Et si une simple hausse d’un centième de pour cent sur les taux de dépôt des banques américaines suffisait à freiner nettement l’expansion des stablecoins ? C’est exactement ce que vient de mettre en lumière une étude récente de la Banque des règlements internationaux. Les chiffres sont frappants : une hausse d’un seul point de base des taux de dépôt est associée à une réduction d’environ trois points de pourcentage de la croissance de la capitalisation des stablecoins sur une période de dix semaines. Derrière cette statistique se cache une réalité plus profonde sur la façon dont les investisseurs arbitrent aujourd’hui entre comptes bancaires traditionnels et actifs numériques stables.
Quand les banques relèvent leurs taux, les stablecoins ralentissent
Pendant longtemps, on a présenté les stablecoins comme des instruments presque indifférents aux conditions monétaires classiques. Après tout, la plupart des grandes monnaies numériques stables ne versent pas d’intérêts directement à leurs détenteurs. Pourtant, les données collectées entre janvier 2019 et juin 2025 montrent clairement que les décisions des banques en matière de rémunération des dépôts influencent le comportement des détenteurs de ces actifs.
Les économistes Rashad Ahmed et Iñaki Aldasoro ont scruté les observations hebdomadaires du marché américain. Leur conclusion principale est nette : lorsque les banques offrent un rendement légèrement supérieur sur les comptes de dépôt, la croissance de la capitalisation boursière des stablecoins adossés à des réserves ralentit de façon mesurable. Le chiffre de référence tourne autour de 2,8 points de pourcentage de croissance en moins sur dix semaines pour chaque point de base supplémentaire sur les taux de dépôt.
Pour bien comprendre l’ampleur du phénomène, il faut rappeler qu’un point de base représente seulement 0,01 point de pourcentage. Une variation minime sur le papier, mais suffisante pour modifier les arbitrages de milliers d’investisseurs et d’entreprises. Sur la période étudiée, la croissance moyenne de la capitalisation des stablecoins sur dix semaines s’élevait à environ 15 %. Appliquer l’estimation de base ramène donc ce rythme autour de 12 %. Il s’agit d’un ralentissement de la progression, et non nécessairement d’une baisse absolue de la taille du marché.
Deux modèles, deux intensités d’effet
Les chercheurs n’ont pas limité leur analyse à un seul modèle statistique. Ils ont également utilisé une approche par variables instrumentales afin de mieux isoler l’effet causal des taux de dépôt. Cette méthode s’appuie sur la façon dont les banques ajustent leurs taux clients lorsque le taux des fonds fédéraux évolue.
Les banques se montrent généralement plus lentes à répercuter les hausses de taux monétaires lorsque ceux-ci restent relativement bas. En revanche, une fois que le taux des fonds fédéraux dépasse approximativement 3 %, la sensibilité des taux de dépôt augmente nettement. En exploitant cette asymétrie, le modèle instrumental estime un ralentissement bien plus marqué : environ 9,1 points de pourcentage de croissance en moins sur dix semaines pour un point de base de hausse des taux de dépôt.
Ce chiffre est près de trois fois supérieur à l’estimation de base. Il ne signifie pas que chaque petite hausse de taux produira systématiquement un effet aussi fort. Il reflète surtout la relation observée dans des conditions de taux déjà élevés. Les auteurs insistent sur ce point de nuance : le contexte monétaire compte.
À retenir : une hausse d’un point de base des taux de dépôt est associée à une réduction de 2,8 points de croissance des stablecoins dans le modèle de base, et jusqu’à 9,1 points dans le modèle instrumental.
USDC réagit beaucoup plus fortement que USDT
L’un des résultats les plus intéressants de l’étude concerne la différence de sensibilité entre les deux géants du secteur. Circle’s USDC et Tether’s USDT ne réagissent pas de la même manière aux variations des taux bancaires américains.
Selon les estimations de base, une hausse d’un point de base des taux de dépôt réduit la croissance cumulée de la capitalisation d’USDC de 4,8 points de pourcentage sur dix semaines. Pour USDT, l’effet n’est que de 1,9 point. Autrement dit, la réaction d’USDC est environ deux fois et demie plus forte que celle d’USDT.
Cette asymétrie s’explique en grande partie par les profils d’utilisateurs. USDC entretient des liens plus étroits avec les acteurs institutionnels américains et les marchés financiers domestiques. USDT, de son côté, sert un public beaucoup plus international. De nombreux détenteurs d’USDT évoluent hors des États-Unis et prennent leurs décisions en fonction de conditions bancaires locales ou d’accès aux actifs en dollars qui diffèrent sensiblement du marché américain.
Les chercheurs n’affirment pas avoir suivi le parcours exact des fonds d’un compte bancaire vers un portefeuille de stablecoins. Leurs conclusions reposent sur des relations statistiques robustes entre les taux de dépôt et les variations de capitalisation. Mais la cohérence des résultats sur plusieurs tests renforce l’idée d’une substitution partielle.
Des contrôles rigoureux pour isoler l’effet
Afin d’éviter de confondre la relation étudiée avec d’autres dynamiques de marché, les auteurs ont contrôlé un large éventail de variables. Parmi elles figurent le taux des fonds fédéraux, les rendements des bons du Trésor américain, les mouvements du dollar, le prix du bitcoin et la volatilité des marchés actions.
Ces contrôles permettent de séparer plus clairement l’influence propre des taux de dépôt bancaires des conditions macroéconomiques et crypto plus générales. Les résultats restent négatifs même après ces ajustements.
Les chercheurs ont également testé la robustesse de leurs conclusions face aux grands chocs du marché crypto. Les volumes de trading, l’effondrement de TerraUSD, la faillite de FTX et la fin de BUSD de Binance ont été pris en compte. Même après avoir neutralisé l’impact de ces épisodes, la relation entre taux de dépôt et croissance des stablecoins demeure négative.
Un test supplémentaire a porté sur les cryptomonnaies hors stablecoins. Le modèle instrumental ne prédit pas de variations comparables de la capitalisation des actifs crypto non stables. Cette absence de relation similaire suggère que l’effet observé n’est pas simplement le reflet d’un mouvement général du marché des cryptomonnaies.
Même logique pour les certificats de dépôt et la DeFi
L’étude ne s’est pas arrêtée aux dépôts à vue ordinaires. Les auteurs ont également examiné les taux proposés sur les certificats de dépôt, plus connus sous le nom de CD. Les estimations continuent de montrer une relation négative entre les rendements bancaires et la croissance des stablecoins.
Le même type de substitution apparaît lorsque l’on regarde les stablecoins placés sur les protocoles de prêt de la finance décentralisée. Même après avoir pris en compte les rendements offerts par ces plateformes, la sensibilité aux taux de dépôt bancaires persiste. Les détenteurs semblent donc comparer les opportunités de rendement sur plusieurs fronts à la fois.
Ces résultats renforcent l’idée que les stablecoins et les dépôts bancaires se comportent comme des substituts partiels. Lorsque le rendement relatif des dépôts s’améliore, une partie de la demande se détourne des stablecoins, et inversement.
Ce que l’étude ne dit pas
Les auteurs restent prudents sur plusieurs points. Ils soulignent explicitement que leurs travaux ne démontrent pas que l’adoption des stablecoins a réduit le volume total des dépôts bancaires ou le crédit dans l’ensemble du système bancaire américain. L’analyse porte sur la dynamique de croissance des stablecoins, pas sur un drainage massif et mesurable des bilans bancaires.
La période couverte s’étend de 2019 à juin 2025. Elle inclut un cycle majeur de taux d’intérêt élevés aux États-Unis, mais l’histoire des stablecoins reste encore relativement courte. Les chercheurs reconnaissent que cette profondeur historique limitée restreint ce que l’on peut conclure sur les comportements bancaires de long terme.
Le document est un working paper. Il exprime les vues de ses auteurs et non une position officielle de la Banque des règlements internationaux ou de ses banques centrales membres. Cette précision méthodologique est importante dans un débat déjà très polarisé.
Le contexte réglementaire américain s’intensifie
Ces résultats arrivent à un moment où les banques traditionnelles et les acteurs crypto débattent activement de la place des stablecoins réglementés aux côtés des dépôts classiques. Les associations bancaires ont régulièrement exprimé des inquiétudes quant au risque de voir des fonds clients migrer hors des comptes assurés.
Certaines organisations ont demandé que les consultations fédérales sur les règles liées aux stablecoins soient mieux coordonnées entre les différents régulateurs bancaires. D’autres ont alerté sur les mécanismes de rémunération indirecte proposés via des plateformes d’échange, estimant qu’ils pourraient concurrencer les produits de dépôt traditionnels.
L’étude de la BIS aborde la question sous un angle inverse : elle montre que lorsque les banques décident d’offrir davantage d’intérêts à leurs clients, cela peut freiner la demande de stablecoins. Le mouvement de substitution peut donc jouer dans les deux sens selon les conditions de rendement relatif.
Parallèlement, certaines banques expérimentent leurs propres solutions sur blockchain. Des projets de jetons à double usage, fonctionnant à la fois comme dépôt bancaire à l’intérieur du réseau bancaire et comme stablecoin à l’extérieur, ont déjà été testés. L’objectif est de conserver un lien avec l’infrastructure de dépôt existante tout en permettant des transferts plus rapides.
Une substitution partielle, pas une guerre ouverte
Il serait excessif de présenter les stablecoins et les dépôts bancaires comme des ennemis irréductibles. Les deux instruments remplissent des fonctions proches : réserve de valeur relativement stable et support de paiements. Mais leurs profils de rendement diffèrent radicalement. Les dépôts classiques peuvent rémunérer le détenteur. Les grandes stablecoins de paiement, elles, ne versent généralement pas d’intérêts directement.
C’est précisément cette différence qui crée l’espace d’arbitrage. Lorsque les banques relèvent leurs taux, l’avantage relatif des stablecoins diminue pour une partie des utilisateurs. Lorsque les taux restent bas, l’attrait des monnaies numériques stables peut augmenter, surtout si elles offrent d’autres avantages en termes de rapidité, de disponibilité ou d’accès à des services décentralisés.
Les données suggèrent que cette sensibilité est plus marquée chez les utilisateurs proches du système financier américain. Les détenteurs internationaux d’USDT semblent moins réactifs aux variations des taux de dépôt aux États-Unis, ce qui est logique compte tenu de leur environnement économique différent.
Quelles leçons pour les investisseurs et les émetteurs
Pour les détenteurs de stablecoins, ces résultats rappellent qu’il est utile de comparer régulièrement le coût d’opportunité de détenir un actif non rémunéré face aux rendements proposés par les banques. Une hausse progressive des taux de dépôt peut, sur plusieurs semaines, freiner l’appétit pour de nouvelles émissions ou encourager des sorties nettes.
Pour les émetteurs, la leçon est double. D’une part, la demande n’est pas totalement insensible aux conditions monétaires traditionnelles. D’autre part, le profil géographique et institutionnel de la base d’utilisateurs joue un rôle important dans la sensibilité aux taux. Un stablecoin très ancré dans l’écosystème américain réagira davantage qu’un concurrent à vocation plus mondiale.
Les protocoles de finance décentralisée ne sont pas non plus à l’abri de ces dynamiques. Même lorsque des rendements sont proposés sur les plateformes de prêt, les taux bancaires continuent d’exercer une influence mesurable. Les utilisateurs semblent opérer des arbitrages multi-niveaux.
Un débat qui dépasse les seules statistiques
Au-delà des chiffres, cette étude alimente une conversation plus large sur l’avenir de la concurrence entre finance traditionnelle et finance numérique. Les banques redoutent parfois une érosion progressive de leur base de dépôts. Les acteurs crypto soulignent au contraire que les stablecoins peuvent coexister avec le système bancaire et même le compléter en apportant de nouvelles fonctionnalités de paiement et de règlement.
Les données de la BIS ne tranchent pas ce débat de façon définitive. Elles montrent simplement qu’il existe une relation empirique mesurable : lorsque les banques améliorent la rémunération des dépôts, la croissance des stablecoins ralentit. Cette relation est plus forte pour USDC que pour USDT, et elle résiste à de nombreux contrôles statistiques.
Dans un environnement où les taux d’intérêt restent un outil central de politique monétaire, comprendre ces interactions devient essentiel. Les décideurs, les régulateurs, les banques et les émetteurs de stablecoins ont désormais une base empirique plus solide pour anticiper les effets croisés de leurs décisions.
La prochaine étape consistera sans doute à observer comment ces dynamiques évoluent dans un cycle monétaire différent, ou après l’entrée en vigueur de nouveaux cadres réglementaires. Pour l’instant, le message de l’étude est clair : les stablecoins et les dépôts bancaires ne vivent pas dans des univers complètement séparés. Une petite variation de taux peut déjà produire des effets visibles sur la vitesse à laquelle le marché des monnaies numériques stables progresse.
Cette sensibilité relative aux conditions bancaires traditionnelles pourrait d’ailleurs influencer la manière dont les émetteurs conçoivent leurs produits à l’avenir. Certains pourraient explorer des mécanismes de rémunération plus sophistiqués, dans le respect des cadres réglementaires, afin de réduire l’écart de rendement avec les dépôts classiques. D’autres miseraient plutôt sur la différenciation par la liquidité, la transparence des réserves ou l’intégration dans des écosystèmes de paiement internationaux.
Quoi qu’il en soit, les investisseurs particuliers comme institutionnels disposent désormais d’une grille de lecture supplémentaire. Suivre l’évolution des taux de dépôt bancaires américains n’est plus seulement un exercice réservé aux spécialistes de la politique monétaire. C’est aussi un indicateur pertinent pour anticiper les flux potentiels entrant ou sortant du marché des stablecoins, en particulier pour ceux qui sont les plus exposés à la clientèle américaine.
Au final, cette recherche apporte une contribution utile à un débat souvent trop idéologique. Elle montre que les arbitrages existent, qu’ils sont quantifiables, et qu’ils varient selon les caractéristiques de chaque stablecoin. Dans un secteur où les récits dominent parfois les données, ce type de travail empirique est particulièrement précieux. Il invite à regarder les mouvements de capitalisation non seulement à travers le prisme des cycles crypto, mais aussi à travers celui des décisions très concrètes prises par les banques sur la rémunération de l’épargne.
Les prochains mois et années diront si cette relation se maintient ou s’atténue avec l’évolution des réglementations et des pratiques de marché. Pour le moment, une chose est certaine : une hausse même modeste des taux de dépôt n’est plus anodine pour le dynamisme des stablecoins. Les chiffres de la Banque des règlements internationaux viennent de le démontrer avec une clarté rare.









