Et si les obligations d’entreprise et les parts de fonds d’investissement se négociaient demain aussi facilement qu’un simple transfert de cryptomonnaie ? Au Brésil, cette question n’est plus théorique. Le plus grand établissement bancaire du pays vient d’annoncer son entrée dans un vaste programme expérimental qui pourrait transformer en profondeur la façon dont les titres financiers sont émis, échangés et réglés. Avec plus de cinquante organisations déjà mobilisées, le mouvement prend une ampleur inédite.
Un géant bancaire s’allie à la tokenisation
Itaú Unibanco, première banque d’Amérique latine par capitalisation boursière, a officialisé son engagement aux côtés d’OpenAssets dans le cadre d’un pilote piloté par l’ANBIMA, l’association brésilienne des marchés financiers et de capitaux. L’objectif est clair : tester de bout en bout le cycle de vie de titres de dette et de fonds d’investissement sous forme de tokens sur des registres distribués.
Cette collaboration ne se limite pas à une simple démonstration technique. Elle vise à évaluer l’architecture, les standards communs et les dispositifs de conformité nécessaires pour que ces instruments tokenisés puissent un jour s’intégrer aux pratiques des institutions régulées. OpenAssets apporte son infrastructure dédiée aux actifs numériques, tandis qu’Itaú met sur la table son expertise historique des marchés de capitaux brésiliens.
Ce que couvre réellement le programme ANBIMA
Le projet examine l’intégralité du parcours d’un produit de marché : de son émission initiale jusqu’à sa gestion quotidienne, en passant par la négociation et le règlement. Deux grandes familles d’actifs sont concernées. D’un côté, les instruments de dette, notamment les debentures, ces obligations d’entreprises très répandues au Brésil. De l’autre, les fonds d’investissement, dont les règles de propriété, de transfert et d’administration diffèrent sensiblement.
L’enjeu n’est pas de lancer immédiatement un produit commercial. Il s’agit plutôt de vérifier si les registres blockchain peuvent répondre aux exigences opérationnelles, juridiques et de conformité des acteurs traditionnels. Les participants documentent aussi bien les gains d’efficacité potentiels que les frictions techniques ou réglementaires qui apparaissent en cours de route.
« L’initiative d’OpenAssets et d’Itaú est conçue pour explorer comment les actifs tokenisés peuvent être émis, réglés et gérés dans le cadre des normes exigées par les institutions financières. »
— Gabor Gurbacs, président et directeur général d’OpenAssets
Pourquoi le Brésil attire tant d’attention
Le marché brésilien s’est imposé ces dernières années comme un terrain d’expérimentation privilégié pour la finance tokenisée. Les autorités monétaires ont déjà lancé le projet Drex, une initiative de monnaie numérique et de tokenisation d’actifs dans laquelle Itaú avait été sélectionné dès 2023. Cette expérience antérieure donne à la banque un avantage concret lorsqu’il s’agit de passer de la théorie à des preuves de concept plus abouties.
D’autres grands noms du secteur local multiplient les initiatives parallèles. Plusieurs banques de premier plan, des gestionnaires d’actifs et même l’opérateur de la bourse B3 explorent les possibilités offertes par les registres distribués. Des acteurs privés ont également annoncé des volumes ambitieux : plusieurs centaines de millions de dollars de créances et de titres de dette envisagés sur différentes blockchains publiques ou semi-privées.
Dans l’État du Paraná, des agriculteurs ont même tokenisé des vaches laitières pour contourner les limites du crédit bancaire traditionnel, rendant ces actifs disponibles via des infrastructures liées à la bourse. Ces exemples, parfois atypiques, illustrent une volonté collective de tester les frontières de la tokenisation au-delà des seuls produits financiers classiques.
L’expérience américaine en parallèle
Pendant que le Brésil avance, les États-Unis mènent leurs propres tests sur des questions très similaires : comment articuler les registres blockchain avec la conservation, le règlement et la reconnaissance juridique de la propriété. Un grand dépositaire central américain a planifié des opérations limitées de titres tokenisés avant un lancement de service plus large prévu pour 2026. Plus de cinquante institutions, parmi les plus importantes de Wall Street, participent à ces travaux.
Les autorités américaines ont clarifié que les titres tokenisés restent des titres, quelle que soit la technologie utilisée. Les discussions portent notamment sur la distinction entre les tokens émis avec l’accord de l’émetteur et ceux qui ne font que reproduire le prix d’une action sans conférer de droits directs. Les agents de transfert insistent pour que tout cadre préserve les registres d’actionnaires, les droits de vote, les dividendes et les protections en cas de faillite.
Ces débats transatlantiques montrent que la tokenisation n’est plus un sujet purement technologique. Elle soulève des enjeux de gouvernance, de responsabilité et de protection des investisseurs qui doivent être tranchés avant tout passage à l’échelle.
OpenAssets, un acteur spécialisé dans les infrastructures
OpenAssets, anciennement connue sous un autre nom, a levé dix millions de dollars en 2025 pour développer ses solutions de tokenisation d’actifs réels et de monnaies numériques souveraines. Le tour de table a été mené par un fonds spécialisé, avec la participation de Tether et de membres de la famille fondatrice d’Itaú. Cette proximité capitalistique n’est sans doute pas étrangère à la facilité avec laquelle le partenariat opérationnel a pu se concrétiser.
La société contribue également à des standards ouverts de tokenisation en collaboration avec des initiatives de confiance décentralisée. Son rôle dans le pilote ANBIMA consiste à fournir l’infrastructure technique tout en aidant à définir les architectures et les normes communes que les institutions pourront ensuite adopter.
Les gains attendus et les obstacles à lever
Les promoteurs de la tokenisation mettent en avant plusieurs avantages potentiels. Le règlement quasi instantané réduirait le risque de contrepartie. La transparence du registre pourrait simplifier les opérations de corporate actions et le suivi de la propriété. Les coûts de back-office pourraient diminuer grâce à l’automatisation de processus aujourd’hui manuels ou fragmentés.
Pourtant, les freins restent nombreux. Les systèmes legacy des banques ne dialoguent pas naturellement avec les blockchains. Les questions de responsabilité en cas d’erreur technique ou de cyberattaque doivent être clarifiées. Les régulateurs exigent des niveaux de traçabilité et de contrôle d’accès équivalents, voire supérieurs, à ceux des infrastructures traditionnelles. Enfin, l’interopérabilité entre différentes chaînes et avec les systèmes de règlement actuels reste un défi ouvert.
Points clés du pilote ANBIMA
- Plus de 50 organisations financières et de marché impliquées
- Tests portant sur l’émission, la négociation, le règlement et la gestion
- Deux catégories d’actifs prioritaires : debentures et fonds d’investissement
- Objectif : définir standards techniques, opérationnels et de conformité
- Approche progressive, sans lancement commercial immédiat
Itaú, un acteur déjà rompu aux expérimentations numériques
Avec plus de 562 milliards de dollars d’actifs selon certaines classements, Itaú n’est pas un simple participant de plus. Sa taille et sa présence dans les services aux particuliers, aux entreprises et sur les marchés de capitaux lui donnent une vision complète de la chaîne de valeur. Le fait qu’elle ait déjà participé au pilote Drex de la banque centrale brésilienne lui confère une expérience concrète des enjeux de tokenisation monétaire et financière.
Cette double compétence – traditionnelle et numérique – est précieuse. Elle permet de confronter les hypothèses technologiques aux réalités opérationnelles d’une grande banque : gestion des risques, conformité, relation client, reporting réglementaire. Les leçons tirées de ces tests pourront ensuite être partagées avec l’ensemble des participants du programme ANBIMA.
Vers une standardisation progressive des marchés tokenisés
L’un des apports les plus intéressants de ce pilote pourrait être l’émergence de standards communs. Aujourd’hui, chaque initiative de tokenisation tend à développer ses propres formats, ses propres règles de gouvernance et ses propres interfaces. Cette fragmentation freine l’adoption et complique la liquidité. En réunissant plus de cinquante acteurs autour d’un même cadre d’expérimentation, l’ANBIMA crée les conditions d’une convergence progressive.
Les travaux porteront aussi bien sur les aspects purement techniques – modèles de données, protocoles de règlement, mécanismes de conservation – que sur les dimensions juridiques et de conformité. Comment identifier les détenteurs de tokens de manière fiable ? Comment gérer les droits de vote ou les distributions de coupons ? Comment articuler le registre distribué avec les obligations de reporting existantes ? Autant de questions qui devront trouver des réponses opérationnelles.
Les implications pour les investisseurs et les émetteurs
Si les tests aboutissent, les émetteurs brésiliens pourraient un jour placer des debentures ou des parts de fonds sous forme tokenisée auprès d’un public plus large, y compris international, tout en conservant les protections juridiques habituelles. Les investisseurs, de leur côté, bénéficieraient potentiellement d’une liquidité accrue et d’une transparence renforcée sur la composition et les mouvements de leurs portefeuilles.
Cependant, la transition ne se fera pas du jour au lendemain. Les premiers déploiements resteront probablement limités à des cercles d’institutions déjà familiarisées avec ces technologies. La confiance des investisseurs particuliers prendra plus de temps à s’établir, d’autant que les questions de cybersécurité et de responsabilité en cas de perte restent sensibles.
Il faut aussi garder à l’esprit que la tokenisation ne modifie pas la nature économique du sous-jacent. Une obligation tokenisée reste une obligation : elle porte le même risque de crédit, le même profil de rendement et les mêmes obligations légales. Ce qui change, c’est le support et, potentiellement, la vitesse et le coût des opérations qui l’entourent.
Un contexte mondial de plus en plus concurrentiel
Le Brésil n’est pas isolé dans cette course. Singapour, Hong Kong, le Royaume-Uni, la Suisse et plusieurs pays européens multiplient les cadres réglementaires et les sandboxes pour la tokenisation d’actifs. Les grands gestionnaires d’actifs internationaux testent déjà des fonds tokenisés ou des parts de fonds monétaires sur des blockchains privées ou permissionnées.
Dans ce contexte, le fait qu’une banque de la taille d’Itaú s’engage publiquement dans un programme national de standardisation envoie un signal fort. Il indique que la tokenisation n’est plus perçue comme une expérimentation marginale, mais comme un chantier stratégique susceptible d’affecter la compétitivité des places financières.
Les prochaines étapes à surveiller
Dans les mois qui viennent, OpenAssets et Itaú devraient publier des retours d’expérience sur les preuves de concept techniques. Les autres participants du pilote ANBIMA continueront de documenter les cas d’usage et les difficultés rencontrées. L’association elle-même pourrait formuler des recommandations de standards destinées à l’ensemble du marché.
Parallèlement, l’évolution du cadre réglementaire brésilien, notamment autour de Drex et des actifs numériques, restera déterminante. Une clarification progressive des règles applicables aux titres tokenisés faciliterait le passage de l’expérimentation à la production.
Enfin, il sera intéressant d’observer si d’autres grandes banques latino-américaines emboîtent le pas, et si des ponts se créent entre les initiatives brésiliennes et les projets en cours aux États-Unis ou en Europe. L’interopérabilité internationale reste un horizon lointain, mais chaque avancée nationale en rapproche un peu plus.
Une transformation qui dépasse la technologie
Au-delà des aspects purement techniques, la tokenisation des obligations et des fonds interroge la structure même des marchés de capitaux. Elle remet en question le rôle des intermédiaires traditionnels, la vitesse des cycles de règlement, la manière dont la propriété est prouvée et transmise. Elle oblige les institutions à repenser leurs processus internes et leurs relations avec les régulateurs.
Le partenariat entre Itaú et OpenAssets, inscrit dans le cadre plus large de l’ANBIMA, constitue une étape concrète dans cette réflexion collective. Il ne garantit pas le succès de la tokenisation à grande échelle, mais il montre qu’un acteur systémique du secteur bancaire est prêt à investir du temps, de l’expertise et de la crédibilité dans cette exploration.
Pour les observateurs des marchés financiers, le Brésil offre désormais un laboratoire grandeur nature. Les résultats de ces tests, qu’ils soient positifs ou mitigés, fourniront des enseignements précieux pour l’ensemble de l’industrie. Et si les standards qui en émergent parviennent à concilier innovation technologique et exigences de sécurité, le pays pourrait bien devenir l’une des références mondiales en matière de finance tokenisée régulée.
La route est encore longue. Les obstacles techniques, juridiques et culturels restent réels. Mais l’entrée en scène d’Itaú change la donne. Quand la plus grande banque d’un marché de la taille du Brésil décide de tester sérieusement la tokenisation des obligations et des fonds, il devient difficile d’ignorer le sujet. Les prochains mois diront si cette ambition se traduit par des avancées concrètes ou si elle reste, pour l’instant, une promesse d’avenir.








