le cinéma sert aussi à ça.
Depp, de son côté, n’a pas ce passé de série morale. Son image publique s’est faite dans la mode et dans des rôles déjà adultes. Anna lui demande peut-être l’inverse de ce qu’on attend : une jeunesse qui veut encore quelque chose de simple, une couverture, et qui ne mesure pas encore le reste. Le talent sera de ne pas jouer la désillusion dès la première scène. Une candidate qui sait déjà tout est aussi vaine qu’une enfant qui sait déjà tout. Le film a besoin qu’au moins l’une des deux se trompe.
Ce que le projet dit de Hollywood en 2026
Regarder la distribution, c’est lire une industrie. Une réalisatrice fille de star pour un premier film. Une actrice fille de star qui produit. Un acteur père de star dans le rôle du patriarche. Une ancienne star de série familiale revenue par la production et par un rôle à contre-emploi. Une jeune actrice dont le nom de scène, Indiana Elle, coïncide avec celui de son personnage. Hollywood aime ces échos. Il les vend parfois trop. Ici, ils servent le sujet, parce que le sujet est une maison où les noms circulent plus vite que les règles.
Le moment compte aussi. Après des années de témoignages sur les milieux du divertissement, un film sur le manoir Playboy ne peut plus se contenter du clin d’œil. Il n’est pas obligé d’être un réquisitoire. Il est obligé d’être précis. La précision, dans ce genre d’histoire, se loge dans les détails que seule une habituée peut connaître : qui s’assoit où, qui parle en premier, qui fait semblant de ne pas voir. Si Nicholson filme ces détails, le mythe redevient une maison. C’est déjà beaucoup.
Le public français abordera le film avec une distance utile. Playboy y a existé comme magazine, comme marque, comme fantasme importé, moins comme voisinage. Le manoir n’est pas une adresse locale. Il est une image. Playmates peut profiter de cette distance, à condition que la mise en scène ne compte pas seulement sur la reconnaissance du logo. Un bon film de maison se comprend même si l’on n’a jamais ouvert le magazine. L’amitié, le troc, l’âge, le désir d’être vue : cela voyage sans mode d’emploi.
Les questions que la sortie devra trancher
D’ici 2027, plusieurs points resteront ouverts. Le ton, d’abord. Un drame initiatique peut pencher vers la comédie douce ou vers l’inconfort. Le pitch, avec son petit ami et sa couverture, autorise les deux. La place de Hefner, ensuite. Présent sans être le centre, il peut pourtant aspirer les scènes s’il est écrit trop grand. La part de fête, enfin. Montrer la séduction du lieu est nécessaire. S’y installer, c’est un autre film.
- Le récit tiendra-t-il sa promesse de rester à hauteur d’Elle, ou glissera-t-il vers le grand homme ?
- L’épouse fictive aura-t-elle une vie propre, ou seulement une fonction dans la maison ?
- L’amitié entre Elle et Anna survivra-t-elle au moment où l’une obtient ce qu’elle voulait ?
- La compétition entre les sept candidates sera-t-elle un fond, ou un vrai conflit ?
- Le film assumera-t-il la beauté du décor sans en faire une publicité tardive ?
Ces questions ne sont pas des reproches. Ce sont les endroits où un projet de cette nature se gagne ou se perd. Les annonces de casting, aussi solides soient-elles, ne répondent à aucune. Elles indiquent seulement que les interprètes ont été choisis pour porter l’ambiguïté, pas pour la dissoudre.
Une distribution qui oblige le scénario
Biel, Depp, Pullman, Elle : quatre présences, quatre attentes. Le public de la série familiale viendra voir ce que Biel fait de ce rôle. Le public de Depp viendra voir comment elle habite une candidate qui n’a pas encore la couverture. Les amateurs de Pullman chercheront l’homme derrière la robe de chambre. Les autres découvriront Indiana Elle. Un film peut satisfaire ces attentes l’une après l’autre et rater son ensemble. Il peut aussi les faire se gêner, et c’est souvent meilleur.
La gêne, ici, est écrite dans l’âge. Treize ans à côté d’une candidate adulte, à côté d’une épouse, à côté d’un homme qui possède le lieu. Chaque plan à quatre devra décider qui regarde qui. C’est un problème de mise en scène autant que de scénario. Nicholson, en signant les deux, n’aura personne d’autre à blâmer si la géographie des regards se brouille. C’est le privilège, et le risque, du premier long métrage entièrement tenu.
On peut déjà imaginer que la lumière de Los Angeles fera une partie du travail. Les films sur cette ville gagnent souvent à ne pas trop expliquer. Une fin d’après-midi, une serviette, une voiture dans l’allée, et le spectateur comprend qu’il est dans un monde à part. Playmates aura cette facilité. Il devra s’en méfier. La facilité du décor est le piège des films de légende. Le travail commence quand la maison cesse d’être photogénique et devient un lieu où l’on s’ennuie, où l’on attend, où l’on comprend trop tard.
Au-delà de l’annonce, une actrice qui choisit ses maisons
Replacer Playmates dans l’année de Biel évite de le traiter comme un coup isolé. D’un côté, un film familial grand public avec John Cena. De l’autre, un thriller de science-fiction. Au milieu, un drame sur un manoir que tout le monde croit connaître. Et, en arrière-plan, le développement d’un reboot de la série qui l’a révélée, sans elle à l’écran, avec elle à la production. Ce n’est pas une stratégie de communication. C’est une carrière qui refuse de se laisser résumer par un seul souvenir.
Le rôle de l’épouse fictive est, dans cet ensemble, le plus risqué. Il touche à un nom que le public croit posséder. Il expose à la comparaison avec des femmes réelles, même si le personnage ne les copie pas. Il demande une sensualité adulte sans la pose de magazine, puisque la pose, dans le film, appartient plutôt à Anna. Biel a déjà montré, dans The Sinner et dans Candy, qu’elle savait tenir un personnage que l’on ne résout pas. C’est la qualité dont ce rôle a besoin.
Pour Depp, le risque est différent. Jouer une aspirante Playmate après des rôles déjà associés au trouble sexuel peut sembler trop évident. Le contrepoint, c’est l’amitié avec une enfant, et la production. Si Anna n’est qu’une silhouette de couverture, le film confirmera un cliché. Si Anna a une stratégie, une maladresse, un humour, il ouvrira autre chose. Le pitch, en lui donnant un objectif aussi net, lui donne déjà une volonté. Reste à la jouer sans la lisser.
Pourquoi ce sujet continue de travailler le public
On pourrait croire le manoir Playboy épuisé. Les images ont circulé, les témoignages aussi, le fondateur est mort en 2017, la maison a changé de mains, le magazine n’occupe plus le centre de la culture populaire. Et pourtant, chaque nouveau récit trouve un public. La raison n’est pas seulement le voyeurisme. C’est que cet endroit condense des questions qui n’ont pas vieilli : qui a le droit d’être regardé, qui décide de l’image, qu’est-ce qu’une maison quand elle est aussi une entreprise, qu’est-ce qu’une adolescence passée trop près des adultes.
Playmates formule ces questions à une échelle modeste. Un garçon. Une couverture. Deux filles qui s’entendent. L’humilité du pitch est sa meilleure défense contre le déjà-vu. Les films qui échouent sur ce terrain sont ceux qui veulent tout le mythe. Ceux qui restent sont ceux qui choisissent une fenêtre. Nicholson semble avoir choisi la sienne : celle d’une visiteuse régulière, pas celle du maître des lieux.
Jessica Biel, dans cette fenêtre, n’est pas l’invitée. Elle est celle qui reste quand les invités partent. C’est une place rare à l’écran, et une place inconfortable à jouer. Trente ans après avoir été la fille que l’on surveillait, elle devient la femme qui sait ce que la surveillance coûte. Le film n’a pas encore été tourné que ce renversement travaille déjà l’annonce. C’est le signe qu’un casting, parfois, raconte avant le scénario.
Ce qu’il faut retenir avant la bande-annonce
Avant les images, quelques repères suffisent. Playmates est un drame initiatique, pas une biographie. Il suit Elle, treize ans, pour qui le manoir est une seconde maison, et Anna, l’une des sept candidates au titre du mois. Leur pacte est simple, leurs âges ne le sont pas. Bill Pullman joue Hugh Hefner. Jessica Biel joue son épouse, ancienne Playmate de fiction, sans modèle unique parmi les femmes réelles. Lily-Rose Depp joue et produit. Lorraine Nicholson écrit et réalise, à partir d’une mémoire d’adolescente. Searchlight porte le film. La sortie est visée en 2027.
Le reste appartient au tournage. On saura alors si la maison est un personnage ou un décor, si l’amitié tient, si l’épouse a une voix, si l’enfant se trompe. En attendant, l’annonce a déjà déplacé une image : celle d’une actrice longtemps associée à la série familiale, qui accepte de traverser un manoir que le public croit connaître, sans en épouser la légende officielle. C’est peu pour un film. C’est beaucoup pour une carrière.
Les prochains mois diront si Playmates reste fidèle à cette modestie, ou si le poids des noms l’entraîne vers un portrait plus large. Dans les deux cas, le geste de départ mérite d’être gardé en tête. Une fille de treize ans. Une candidate. Une ancienne qui est restée. Un homme qui possède les murs. Et, derrière la caméra, quelqu’un qui a marché là avant d’avoir l’âge de choisir ce qu’il fallait en retenir. Peu de projets sur ce manoir peuvent revendiquer cette place-là. C’est peut-être la seule qui vaille encore la peine d’être filmée.









